«Ici, c'est un refuge pour tout le monde»: au zoo de Kiev, hommes et animaux restent ensemble
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«Ici, c'est un refuge pour tout le monde»: au zoo de Kiev, hommes et animaux restent ensemble

Temps de lecture : 7 min
Robin Tutenges Robin Tutenges

Alors que la capitale ukrainienne résiste aux assauts russes, les 4.000 animaux de son zoo vivent au rythme quotidien des bombardements. Pour continuer à s'occuper d'eux, le personnel est contraint de transformer l'établissement en un refuge familial.

À Kiev, Ukraine

«On essaie de reproduire la chaleur de sa mère», explique Kyrylo, en écartant une par une de petites couvertures entassées au fond d'une boîte en plastique. Avec délicatesse, le directeur du zoo de Kiev brandit alors un minuscule être tout juste réveillé: un bébé lémurien, né quelques jours plus tôt. «Sa mère l'a complètement rejeté à la naissance, elle ne s'occupe que de son frère, né le même jour.» Un abandon particulièrement inhabituel, qui ne serait pas lié au hasard, confie le grand gaillard ukrainien. «C'est sûrement dû au stress de la guerre.»

Le zoo de la capitale ukrainienne n'échappe pas au conflit qui ravage le pays. Quasiment encerclé par l'armée russe, Kiev tient bon, mais subit quotidiennement des bombardements, dont les bruits fracassants terrorisent les animaux. Comportements inhabituels, troubles maternels, panique: vingt jours après le début de l'invasion russe, les effets de la guerre se font sentir dans le zoo de la ville.

Né pendant la guerre, le petit lémurien a été baptisé Bayraktar, nom des drones utilisés pour combattre les Russes. | Robin Tutenges

«On est obligé de lui donner des sédatifs»

En arpentant les quelque 40 hectares du parc, Kyrylo Trantin en profite pour remettre un peu d'ordre. Il ramasse un papier qui traîne par terre, puis, quelques mètres plus loin, renfonce convenablement dans le sol un panneau bringuebalant. «On fait en sorte que tout soit plus ou moins comme d'habitude», explique l'homme à l'imposante carrure, veste à l'effigie du zoo sur les épaules.

Rien n'est pourtant pareil depuis le début de l'invasion russe, le 24 février dernier. L'établissement a fermé ses portes aux visiteurs et, comme le reste de la ville, il a appris à vivre au rythme de la guerre. Celui qui accueillait l'année dernière encore près de 700.000 personnes ressemble désormais à un parc fantôme, où le silence règne. Jusqu'à ce qu'un bruit sourd vienne perturber les explications de Kyrylo.

«Ce sont des bombardements à quelques kilomètres de là, ou bien des missiles antiaériens lancés pour protéger la ville, on ne sait jamais vraiment», tente de rassurer le directeur du zoo, sous les vrombissements incessants du ciel. L'homme reste impassible, trop habitué à entendre les bombes tomber pour s'en soucier. À quelques mètres seulement, dans un bâtiment calfeutré derrière une grande porte, un imposant animal s'agite. Lui craint plus que tout ce bourdonnement qui résonne dans les oreilles. «C'est Horace, notre éléphant», explique Kyrylo, en empoignant un panier rempli de pommes. «On est obligé de l'enfermer à l'intérieur pour le préserver le plus possible du bruit des bombes. Dehors, s'il les entend, c'est la panique.»

Kyrylo Trantin, directeur du zoo, s'est installé avec sa mère, son chien et son chat dans l'établissement. | Robin Tutenges

Une fois dans l'enclos sombre, les vibrations des bombardements s'estompent. Une plainte lancinante venant des deux impressionnantes défenses de l'animal prend alors le dessus dans la pièce. Horace s'agite, remue sa trompe. Il souffle, crache presque. «Il n'y a que les pommes qui l'apaisent», explique Kyrylo. L'homme tend les fruits vers la bête. Le calme revient. «On est aussi obligés de lui donner des sédatifs.»

