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Face à la guerre en Ukraine, l'industrie du jeu vidéo est un exemple de solidarité

Temps de lecture : 7 min

Un élan de solidarité hors norme s'est créé au sein de l'industrie vidéoludique, permettant au secteur ukrainien de faire face à la crise.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, tous les bénéfices du jeu This War of Mine ont été reversés à la Croix-Rouge ukrainienne. | capture d'écran GameSpot via YouTube
Depuis le début de la guerre en Ukraine, tous les bénéfices du jeu This War of Mine ont été reversés à la Croix-Rouge ukrainienne. | capture d'écran GameSpot via YouTube

Le 24 février 2022 les sirènes ont retenti dans la capitale ukrainienne et plusieurs grandes villes du pays à la surprise des habitants. En l'espace d'une nuit, des dizaines de milliers d'Ukrainiens ont fui dans la précipitation, laissant sans nouvelles amis, collègues et employeurs de France et d'Europe pris d'impuissance face à la situation.

Contre toute attente, une solidarité hors du commun s'est rapidement formée dans le secteur européen du jeu vidéo, employant des milliers de salariés en Ukraine. Entreprises et développeurs s'emploient depuis le 24 février à localiser, loger et financer l'aide aux travailleurs ukrainiens obligés d'abandonner leur foyer pour trouver refuge.

Prise de parole politique inédite

L'entreprise polonaise 11 bit studios a été la première à mener cet élan de solidarité. Dans son annonce publique, le studio s'est engagé à reverser l'intégralité des bénéfices de vente de son jeu This War of Mine à la Croix-Rouge polonaise et à faire le nécessaire pour apporter de l'aide sous forme de logements, d'infrastructures, d'emplois et de transport à toute personne le demandant.

Rapidement, cette annonce a été suivie par toute l'industrie du jeu vidéo. Des studios tel que CD Projekt (The Witcher), Crytek (Far Cry) ou encore Bungie (Halo) ont engagé des aides financières et sont allés jusqu'à restreindre leur vente sur les marchés russe, biélorusse et chinois.

Le SNJV (Syndicat national du jeu vidéo) n'a pas tardé à faire une annonce conjointe avec l'EGDF (European games developer federation) condamnant l'offensive de Vladimir Poutine contre l'Ukraine et enjoignant les développeurs européens à mettre en place toute l'aide humanitaire possible. Cette prise de parole politique est inédite dans le secteur, tant pour des questions d'éthique que de réputation.

Selon Konrad Adamczewski, porte-parole de 11 bit studios, la décision d'annoncer publiquement un soutien au peuple ukrainien et de proposer de l'aide logistique n'a pas été simple. Il a fallu se concerter avec les employés ukrainiens et russes et prendre la mesure des risques que cela implique pour chacun: «Notre PDG a parlé à chacune de ces personnes pour leur demander ce qu'elles pensaient de la prise de position de l'entreprise. Toutes ont convenu que nous devions agir et prendre position pour le bien du monde libre et de la nation libre d'Ukraine.»

Le studio s'est rapidement mobilisé pour fournir toute l'aide logistique nécessaire pour accueillir salariés et réfugiés. En commençant par réunir de la nourriture et des médicaments mais aussi des livres, jouets et tout le nécessaire pour ceux ayant fui avec leur animaux de compagnies. Le service des ressources humaines est en contact avec les points d'appui locaux pour connaître des besoins logistiques. Certains membres de l'équipe de développement sont même allés jusqu'à prendre leur voiture afin de se rendre la frontière pour distribuer ces biens et ramener en sûreté les réfugiés jusqu'à la capitale polonaise.

Les Français Ubisoft et Gameloft ont mis en place une équipe spécialement dédiée au monitoring de la situation. On y lit dans leurs déclarations respectives que la situation est prise très au sérieux depuis début février. Des canaux de communication interne permettent de rassurer le personnel et de le prendre en charge.

Un soutien psychologique

Face à cette guerre surprise, les nerfs sont mis à rude épreuve. Beaucoup d'Ukrainiens ne s'imaginaient pas devoir quitter leur logement. Certains, du fait de leur travail, se retrouvent séparés de leur famille, bloqués sous les bombardements. Il est donc crucial pour l'employeur de gérer l'aspect psychologique de la situation.

Konrad Adamczewskin témoigne en ce sens: «Tous nos employés affectés par la situation peuvent bénéficier d'une aide psychologique gratuite. Des jours de congés supplémentaires sont proposés pour ceux qui le désirent.»

L'exemple d'ArtStation, le plus grand réseau de professionnels du jeu vidéo, est révélateur. Celui-ci voit désormais fleurir des messages d'appel à l'aide d'Ukrainiens désespérés. Comme celui d'Aleksandr P. qui propose 1.000 euros à toute personne en capacité d'escorter femme et enfant de Kiev jusqu'à la frontière polonaise. Ce qui est remarquable, c'est qu'un lien s'est créé au sein de la communauté, poussant les développeurs à intervenir sur les forums d'ArtStation plutôt que Twitter. Ils savent qu'une écoute leur est proposée et que des gens sont prêts à retrousser leurs manches.

Du point de vue du patronat, cette crise inédite est une véritable épreuve de confiance. Pierre de André, dirigeant de la startup française Doublejack, s'est trouvé confronté à la fuite de Yulia, character artist au sein de l'entreprise, partie de Dniepr avec sa famille pour la Moldavie sitôt les premières sirènes retenties.

