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Unie face aux agressions russes, la défense européenne semble enfin amorcer sa mue

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La guerre déclarée par Vladimir Poutine à l'Ukraine a réveillé les vingt-sept États de l'UE, qui font actuellement front commun et pourraient en profiter pour voir plus loin.

L'Espagnol Josep Borell, vice-président de la Commission européenne et haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. | François Walschaerts / AFP
L'Espagnol Josep Borell, vice-président de la Commission européenne et haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. | François Walschaerts / AFP

Vladimir Poutine pensait affronter les Américains, il devra faire avec les Européens. Depuis l'invasion de l'Ukraine par Moscou, les vingt-sept États membres de l'Union européenne (UE) ont fait preuve d'une belle unité en annonçant vite, et à l'unanimité, des sanctions massues contre la Russie: exclusion de plusieurs banques russes du système de paiement interbancaire Swift, gel des avoirs de la banque centrale russe hors de Russie, fermeture de l'espace aérien européen à l'aviation russe…

L'Europe s'affirme comme puissance, au point que les vingt-sept ont décidé de l'achat par l'Union européenne d'armes létales à destination de l'Ukraine. L'UE enregistre ainsi ses demandes puis finance l'achat d'armes par les États membres, via la Facilité européenne pour la paix, créée il y a un an, et dotée de 500 millions d'euros pour l'occasion. C'est une première pour l'Europe de la défense, que les vingt-sept, réunis ces jeudi et vendredi en sommet européen pourraient pousser plus loin. Or cette avancée était loin d’être acquise il y a peu.

«Longtemps, la Suède et l'Allemagne ont freiné l'adoption de ce fonds, ne souhaitant pas qu'il soit utilisé pour des armes létales», se rappelle Pierre Haroche, chercheur à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), à Paris. Aujourd'hui, son utilisation pour l'achat de matériel pouvant tuer bouleverse la doctrine de défense de ces pays.

La Suède, traditionnellement neutre, a annoncé l'envoi à l'Ukraine de 5.000 lance-roquettes antichars. De son côté, l'Allemagne, jusque-là hantée par son histoire, et de culture pacifiste, s'est engagée pour l'envoi de 1.400 lance-roquettes antichars, 500 missiles sol-air et neuf obusiers. Et le revirement allemand va bien plus loin encore. Le chancelier Olaf Scholz a annoncé que son pays consacrera désormais 2% de son PIB à la modernisation de son armée.

Vingt-sept armées indépendantes

L'Europe de la défense serait-elle en train de faire sa mue? Difficile de s'avancer. Car si c'est bien l'UE qui finance, l'achat des armes pour l'Ukraine se fait à l'échelon national. Et comment pourrait-il en être autrement quand il n'existe pas une armée européenne, mais vingt-sept armées nationales? Les États membres ont transféré à l'UE leur souveraineté dans certains domaines comme la monnaie, mais la défense reste un pré carré national par excellence. Et l'histoire européenne montre que les États membres ne lâchent pas facilement dans ce domaine.

«Les crises sont des moments importants, l'occasion pour certains, comme Emmanuel Macron, de faire avancer l'Europe de la défense.»
Pierre Haroche, chercheur à l'IRSEM

Les projets, pourtant, n'ont pas manqué. Qui se souvient de la force de réaction rapide de 50.000 hommes annoncée au sommet d'Helsinki en 1999 pour des opérations de maintien de la paix? Probablement pas grand monde. «À l'époque, on avait en tête la toute récente guerre du Kosovo. Il fallait parer au risque d'une autre guerre de ce type à laquelle les Européens auraient dû faire face sans les États-Unis. Mais la réalité des choses s'est avérée beaucoup plus modeste car il n'y a pas eu de deuxième Kosovo», explique Pierre Haroche.

Selon le chercheur, «les crises sont des moments importants, l'occasion pour certains, comme Emmanuel Macron, de faire avancer l'Europe de la défense, car les autres États sont psychologiquement prêts à suivre». La tragédie ukrainienne serait cette occasion à saisir, même s'il est vrai que l'UE reste liée à l'OTAN pour sa sécurité. L'attachement presque viscéral de certains pays à l'Alliance atlantique –l'Allemagne ou les pays de l'Est ayant subi le joug soviétique– a beaucoup freiné les initiatives en faveur d'une défense européenne, perçue comme concurrente de l'OTAN.

La France joue les lièvres

Dans ce contexte, la France tient une place à part: demandeuse de plus d'autonomie, elle a longtemps été soupçonnée de vouloir installer sa domination en tant que grande puissance militaire de l'UE. Par ailleurs, l'échec de la Communauté européenne de défense (par sa faute) en 1954 lui a collé à la peau plusieurs décennies durant.

