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La Chine va-t-elle profiter de la guerre en Ukraine pour envahir Taïwan?

Temps de lecture : 5 min

Malgré les apparences, attaquer Taïwan est un défi extrêmement compliqué pour l'armée chinoise.

Le personnel de sécurité monte la garde à l'entrée de la Cité interdite près d'une image du président chinois Xi Jinping (à droite), alors que la session de clôture de l'Assemblée populaire nationale (APN) a lieu au Grand Palais du Peuple à proximité de Pékin le 11 mars , 2022. | Noel Celis / AFP
Le personnel de sécurité monte la garde à l'entrée de la Cité interdite près d'une image du président chinois Xi Jinping (à droite), alors que la session de clôture de l'Assemblée populaire nationale (APN) a lieu au Grand Palais du Peuple à proximité de Pékin le 11 mars , 2022. | Noel Celis / AFP

Mardi 22 février, les premiers missiles russes n'avaient pas touché l'Ukraine que déjà l'ancien président américain Donald Trump jouait au voyant: son vieil ennemi, c'est-à-dire la Chine, allait en profiter pour envahir Taïwan. «Ils attendent la fin des Jeux olympiques», prophétisait le magnat de l'immobilier au micro d'une émission de radio. Une hypothèse qu'on a également pu lire dans de nombreux médias partout sur la planète.

Traditionnellement, la trêve olympique s'achève une semaine après la fin des Jeux Paralympiques, donc le 20 mars cette année. La prédiction de Trump va-t-elle se réaliser? Chercheur associé au Centre d'étude français sur la Chine contemporaine, Tanguy Lepesant n'y croit pas une seconde: «Le débarquement d'une armée chinoise me paraît impossible actuellement, même dans deux ou trois ans», explique-t-il à la terrasse d'un café de l'Academia Sinica, le campus de Taipei qui héberge son centre de recherche.

Ce n'est pas toujours le plus fort qui gagne

Comme nous tous, Xi Jinping observe fébrilement ce qui se passe en Ukraine. «Il ne doit pas aimer ce qu'il voit, avance le spécialiste de la géopolitique. Ça casse le discours que l'on entendait, à savoir que la Chine est capable de plier l'invasion de Taïwan en quelques jours.»

En effet, bien que l'armée russe soit rompue aux théâtres de guerre (pensons à la Tchétchénie ou à la Géorgie), elle commence à s'enliser sérieusement en Ukraine. De son côté, l'armée chinoise n'a aucune expérience d'intervention lors d'un conflit. Le risque d'un flop est donc d'autant plus grand pour elle, chose que Xi Jinping ne peut se permettre. «Parce que si ça ne marche pas du premier coup, Taïwan déclare son indépendance, qui sera probablement reconnue aussitôt par une grande partie du monde», anticipe Tanguy Lepesant.

Autre leçon apprise de l'Ukraine: une invasion ne se lance pas en claquant des doigts. Il faut des semaines de préparation et des déplacements massifs de troupes, ce qui n'échappera pas à la proie potentielle. «Les Taïwanais auront tout le temps de mettre en place leur défense… et ils sont armés jusqu'aux dents! Même si leur puissance de frappe est bien moindre, ils ont bâti une défense asymétrique [du faible au fort] à partir de missiles extrêmement précis et performants qui peuvent être produits en masse, et ils peuvent larguer des mines dans le détroit.» En traversant celui-ci, les forces chinoises seront exposées pendant un bon moment –sur 130 à 180 km.

Cauchemar d'envahisseur

Par ailleurs, même s'il parait minuscule face à la Chine, l'archipel est gâté par la géographie, insiste le chercheur: «Taïwan est formé aux deux tiers de montagnes qui dépassent 3.000 mètres, avec de la forêt vierge. C'est idéal pour cacher toutes sortes de systèmes d'armes, des camions avec des missiles mobiles, des soldats. Et l'ouest [face à la Chine] est une immense ville, c'est un cauchemar pour une armée de débarquement.»