Il raconte: «Du jour au lendemain, Yulia s'est sentie dans une précarité immense. Avec la fuite et le fait que son mari soit appelé à combattre, elle doit assurer seule la sécurité matérielle de sa famille. Notre priorité a été de la rassurer sur la stabilité de son emploi et de lui fournir un moyen de paiement dans une monnaie stable pour la laisser se focaliser sur le principal, sa sécurité.»

Il reste en contact quotidien avec son employée: «Il faut qu'elle soit assurée de notre implication et qu'elle n'ait pas l'impression que nous sommes indifférent à sa situation.»

Sauvegarder les emplois, une priorité

Car en plus de se voir arrachés à leur foyer, les Ukrainiens craignent de tomber dans la pauvreté, privés de leur emploi et de leurs économies. Les banques du pays ne sont plus sûres et la monnaie nationale, la hryvnia, s'effondre. L'argent liquide devient vital, de préférence en euros.

Dans ce contexte, certains employeurs comme Pierre de André ont dû ouvrir un compte au nom de leurs salariés et s'organiser pour que la carte bancaire puisse être récupérable à une adresse en pays frontalier.

Les sociétés vidéoludiques ont dû prendre les devants, à l'instar de Gameloft, qui propose des avances sur salaires, une donation de plus de 600.000 euros répartis entre les employés encore sur site et une restructuration de ses studios européens afin d'aider à la relocalisation des réfugiés ukrainiens aux frais de l'entreprise.

Le porte-parole de 11 bit studios encourage la communauté à offrir en priorité stages et emplois à destination des travailleurs exilés: «À long terme, nous utiliserons nos relations avec les universités et d'autres entreprises pour aider à trouver un emploi dans le développement de jeux. Nous avons déjà lancé un stage pour cinq étudiants d'Ukraine. D'autres studios en Pologne ont suivi le mouvement et débutent également des stages.»

Galvanisée par cet élan de solidarité, la communauté de développeurs européens a même créé un fichier consultable par tous et permettant aux entreprises de proposer gratuitement l'utilisation de leurs locaux et infrastructures à destination des travailleurs exilés.

Une prise de position non sans risque

Pourtant, tous ces exemples de solidarité sincères et communautaires ne sont pas vus d'un bon œil par certains. Les trolls russes et chinois se mettent en place pour faire taire ceux qui condamnent la guerre et mettre à mal la réputation des entreprises. Les Polonais de chez 11 bit studios ont rapidement remarqué une déferlante de critiques négatives sur les plateforme de vente comme Steam. En jouant avec la logique de l'algorithme, ceux-ci ont cherché à faire passer inaperçu la campagne de financement de la Croix-Rouge aux yeux du plus grand nombre. Des mails de fans russes indignés par la position anti-Poutine ont également été reçus.

Visuel de la collecte de fonds pour la Croix-Rouge ukrainienne, impulsée par 11 bit studios | 11 bit studios

CD Projekt, acteur majeur en Pologne, est allé jusqu'à suspendre la vente de ses jeux en Russie et Biélorussie. Cette décision n'est pas sans conséquences pour l'économie de l'entreprise et démontre un réel soutien à la cause ukrainienne. En effet, le studio précise dans son communiqué que cela inclut aussi les jeux distribués par GOG, sa plateforme de distribution numérique, incontournable sur le marché.

En Russie, le risque pour une entreprise de s'exprimer contre la politique de Poutine est bien réel. Rares sont celles qui osent le faire. Pourtant, parmi elles se tient Ice-pick Lodge, un studio russe comptant dans ses rangs des travailleurs originaires d'Ukraine et de Russie. En déclarant sur Twitter n'avoir jamais voté pour ce gouvernement ni soutenu sa politique, le studio prend le risque de subir des sanctions économiques et de voir les développeurs signataires de cette déclaration arrêtés.

Ces événements ont fait prendre un virage politique inédit à l'industrie du jeu vidéo. Souvent relégué à un simple divertissement, le jeu vidéo est pourtant un vecteur de message de paix et d'inclusivité, selon Konrad Adamczewskin. Il est donc tout à fait normal que les travailleurs d'une industrie aussi multiculturelle et portée par la liberté de pensée se soulèvent uniformément contre la politique belliqueuse d'un état.

Le titre de 11 bit studios, This War of Mine, est par ailleurs le premier jeu à entrer dans les programmes d'histoire pour son expérience réaliste d'un groupe de civils tentant de survivre dans une ville assiégée, dans un contexte de guerre inspiré des événements survenus en ex-Yougoslavie.

En guise de démonstration, le porte-parole du studio termine son argumentaire par ce témoignage, reçu le 1er mars 2022 à destination des développeurs: «Après avoir fuit Donetsk en 2015, une joueuse du nom d'Olga a commencé à jouer à This war of mine. Elle a alors remplacé les personnages du jeu par ses amis et s'est créé un monde où elle a pu survivre avec eux. Des années plus tard et à présent terrée dans un abri, apeurée par les bombes, elle remercie l'équipe d'avoir créé une expérience lui permettant d'appréhender la guerre. Quand le courage vient à manquer, Olga s'imagine être de nouveau dans le jeu, entourée de ses amis avec en tête le même objectif: survivre.»

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