Culture

Tout ce que Jim Carrey doit à l'humour afro-américain

Temps de lecture : 7 min

C'est un fait peu connu: début 1990, Jim Carrey expérimente au sein d'«In Living Color», une émission à l'humour communautaire, tout ce qui fera la force de son cinéma. Soit des gags malpolis, primaires, insolents et volontiers portés sur l'outrance.

Fous d'Irène de Peter et Bob Farrelly, 2000. | Capture d'écran via Dailymotion 
Fous d'Irène de Peter et Bob Farrelly, 2000. | Capture d'écran via Dailymotion 

C'est une scène a priori dépourvu de sens caché: assis dans un canapé aux côtés de trois enfants noirs, Jim Carrey regarde les sketchs d'humoristes afro-américains. D'abord Richard Pryor, puis Chris Rock. Sachant les liens qui unissent Jim Carrey aux réalisateurs de Fous d'Irène, il paraît évident que les frères Farrelly ont ici souhaité faire un clin d'œil au passé de leur acteur vedette, révélé aux yeux du grand public américain quelques années plus tôt, via une multitude de sketchs pensés dans le cadre d'une émission à l'humour régressif, obscène et communautaire.

Pour comprendre pleinement la symbolique de cette scène, datée de 2000, il faut remonter au début des années 1990. Jim Carrey est alors un acteur de seconde zone: aucun réalisateur, si ce n'est peut-être Clint Eastwood avec Pink Cadillac et La dernière cible, ne lui fait confiance. Ses spectacles n'attirent personne et ses quelques rôles sur grand écran (dans Peggy Sue s'est mariée ou Vampire Forever) sont plus anecdotiques que prometteurs.

Le Canadien est déprimé: jeune prodige en son pays, voilà qu'il se sent marginalisé au sein d'une industrie américaine qui ne sait comment l'utiliser. Une sitcom? Il y aura bien Duck Factory, mais la série est déprogrammée par NBC après seulement treize épisodes, faute d'audience. Le «Saturday Night Live»? Le jeune stand-upper s'y fait recaler à deux reprises.

À Los Angeles, une légende, largement relayée par Judd Apatow, raconte même qu'un soir, au Comedy Store, Jim Carrey est allé jusqu'à provoquer son public en restant deux longues heures sur scène, interprétant seul au piano «I hate you all, you gave me cancer» et quittant la salle sous les huées.

Ringardiser les clichés discriminatoires

Le petit monde de Jim Carrey va pourtant basculer un jour de 1990. À cette époque, Keenen Ivory Wayans vient tout juste de rencontrer un succès d'estime avec I'm Gonna Git You Sucka (1988). Sollicité, il décide de surfer sur cette soudaine renommée pour créer «In Living Color» sur Fox Entertainment, une toute nouvelle chaîne qui s'autorise alors toutes les audaces, dont le lancement quelques années plus tôt de deux séries à l'humour corrosif, Mariés, deux enfants et Les Simpson.

«L'ambition d'“In Living Color”, précise Adrien Dénouette, auteur de Jim Carrey l'Amérique démasquée (Façonnage éditions), était de proposer une version afro-américaine du “Saturday Night Live”, convaincu que les minorités étaient trop souvent marginalisées au sein du spectacle américain. Keenen Ivory Wayans est alors inspiré par le succès d'Eddie Murphy et la filmographie de ZAZ. Surtout, il est persuadé que la société se libéralise, y compris au niveau des mœurs. D'où ce ton acerbe, très critique et volontiers cartoonesque, avec notamment l'envie de ne pas tomber dans la victimisation. D'où cet attrait également pour Jim Carrey, que Keenen Ivory Wayans rencontre grâce à son frère cadet, Damon Wayans, après que ce dernier l'ait convaincu qu'il partageait plusieurs points communs avec l'acteur canadien. À l'image de ce corps, condamné à végéter dans les marges.»

Au contact des frères Wayans (Spoof Movie, Scary Movie, Ma famille d'abord), Jim Carrey va apprendre à assumer son goût pour l'extrême, à maitriser l'art de la provocation, seul moyen selon cette petite équipe de ne pas se faire oppresser. Alors, plutôt que de se lancer dans des sketchs moralisateurs, le Canadien flirte ouvertement avec le ridicule, ringardise la virilité (très puissante à l'époque avec la prédominance au box-office de Stallone et Schwarzenegger), tourne en dérision le mode de vie de la population blanche et s'invente différents personnages.

À commencer par ce «Cherub Of Justice», cet homme au cheveu sur la langue qui ne vit que pour protéger la société et se retrouve systématiquement à faire pire que mieux. «Dans les sketchs de Jim Carrey, l'idée était de se moquer de ces gens qui se montrent tellement excessifs dans leurs bons sentiments qu'ils en deviennent nuisibles, poursuit Adrien Dénouette, qui vient d'adapter son ouvrage en documentaire, disponible sur Arte. Tout se passe en réalité comme s'ils aspiraient au meilleur, mais finissaient inévitablement par trébucher dans le pire.»

Cet amour pour les personnages excessifs, on le retrouve dans Ace Ventura, où Jim Carrey incarne un personnage nihiliste, obscène, vulgaire, presque anarchique dans sa façon d'avancer dans la vie. Hasard ou non, c'est le seul film où le Canadien est impliqué au sein de l'écriture.

