Culture

Disiz: «J'ai laissé ma musique avancer au même train que mes évolutions personnelles»

Temps de lecture : 5 min

Après vingt-cinq années de carrière, Disiz parvient enfin à se libérer totalement sur un album, sans s'inquiéter de l'image qu'il renvoie. «L'Amour» est traversé par une quête du bonheur longtemps mise à mal par la pression du succès.

Image tirée du clip de «Casino». | Capture d'écran Disiz via YouTube
Image tirée du clip de «Casino». | Capture d'écran Disiz via YouTube

«Je suis fleur bleue», assure Disiz. Cela ne fait désormais plus aucun doute. Son nouvel album, le treizième de sa carrière, est sobrement et logiquement intitulé L'Amour. Il explore les différents stades, complexes et douloureux pour certains, menant à la recherche du bonheur sentimental. Comme un fil rouge, cette quête est l'arc narratif de l'album, a un début et une fin.

En vingt-cinq années de carrière, le rappeur originaire d'Évry est passé par bien des états: rageur sur Le Poisson rouge, presque loufoque sur Jeux de société, politique sur Disiz The End, mouvant sur la trilogie Lucide ou encore kaiju menaçant sur Disizilla. Ne pas rentrer dans les cases, ne jamais être là où on l'attend. Disiz a tracé une longue route parfois faite d'embûches, d'incompréhensions, de succès et de déceptions.

C'est à la fin du bal que l'on paie les musiciens, et même si sa discographie est encore loin d'être achevée, il peut d'ores et déjà réclamer un chèque à la hauteur de son audace artistique.

Produit de son environnement

Le réflexe premier serait de qualifier L'Amour d'album concept. Et pourtant. «Il n'y a pas de concept du tout, assure l'artiste. Il y a un thème, c'est vrai, une ligne directrice, mais ce sont avant tout des chansons dans lesquelles je me livre de A à Z.»

Longtemps, Disiz s'est refusé à explorer cette thématique en profondeur par peur de ne pas être entendu, d'être une énième fois enfermé dans une case. Pendant l'écriture de ses albums passés, il a régulièrement essayé de livrer ses sentiments et ses questionnements amoureux, accouchant de morceaux qui ne figuraient jamais sur les tracklists finales.

Mais à 43 ans, détaché des contraintes du rap, moins regardant sur l'image qu'il renvoie, le voici qui franchit le pas. «J'ai longtemps tourné autour du pot. La preuve, j'ai écrit le titre “Tue-l'amour” il y a presque douze ans. Aujourd'hui, je peux tout essayer. Tout. Je ne serai pas tout le temps bon, mais ça n'est pas le plus important.»

Le fil rouge est aussi musical. Composé avec les producteurs LUCASV, inconnus du grand public, et Prinzly (Damso, Laylow, Hamza, Kery James, La Fouine…), L'Amour est profondément inspiré de la musique des années 1980, celle qui l'a bercé et abreuvé de Prince, de George Michael, de David Bowie ou de Madonna.

Il cite volontiers Alain Souchon, Laurent Voulzy et surtout Alain Bashung, dont il admire «la délicatesse», «le raffinement textuel», «la force».

«Ça n'est pas leur gloire qui me fait rêver, mais leur puissance musicale. J'aurais adoré pouvoir me payer une basse étant plus jeune. Mais je suis le produit de mon environnement [il répétera cette expression quatre fois durant l'entretien, nda], il y a un déterminisme qui m'a orienté vers le rap parce que c'était accessible. Pourtant, j'ai été autant impacté par le Wu-Tang que par Michael Jackson S'autoriser à pratiquer une musique que l'on s'est interdite pendant des années, en voilà une libération.

Le bâton merdeux

À l'entendre parler, Disiz semble soulagé. Son album précédent, Disizilla, n'a pas marché comme il l'espérait. «J'étais dans un état dépressif grave et en plein divorce», confie-t-il. Un passage compliqué dans sa vie mais qui a eu le mérite de l'inspirer, de le forcer à contempler ses émotions pour mieux les retranscrire en musique. On en viendrait presque à invoquer le cliché de l'album thérapeutique.