On retrouve des observations similaires dans un rapport du département de la Défense des États-Unis concernant la Chine, daté de novembre 2021: «L'invasion amphibie de grande échelle est l'une des opérations militaires les plus compliquées […]. Il est probable qu'une tentative d'envahir Taïwan éreinterait les formes armées de la République populaire de Chine (RPC) et provoquerait une intervention internationale. Ces contraintes, combinées à l'attrition des forces de combat de la RPC et à la complexité de la guerre urbaine et de la contre-insurrection […], font d'une invasion amphibie un risque politique et militaire significatif pour Xi Jinping et le Parti communiste chinois.»

Ancien officier de la marine américaine et conseiller pour le think tank Atlantic Council, Harlan K. Ullman pense que «la Chine ne possède qu'une petite fraction des embarcations nécessaires pour mener à bien un débarquement de cette taille», et que «Taïwan ne dispose pas de l'infrastructure pour supporter plus d'un million d'envahisseurs et leurs besoins logistiques».

La présidente taïwanaise Tsai Ing-wen a également insisté sur ce point lorsqu'elle a pris la parole, le 25 février, afin de condamner l'invasion russe en Ukraine: «Je veux mettre l'accent sur le fait que la situation en Ukraine est fondamentalement différente de celle dans le détroit de Taïwan. Le détroit de Taïwan fournit une barrière naturelle, et Taïwan a son importance géostratégique unique.» Signe qu'une certaine tension agite quand même le palais présidentiel, elle a relevé d'un cran le niveau de vigilance de son armée.

Protection de la démocratie

Le géopoliticien français prévient: «Xi Jinping a la ferme intention de mettre un jour la main sur Taïwan, donc une menace existe bel et bien.» Pour le président chinois, il s'agit de terminer ce qu'il considère comme une guerre civile inachevée et de clore par ricochet le «siècle d'humiliation» [une période de domination de la Chine par les Occidentaux, ndlr]. Il s'agit également de faire sauter un verrou dans un chapelet d'îles allant du Japon aux Philippines, afin de se dégager un meilleur accès au Pacifique.

Toutefois, Taïwan s'est doté d'un bouclier peu conventionnel, en l'occurrence sa puissante industrie des semi-conducteurs, maillon essentiel de la chaîne d'approvisionnement technologique mondiale. Le reste de la planète ne restera pas les bras croisés si elle est menacée, car c'est toute l'économie du globe qui sera alors à risque d'effondrement.

La Chine tente de rattraper son retard technologique en matière de semi-conducteurs sur Taïwan, mais n'y arrivera pas avant une ou deux décennies, estime Tanguy Lepesant. D'ici-là, elle se placera donc elle-même dans le camp des victimes de sa potentielle intervention militaire, puisque ses usines importent des composants électroniques de Taïwan.

Un autre problème risque également de se présenter: Xi Jinping aura toutes les difficultés du monde à conquérir le cœur de Taïwanais très attachés à leur démocratie, et que le Parti communiste chinois ne fait pas rêver du tout –peu importe les opérations de séduction, comme les voyages payés en Chine avant la pandémie de Covid-19, ou la diffusion d'informations pro-chinoises par une armée de trolls sur les réseaux sociaux.

Un sondage récent de l'Université nationale Chengchi montre que 62,3% des insulaires se disent aujourd'hui uniquement Taïwanais. «C'est particulièrement marqué chez les moins de 40 ans, insiste Tanguy Lepesant. Cela ne veut pas dire qu'ils rejettent totalement la Chine: ils sont conscients de faire partie de sa sphère culturelle. Mais à l'intérieur de cette sphère, il y a la nation taïwanaise qui a son destin politique particulier.» Cette jeunesse s'est particulièrement mobilisée en 2014, lorsqu'est venu le temps de combattre un accord permettant des investissements chinois dans les domaines de l'édition et de la culture. Puis pour faire réélire Tsai Ing-wen, hostile à l'unification, en 2020.

De quoi irriter Xi Jinping, comme Vladimir Poutine quand l'Ukraine fait davantage de l'œil à l'Europe qu'à la Russie. «C'est un peu comme si les Taïwanais crachaient chaque jour à la face du nationalisme chinois en rappelant qu'ils sont très bien dans leur île et qu'ils se moquent des rêves de grandeur de la Chine», analyse celui qui vit depuis quinze ans à Taipei. Il n'est certes jamais bon d'énerver un dictateur, mais on l'a vu: ses armes seront longues à fourbir.

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