Culture

Entre terroir français et influences américaines, la sublime réussite d'«OVNI(s)»

Temps de lecture : 8 min

À l’occasion de la saison 2, rencontre avec Clémence Dargent et Martin Douaire, qui ont scénarisé et créé cette série génialement décalée.

Daphné Patakia, Quentin Dolmaire, Michel Vuillermoz, Melvil Poupaud et Alice Taglioni dans la saison 2 d'OVNI(s). | Capture d'écran CANAL+ Séries via YouTube
Daphné Patakia, Quentin Dolmaire, Michel Vuillermoz, Melvil Poupaud et Alice Taglioni dans la saison 2 d'OVNI(s). | Capture d'écran CANAL+ Séries via YouTube

«Je n'ai pas halluciné, cette nuit-là j'ai vécu quelque chose d'extraordinaire!» C'est un Didier Mathure (Melvil Poupaud) pour le moins transformé qu'on retrouve au début de la deuxième saison d'OVNI(s). Le scientifique rationnel propulsé contre son gré directeur du GEIPAN (Groupe d'études et d'informations sur les phénomènes aérospatiaux non-identifiés) s'acharnait, dans la saison 1, à démentir l'existence des soucoupes volantes. Le revoici y croyant dur comme fer, bien décidé à prouver au monde entier que des extraterrestres tentent d'établir le contact avec la Terre.

«La trajectoire de Didier nous est apparue très tôt», expliquent Clémence Dargent et Martin Douaire, qui ont créé et coscénarisé la série diffusée sur Canal+. «On voulait que Didier voie un ovni à la fin de la saison 1.» Pour la saison 2, la question s'est déplacée à comment l'amener «encore plus loin de l'autre côté du miroir». La réponse est signée Clémence Dargent: «En mettant Didier face à un mystère encore plus grand et plus intime, plus bouleversant que la question de savoir si nous sommes seuls dans l'univers.»

Objet non-identifié

On ne saurait mieux caractériser cette deuxième saison, habile mélange de suspense, de gaieté, et de profondeur. Le ravissement opère à tous les niveaux: des dialogues drolissimes, un sens du détail imparable, des liens narratifs qui s'enchevêtrent avec grâce et fluidité, des interprètes irrésistibles, le tout porté par la mise en scène follement inventive et colorée d'Antony Cordier. À la fois série d'époque et de science-fiction, comédie de bureau à la poésie fantasque, OVNI(s) fait réellement figure d'objet non-identifié dans un paysage télévisuel français pour le moins morne.

Voici donc confirmés le talent et l'audace de son créateur et de sa créatrice, qu'anime «l'envie d'expérimenter, de fabriquer une chimère entre toutes les influences qui sont à l'origine de [leur] envie de faire du cinéma et [leur] patrimoine culturel». C'est bien là ce qui caractérise l'«ovnitude» de la série: sa nature inclassable, née d'un savant mélange des genres, surnaturel à l'américaine planté dans un décor français et paré d'un goût de l'absurde.

«On est rentrés par la porte pastiche, mais on voulait le nourrir d'autre chose, que le spectateur puisse petit à petit investir la quête de Didier Mathure.»
Martin Douaire, coauteur d'OVNI(s)

Car jusqu'ici, la France avait beau avoir réellement créé le GEIPAN, elle ne semblait pas prendre les ovnis très au sérieux. «Dans notre conception française, explique Clémence Dargent, on n'arrive pas à en faire quelque chose qui ne soit pas tourné vers la dérision, comme dans La soupe aux choux ou Le gendarme et les extra-terrestres. Pourtant, c'est très inquiétant ces lumières qu'on ne comprend pas dans la nuit! J'ai toujours pensé que les ovnis, c'était à la fois drôle et flippant.»

«On est rentrés par la porte pastiche, abonde Martin Douaire, mais on voulait le nourrir d'autre chose, que le spectateur puisse petit à petit investir la quête de Didier Mathure.» Les scénaristes s'inspirent alors des frayeurs réelles qui agitaient les Français des années 1960 et 1970, découvertes dans les archives de l'INA à travers des reportages sur ces citoyens de la France profonde qui affirmaient avoir vu des ovnis.

Ainsi, le GEIPAN de Dargent et Douaire sillonne les campagnes pour rencontrer ces témoins de visions étranges, «sans jamais traiter le sujet de haut». «Ce côté très quotidien» des ovnis est l'une des grandes réussites de la série qui invente un nouveau merveilleux entre «terroir français et influences américaines».