Adrien Dénouette resitue: «À la base, Ace Ventura ressemblait à une enquête pour enfants, c'était une série B à peine prise au sérieux par un studio indépendant. Jim Carrey va tout réécrire et, dès le premier jour de tournage, pense son personnage comme un homme excessif. Persuadé que le film ne marchera pas, le réalisateur, Tom Shadyac, l'encourage à jouer les autres scènes de façon aussi outrancière. Le reste appartient à l'histoire.»

Braquer la télévision américaine

Si Ace Ventura rencontre un succès phénoménal, de même que les deux autres films de Jim Carrey sortis en 1994 (Dumb & Dumber et The Mask, pour un pactole de 700 millions de dollars au box-office), cet humour, vulgaire, trivial et burlesque a tendance à rebuter. «In Living Color», par exemple, n'attire pas autant de monde que le «Saturday Night Live», et doit donc accepter l'idée d'être nettement moins financé que l'émission phare des samedis soir américains.

Moins approvisionné en scénaristes et réalisateurs, le programme des frères Wayans a toutefois l'intelligence de fonctionner sur un rythme moins industriel, d'avancer en troupe et de s'accorder de fait une plus grande marge de manœuvre. Avec, avant chaque début de saison, le même rituel: Keenen Ivory Wayans demande alors à son équipe de lui envoyer une liste d'une dizaine de personnages que ses humoristes aimeraient interpréter, en retient quatre ou cinq par comédien, et encourage tout ce beau monde à les développer tout au long de la saison.

«Concrètement, “In Living Color” a ce jour-là volé la mi-temps du Super Bowl, et provoqué un bouleversement considérable dans le paysage télévisuel.»
Adrien Dénouette, auteur de Jim Carrey l'Amérique démasquée

C'est ainsi que Jim Carrey invente le personnage du «Fire Marshall», un pompier prêt à tout pour mettre en garde son prochain et qui, à l'instar du «Cherub Of Justice», finit immanquablement par se brûler. Avec, là encore, cette virtuosité dans l'excès, ce visage difforme, accentué par cette façon qu'a l'acteur de jouer avec sa lèvre supérieure. C'est aussi lors de ces réunions que l'un des plus gros braquages de la télévision américaine a été pensé.

Flashback: 26 janvier 1992. Tandis que la mi-temps du Super Bowl est sifflée, voilà que 22 millions de téléspectateurs zappent sur Fox Entertainment, soudainement confrontés à une évidente parodie, déjantée et mordante, de cet évènement national.

Adrien Dénouette se souvient: «“In Living Color” teasait depuis quelques jours une émission spéciale, censée détourner les Américains de ces trente minutes de pause, hyper cruciales pour les annonceurs et les publicitaires. C'est pour ça que j'aime parler de cette demi-heure comme d'un hacking, dans le sens où Jim Carrey, les frères Wayans et leurs comparses ont véritablement proposé un contre-programme se moquant du monde du spectacle et du grandiose à l'américaine.»

À la fin de ces trente minutes, devenues mythiques, Jim Carrey apparaît derrière l'écran, le temps d'une scène doublement référencée: à Charlie Chaplin, dont il reprend à la lettre le sketch du «Background guy», où le comédien revenait sans cesse devant le cadre de l'image, comme pour mettre en scène les laissés-pour-compte, ceux que les caméras refusaient de montrer; mais aussi à sa propre histoire. Celle d'un acteur marginalisé, presque indésirable à la télévision américaine, ou du moins condamné aux seconds rôles.

«Concrètement, “In Living Color” a ce jour-là volé de l'audience, et provoqué un bouleversement considérable dans le paysage télévisuel, rembobine Adrien Dénouette. Avant 1992, il faut bien se rendre compte que le “half time show” du Super Bowl était un spectacle de majorettes un peu ringard. Là, ça a forcé la chaîne à se moderniser pour ne plus se faire hacker. Et quoi de plus fort que de revenir dès 1993 avec Michael Jackson, l'ultime popstar en tête d'affiche

Là encore, la symbolique de ce piratage est forte quand on sait à quel point Jim Carrey a parfaitement incarné des personnages biberonnés au petit écran, profondément connectés au monde de la télé: Man On The Moon, Truman Show ou encore Disjoncté, dans lequel, une fois de plus, il semble davantage intéressé par l'idée de terroriser le spectateur que de l'émerveiller.

Cette ambition, cette façon de capter le regard même quand il n'est pas tourné vers lui à la base, Jim Carrey a pris le temps de la perfectionner au sein d'«In Living Color», au cours de quatre années ayant directement influencé la suite de son parcours. «C'était une satire extrême d'une Amérique violente, raciste et compartimentée, confirme Adrien Dénouette. Des émissions ont régulièrement été censurées, le programme était presque voué à disparaître. Reste qu'il a permis l'éclosion d'un homme qui a bouleversé à lui seul le cinéma américain des années 1990, servant de traits d'unions entre deux communautés qui se croisaient peu à l'époque.»

Conscient d'être hautement redevable à l'humour communautaire d'«In Living Color», Jim Carrey a d'ailleurs régulièrement rappelé tout ce qu'il doit à ce programme, allant jusqu'à en réclamer un reboot. En pleine promo de la série Kidding, en 2018, il s'était même montré très clair à ce sujet: «Il faut vraiment que ça se produise. Cette émission doit exister à nouveau, surtout maintenant. J'adorerais la voir se reconstituer sous une autre forme, déclarait-il, avant de conclure, bien conscient de l'espoir qu'une telle annonce suscite. J'y retournerais bien pour passer du temps avec eux. À l'époque, ils m'ont complètement ouvert la porte.»

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