«Il n'y aura plus jamais de projet sous le nom de Disiz la Peste.»
Disiz

Ce qui est certain, c'est que dans ses thèmes, dans ses sonorités, sa production et ses textes, L'Amour est un album foncièrement français, empruntant plus, et c'est assez rare, à la grande époque de la variété hexagonale qu'à la trap d'Atlanta. Il cite volontiers Alain Souchon, Laurent Voulzy et surtout Alain Bashung, dont il admire «la délicatesse», «le raffinement textuel», «la force». Et se rêve, toutes proportions gardées, en son équivalent pour le rap français. «En tout cas, c'est la direction artistique que j'adopte ici, le pari que je prends humblement.»

Il y a du rap dans L'Amour, à bien des détours. Notamment sur le titre «Rencontre», en duo avec Damso, sur lequel un détail d'importance saute aux oreilles: la mention, désormais rare, de son ancien nom de scène, Disiz la Peste. Un blase qui l'a fait connaître, avec lequel il a vendu 250.000 exemplaires de son premier album Le Poisson rouge en l'an 2000, et qui a accompagné l'énorme succès de ses singles «J'pète les plombs» ou encore «Ghetto Sitcom».

«Honnêtement, ce “La Peste” est un bâton merdeux. Je me suis toujours appelé Disiz, mais à mes tout débuts en 1995 sur la compilation Indépendant 91-93-13, sans me prévenir, les mecs m'ont crédité “Disiz la Peste”. Disiz, c'était mon nom de graffeur. La Peste, c'était juste un surnom que je devais à mon côté taquin. Mais ça m'a tatoué, ça m'a marqué comme rappeur comique. Après mon premier album, c'était devenu mon nom le plus connu, le plus vendeur. Je l'ai enlevé, remis, enlevé, remis… Mais il n'y aura plus jamais de projet sous le nom de Disiz la Peste. Pourquoi je le mentionne dans ce morceau? Parce que je savais que ça ferait plaisir aux amateurs de rap. C'est comme un clin d'œil.»

Trop intello ou trop caillera?

Son rapport à l'industrie musicale était donc complexe dès le départ. Après le carton de «J'pète les plombs», la peur de refaire un tube, d'être emprisonné dans une cage dorée, la pression du rendement l'ont vite détourné des formats classiques.

«Il y a quinze ans, je me sentais un peu seul en train de tenter des choses.»
Disiz

«Je suis passé de 250.000 à 40.000 albums d'un coup, se souvient-il. On m'a dit que je n'étais qu'un “one hit man”, mais je savais que c'était faux. J'ai laissé ma musique avancer au même train que mes évolutions personnelles.» Et forcément, quand sa vie de famille se tend, comme ce fut récemment le cas, sa musique change et accouche de L'Amour.

Aujourd'hui, Disiz est certainement mieux compris. L'époque a changé, le rap aussi. Ce dernier ouvre grand ses bras à la pop, se décline en un nombre de sous-genres et de styles impressionnant, devient tentaculaire.

«Il y a quinze ans, je me sentais un peu seul en train de tenter des choses. On était quelques-uns, il ne faut pas se leurrer. Mais la perception de mes albums par les médias a souvent été douloureuse. J'étais un rappeur trop intello pour certains, trop caillera pour d'autres. Ajoutez à cela l'histoire de mon métissage [une mère belge et un père sénégalais, nda]… Quand je voyais que d'autres rappeurs parvenaient à être compris dans cette démarche, parfois deux ou trois ans après moi, ça participait à mes états dépressifs. Mais aujourd'hui, je ne suis plus là-dedans.» Place désormais à l'assurance, à une crise d'identité sûrement apaisée, et à un nouvel album réussi.

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