À l'époque de la guerre froide, la question du réarmement de l'Allemagne se posait, suscitant la peur bleue des Français. Paris a donc rédigé ce projet ambitieux d'armée européenne, ensuite rejeté par l'Assemblée nationale. «La France était notamment engagée dans des crises coloniales, en Indochine ou encore en Afrique du nord. C'était difficile de s'investir dans l'armée européenne tout en gardant des troupes sous pavillon national pour tenir les positions dans ces pays», raconte Pierre Haroche.

«La Russie n'est pas la super puissance qu'est la Chine, capable de détrôner les États-Unis. Les Américains veulent donc se focaliser sur Pékin et que les Européens s'engagent plus pour leur sécurité.»
Pierre Haroche, chercheur à l'IRSEM

Le Royaume-Uni, l'autre grande puissance militaire de l'UE avant le Brexit, a aussi été un obstacle à l'émergence d'une défense européenne. «Elle faisait partie de ces pays pour qui l'Union était avant tout une entité économique et qui ne souhaitaient pas forcément entrer dans du hard power, préférant déléguer leur sécurité à l'OTAN», se souvient Éric Maurice, responsable du bureau bruxellois de la Fondation Robert Schuman.

Mais le Brexit et les coups de boutoir de Donald Trump à l'OTAN ont remis au goût du jour la mise en place d'une défense européenne. Emmanuel Macron défend depuis son arrivée au pouvoir la nécessité de son renforcement et celle d'une autonomie stratégique de l'UE. Car l'allié américain, qui a désormais comme premier adversaire la Chine, se détourne de l'Europe.

Pierre Haroche souligne: «La Russie n'est pas la super puissance qu'est la Chine, capable de détrôner les États-Unis. Les Américains veulent donc se focaliser sur Pékin et que les Européens s'engagent plus pour leur sécurité.» À l'heure de l'invasion russe en Ukraine, les États-Unis n'ont toutefois pas abandonné leurs alliés. Plusieurs milliers de soldats américains sont déployés aux frontières de l'UE.

Régler sa boussole

Mais la première crise ukrainienne –l'annexion de la Crimée en 2014 et le début de la guerre du Donbass– avait déjà incité les Européens à renforcer leur arsenal via, entre autres, le Fonds européen de défense, doté de 8 milliards jusqu'en 2027. Il doit encourager les coopérations industrielles entre les vingt-sept. Les projets sont nombreux, et parfois laborieux, comme celui de drones, d'un avion de combat européen ou de chars du futur. La guerre en Ukraine boostera-t-elle cette industrie? Encore faut-il que tous les États achètent européen, et non plus les F35 de l'oncle Sam.

Les Européens prévoient une force de réaction rapide de 5.000 hommes, initiative introduite après la calamiteuse évacuation de Kaboul, l'été dernier.

Les vingt-sept sont également en train de négocier leur propre doctrine de défense. Appelé «boussole stratégique» et négocié depuis plusieurs années, le document doit fixer les principes d'action de l'UE face aux menaces. La guerre en Ukraine marquera nécessairement la future ligne européenne. «Quand on voit les réactions de l'Allemagne, de la Finlande et de la Suède, on constate que la réflexion stratégique évolue à une vitesse phénoménale», remarque Éric Maurice. «Cela va se ressentir dans les ambitions de cette boussole, pour le développement d'une industrie de la défense, de capacités communes et pour le travail de planification commun.»

Les Européens prévoient une force de réaction rapide de 5.000 hommes, initiative introduite après la calamiteuse évacuation de Kaboul, l'été dernier. Que faire aussi de l'article 42.7 des traités? Il prévoit que si un État de l'UE fait l'objet d'une agression armée, ses partenaires lui doivent assistance. Une quasi copie de la clause de défense mutuelle de l'OTAN, le fameux article 5 qui reste prioritaire.

La Suède, la Finlande ou l'Autriche, qui ne font pas partie de l'Alliance atlantique, pourraient toutefois activer cet article des traités européens en cas d'agression. Il pourrait aussi servir aux attaques hybrides. «Imaginons des prises de position d'exploitation des sous-sol marins entre la Grèce et la Turquie. Il ne s'agirait pas d'une agression militaire caractérisée d'Ankara. En théorie, le recours à l'article 42.7 serait possible», explique Pierre Haroche. Ainsi, la défense européenne pourrait se réveiller. Si les vingt-sept continuent de faire preuve d'unité, passé le choc de l'agression russe.

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