Les médicaments ont beau faire leur effet, les nuits de l'éléphant privé d'air frais sont parfois difficiles. Horace tourne en rond. Le personnel a donc décidé d'installer un lit dans une salle près de l'enclos, pour lui tenir compagnie.

Kyrylo passe beaucoup de temps avec Horace. | Robin Tutenges

L'administration aurait bien aimé lancer d'importantes manoeuvres d'évacuation de ses quelque 4.000 pensionnaires -plus de 200 espèces différentes. Impossible d'imaginer un tel plan aujourd'hui, alors que la situation s'aggrave autour de la capitale, notamment dans la ville d'Irpin, théâtre de violents combats, à seulement dix kilomètres au nord-ouest du zoo. Pire, au lieu de se vider, le zoo a été contraint d'accueillir de nouveaux animaux. «On a récupéré une trentaine d'oiseaux d'Ukrainiens qui ont fui la ville», explique Kyrylo, en longeant les cages à volatiles réparties de part et d'autre d'un long couloir vitré.

Kyrylo a pourtant d'autres préoccupations. Son zoo pourrait bientôt faire face à des difficultés d'approvisionnement en nourriture pour ses animaux. Les stocks diminuent et l'accès aux denrées alimentaires pourrait rapidement devenir un grave problème en cas de siège prolongé. «Pour l'instant, on a assez pour dix jours environ», ajoute l'Ukrainien. Prévoyant, le personnel a vu venir le danger que provoquerait une telle pénurie. Dans un petit jardin du parc, ils ont planté des laitues.

Loin des hommes, près des bombes

Quand Kyrylo passe près des buffles, des biches ou encore des chameaux, les animaux ont une réaction singulière. Ils s'approchent sans hésitation, avec un certain entrain. «En temps normal, ces animaux sont le centre de l'attention de tous les visiteurs, ce sont des stars.» Cela fait maintenant trois semaines qu'ils sont comme coupés du monde, bien loin des nombreux contacts humains qu'ils pouvaient avoir avant la guerre. Le parc est vide, les vendeurs de friandises ont tiré les rideaux et la grande roue au milieu du terrain prend la poussière.

Tony est le seul gorille présent en Ukraine. | Robin Tutenges

S'il y a bien une star au zoo de Kiev, c'est Tony, le gorille. L'unique représentant de son espèce dans toute l'Ukraine. «Tony a 47 ans, soit 80 ans en âge humain», peut-on lire sur une pancarte à l'entrée de son territoire, un vaste enclos aux multiples recoins où se cacher. Pourtant, au moment d'entrer dans un petit espace où l'on peut l'approcher de près, Tony se précipite aux barreaux.

«Il se sent très seul. Normalement il voit plein de monde tous les jours», explique Valentina, une Ukrainienne qui travaille depuis trente ans au zoo. «Depuis le début du conflit, il déprime complètement.» Là encore, le personnel essaye tant bien que mal de s'adapter. Une télévision a été branchée juste en face du grillage, diffusant plusieurs heures par jour des dessins animés et des films. «Comme ça, Tony peut voir des visages.»

Un dessin animé est projeté devant Tony. | Robin Tutenges

Loin des hommes, Tony est aussi quelque peu éloigné des bruits des bombes –ce qui n'est pas le cas des autres singes, des lions ou encore des chevaux. Certains d'entre eux ont un comportement particulièrement agité et anxieux depuis le début du conflit, ce qui pourrait avoir un impact significatif sur leur santé physique et mentale. Un comportement notamment exacerbé le 1er mars, quand une frappe russe est tombée juste à côté du zoo, à seulement 3 kilomètres.

Au sixième jour du conflit, des bâtiments qui jouxtent la tour de télévision de Kiev, dont on peut entrevoir la pointe depuis le parc, ont été touchés par un bombardement. Cinq personnes sont mortes dans l'explosion. «Le bruit a atteint le zoo et a provoqué la panique chez les animaux», raconte Kyrylo. Si la plupart des frappes se veulent ciblées, elles n'épargnent pourtant pas les infrastructures non militaires ni les résidences à Kiev, mais aussi dans les autres villes du pays sous le feu russe. Le zoo de Mykolaïv en a notamment fait les frais. Deux roquettes Ouragan de 220 millimètres de diamètre se sont plantées dans le sol du parc animalier à deux reprises, le 7 et le 12 mars.

