Société

Exclues et montrées du doigt, les familles des détenus survivent plus qu'elles ne vivent

Temps de lecture : 5 min

Croulant sous les contraintes et les stéréotypes, les proches des individus emprisonnés finissent par organiser toute leur vie autour de la personne absente.

Au centre pénitentiaire d'Aix-Luynes, le 18 octobre 2018. | Gérard Julien / AFP
Au centre pénitentiaire d'Aix-Luynes, le 18 octobre 2018. | Gérard Julien / AFP

Après l'incarcération de leur proche, les familles adoptent parfois un mode de vie bien différent de celui vécu auparavant. Si ce ne sont pas elles qui se trouvent derrière les barreaux, le sentiment d'emprisonnement leur colle tout de même à la peau.

D'après Joëlle, la prison peut arriver à n'importe qui. Toutes les semaines, cette mère de famille de 58 ans prend la route durant plusieurs heures pour profiter de quarante-cinq minutes de parloir avec son fils, condamné en Corse à 26 ans de prison pour homicide volontaire, et désormais écroué à Aix-en-Provence. «Lorsqu'il a été incarcéré sur le continent, j'ai tout quitté pour le suivre. Maintenant, mes semaines sont rythmées par chaque jeudi lorsque je retourne le voir, c'est devenu un rituel. Votre vie tourne comme ça et je pense que ce sera ainsi jusqu'à sa sortie.»

Si elle semble avoir pris l'habitude de se présenter à ce rendez-vous singulier, Joëlle n'en est pas moins fatiguée, moralement et physiquement. Elle a surtout le sentiment d'être «bloquée» dans sa vie. En invalidité, celle-ci ne parvient pas non plus à reprendre le travail, trop inquiète des murmures qu'elle pourrait entendre derrière son dos en lien avec l'expérience carcérale de son fils. «La plupart des gens que je connais et qui sont dans le même cas que moi déménagent. On change de ville, on s'en va, car tout le monde le sait. Même si on vous comprend, vous portez à vie ce fardeau», assène-t-elle.

«Les familles parlent peu car elles ont rarement l'occasion d'échanger sur le sujet, ou ont peur d'être stigmatisées.»

Le fardeau en question est lourd. Éreintant. Lorsque son fils a été arrêté en 2016, Joëlle a vécu un tsunami. Menaces de mort sur les réseaux sociaux, expulsion de son logement par son propriétaire, silence radio du côté de ses amis et du reste de la famille… Il règne comme un sentiment de solitude et de douleur lorsque l'un de nos proches se retrouve derrière les barreaux.

Un phénomène bien connu de Caroline Touraut, docteure en sociologie. Elle a travaillé sur ce que l'on appelle «l'expérience carcérale élargie», c'est-à-dire l'effet de l'incarcération sur l'entourage des personnes emprisonnées: «Il y a de plus en plus d'intérêt sur ce qui se passe dans les prisons mais peu sur ce qui arrive à la périphérie.»

«Les familles vivent dans une vulnérabilité relationnelle qui passe d'abord par des effets de stéréotypes, notamment lorsque les voisins assistent à l'arrestation ou lorsque les faits sont médiatisés», ajoute la sociologue, qui conclut: «Les familles parlent peu car elles ont rarement l'occasion d'échanger sur le sujet, ou ont peur d'être stigmatisées.»

Des stéréotypes qui isolent

S'il existe des associations censées accueillir et conseiller les proches des détenus, aucune structure ne leur est spécifiquement dédiée. Pourtant, le besoin est réel. D'après une étude du CREDOC (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) réalisée en 2000, une personne sur deux a vu ses relations avec ses amis ou le voisinage se réduire, et une personne sur trois vit le même phénomène avec sa famille. Une bonne partie des familles se repose donc sur les réseaux sociaux, par le biais notamment des groupes Facebook, devenus une véritable terre d'échanges et de soutien.

Ces espaces sont familiers à Céline Hell qui, avec d'autres internautes, vient en aide sur le réseau social à celles et ceux qui découvrent le monde de la prison. Elle-même est une ancienne détenue, et son époux a également passé quelque temps derrière les barreaux avant d'être libéré il y a cinq ans.

Ainsi, une compagne de détenu est souvent perçue comme «une traînée qui veut s'amuser avec un bad boy» et qui est forcément complice du crime ou du délit commis.

Lorsqu'elle attendait sa sortie, elle reconnaît avoir vécu un certain isolement: «On ne peut plus profiter de la vie comme avant. Un repas au restaurant avec des amis résonne en nous comme une tromperie car l'autre est enfermé. Une femme de détenu se met elle-même dans une prison et ne pense plus qu'à ça du matin au soir.»

ll est d'autant plus difficile d'oublier un tant soit peu la cellule lorsque l'entourage choisit de faire des raccourcis. Ainsi, une compagne de détenu est souvent perçue comme «une traînée qui veut s'amuser avec un bad boy» et qui est forcément complice du crime ou du délit commis, assure Céline.

Ce quotidien, elle le raconte dans son livre En attendant notre liberté, paru en 2018. Preuve qu'on peut écrire de nombreuses pages sur le sujet et que l'expérience est véritablement singulière. En tous cas, le message semble clair: la prison colle à la peau. Elle fait même parfois mal au corps et à l'esprit.

«La prison s'inscrit dans leurs corps»

Au fil de ses entretiens, Caroline Touraut a rencontré bon nombre de proches de détenus qui lui ont parlé des effets de la détention sur leur santé. Angoisse, perte de sommeil, vertige, variations de poids, maux de tête, problèmes de tension… «Ce qui est certain, c'est que la prison s'inscrit dans leurs corps», remarque la sociologue. «J'ai déjà vu une mère de famille assez âgée qui a repoussé une opération pour éviter d'être absente trop longtemps au parloir.»

C'est tout un emploi du temps qui pousse les familles à s'adapter, en plus du besoin de voir l'autre.

L'enjeu de ces précieuses visites est de permettre à la personne emprisonnée de garder un lien familial. Un engagement généralement tenu par les femmes étant donné qu'une écrasante majorité des prisonniers sont des hommes.

En y regardant d'un peu plus près, «cela réinscrit les femmes dans des rôles familiaux traditionnels, avec l'apport du linge, la solidarité vis-à-vis de l'autre et la garde des enfants», confirme Caroline Touraut, qui ajoute la nécessité de gérer les démarches administratives, les avocats ou encore les parloirs. C'est tout un emploi du temps qui pousse les familles à s'adapter, en plus du besoin de voir l'autre.

Pour Joëlle, c'est même viscéral. Elle voit régulièrement son fils pour s'assurer de son état. Il faut dire qu'il lui est compliqué d'obtenir des informations. Elle n'a d'ailleurs pas été prévenue lorsque ce dernier est récemment tombé malade. De quoi attiser sa frustration et sa colère qu'elle tente d'étouffer tous les mercredis en discutant avec un psychiatre.

Depuis maintenant six ans, Joëlle a donc l'occasion de poser des mots sur ce qu'elle vit. Si elle confie que ces échanges lui permettent de mieux comprendre la situation, de l'accepter, et «d'évoluer», la principale vérité qu'elle en tire est que la prison n'est que patience. «Vous devez apprendre à attendre» jusqu'à ce que l'autre retrouve sa liberté… et permette à ses proches d'en faire de même.

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