​Un des bâtiments touchés par la frappe du 1er mars, près de la tour de télévision de la capitale.​ | Robin Tutenges

Au moment de la frappe sur la tour de télévision, Kyrylo, le directeur du zoo de Kiev, se baladait dans le parc. «On a ressenti l'explosion d'ici. Ce n'était qu'une bombe de plus. Moi, j'ai continué à marcher.» Comme tous les habitants de la capitale, l'Ukrainien a appris à vivre avec cette guerre meurtrière qui fait rage aux portes de la ville. Et rien ne l'empêchera de faire son travail.

«Vivre dans le zoo, c'est mieux pour notre santé mentale»

En enfourchant de grandes mottes de paille, près du bâtiment aux lions, Olena et Alena discutent, emmitouflées dans de larges manteaux. «Notre travail ne change pas tant que ça», explique Olena, en profitant d'un rayon de soleil bienvenu sur son visage. «La vraie différence, c'est qu'on est obligé de calmer les bêtes. De leur parler sans cesse, de passer plus de temps avec elles, pour essayer de les détendre. Ce n'est pas évident, parce qu'on est nous-mêmes très stressés.»

Les lions du zoo de Kiev. | Robin Tutenges

À quelques enclos de là, Valentina dresse le même constat. En observant les alligators, la femme explique être très inquiète pour «ses animaux», à qui elle parle toute la journée, dès qu'elle le peut. «C'est ma façon de me détendre aussi.» Au total, près de 300 employés font tourner le parc malgré les bombes, quitte à dormir et vivre dans l'enceinte du zoo s'il le faut.

Accompagné de sa mère, de son chien et de son chat, Kyrylo a été l'un des premiers à poser ses valises dans le parc animalier, avant que de nombreux membres du personnel et de leurs familles n'emboîtent à leur tour le pas. Le zoo s'est ainsi transformé depuis les premiers jours du conflit en un refuge d'une tout autre sorte: celui d'hommes, de femmes et d'enfants venus trouver protection et réconfort au sein de l'établissement.

Valentina travaille depuis près de trente ans au zoo de Kiev. | Robin Tutenges

«Les familles viennent principalement vivre ici parce qu'il n’y a plus de transport dans la ville», explique le directeur, en montrant l'une des pièces où un lit de fortune a été installé. Transformée en une forteresse armée, Kiev est paralysée par la guerre, suspendue à l'attente d'un assaut imminent. Un contexte angoissant, que certains employés du zoo ne préfèrent pas affronter seuls. «Si on reste à la maison, à écouter les nouvelles de la guerre, on devient fou, ajoute Kyrylo. Ici, c'est un refuge pour tout le monde, on reste ensemble, on se soutient. Vivre dans le zoo, c'est mieux pour notre santé mentale.»

Au total, environ une trentaine de personnes dorment désormais dans le zoo de Kiev. Plusieurs salles accueillent des matelas posés sur des planches tandis que l'un des bâtiments du personnel s'est mué en salon improvisé, où des enfants errent jouets en main, jamais très loin de leurs parents en plein travail.

Un enfant qui vit désormais dans le zoo regarde travailler des membres de l'établissement. | Robin Tutenges

La nuit, Kyrylo organise parfois un barbecue, près du local de sécurité. Une façon «de se retrouver tous ensemble, et d'essayer de passer un bon moment malgré le contexte». Une fois les braises transformées en cendres, les familles descendent dormir au sous-sol du bâtiment central, encore en travaux. Dans les prochaines années, le souterrain devait accueillir un gigantesque aquarium. Pour l'heure, il sert d'abri anti-bombes, alors que les sirènes résonnent dans le zoo de Kiev.

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