Dans la lignée de Spielberg

Au premier rang de ces influences, Steven Spielberg bien sûr, cinéaste par excellence de l'imaginaire lié aux petits hommes verts. «C'était tellement le passage obligé, dit Martin Douaire en riant, qu'on a décidé d'en faire un personnage de la saison 1.» Un pari risqué mais hautement relevé, le Spielberg imaginé par les scénaristes restant fidèle à l'univers du cinéaste de E.T., avec sa curiosité à toute épreuve et son attention délicate au monde de l'enfance.

«Didier est aussi très spielbergien dans sa trajectoire. C'est l'obsession de la famille éclatée.»
Martin Douaire, coauteur d'OVNI(s)

Outre les multiples références à la riche filmographie du cinéaste américain, le personnage de Didier Mathure se place dans la lignée des héros spielbergiens. «Dans la saison 1, Didier c'est Jacques Vallée, explique Clémence Dargent, l'ufologue qui a inspiré le personnage joué par François Truffaut dans Rencontres du troisième type. Mais dans la saison 2, Didier c'est plutôt Indiana Jones, un explorateur prof de fac!» Les amateurs de l'aventurier auront d'ailleurs le grand plaisir de découvrir au cours de la saison un clin d'œil littéral –une déclaration d'amour inscrite sur les paupières d'un jeune homme– aux Aventuriers de l'arche perdue.

«Didier est aussi très spielbergien dans sa trajectoire, renchérit Martin Douaire. C'est l'obsession de la famille éclatée.» Un héritage qu'on retrouve sans peine dans l'interprétation de Melvil Poupaud, aussi charmeur et désopilant qu'un Harrison Ford. Sa relation avec son ex-femme Élise (Géraldine Pailhas) évoque par ailleurs la dynamique amoureuse des grandes comédies de Howard Hawks et son couple phare, Cary Grant et Katherine Hepburn.

Les deux acteurs français en ont à la fois l'élégance, le savoir-faire comique et l'œil pétillant d'intelligence, tant et si bien qu'on croit sans peine à leur travail de scientifiques durs, comme on était convaincus par Cary Grant en paléontologue dans L'impossible monsieur bébé.

Une question d'équilibre

Parmi les références comiques des deux scénaristes trônent Silicon Valley (de John Altschuler, Mike Judge et Dave Krinsky) et Rick & Morty (de Dan Harmon et Justin Roiland), dont Dargent et Douaire admirent le «niveau d'horlogerie de l'humour». «Après avoir vu ça, explique Martin Douaire, la barre est très haute: tu ne peux pas te contenter de faire une comédie de bureau plan-plan.»

Rassurons-les donc, OVNI(s) se montre largement à la hauteur de ses ambitions, employant délicieusement le vocabulaire désuet des années 1970-1980, où l'on se surnomme affectueusement «ma belette», où les amoureux posent comme «modèle pour des sculptures en pâte à sel», et «Chiotte!» s'impose comme le juron de prédilection.

De ces sitcoms renommées, les scénaristes retiennent également leur «capacité à faire de la science irrévérencieuse dans la fiction». En effet, «il y a une certaine responsabilité dans le travail de scénariste à s'assurer qu'on ne raconte pas n'importe quoi», souligne Clémence Dargent. Se permettre donc la fantaisie tout en assurant un certain équilibre, prodigué par les conseils de l'astrophysicien Jean-Pierre Luminet.

«Il fallait que chacun des personnages ait un peu raison. C'était important pour nous de trouver une mythologie fantastique multi-facettes.»
Clémence Dargent, coautrice d'OVNI(s)

Cependant, la poésie prime toujours. «Dans une fiction, explique Martin Douaire, on est toujours dans un esprit de condensation, d'enlever des mots dans les répliques, de faire des raccourcis. C'est l'antithèse de la science!» La science devient alors une source d'inspiration pour faire surgir l'émotion et instaurer un «dialogue avec des idées enfantines». Comme ces deux morceaux d'un objet brisé reliés par un fil invisible, qui opèrent comme le fil conducteur de la saison 2, inspiré par le phénomène scientifique d'intrication quantique.

«Dans un scénario, rappelle Clémence Dargent, c'est l'émotion qui va compter. Il n'y a rien de pire pour moi que les films à la Christopher Nolan qui sont davantage des thèses. Que le twist soit brillantissime, c'est génial en soi, mais je ne regarde pas un film pour résoudre une énigme. Ce sont les personnages qui m'intéressent.»

Autre équilibre habilement maintenu, celui entre rationalité, surnaturel et complot de l'ombre. Les références aux films paranoïaques des années 1970, type Les Hommes du Président d'Alan J. Pakula, sont légion: rencontres dans des parkings souterrains, scandales qu'on essaie de dissimuler, secrets bien gardés au cœur de centrales nucléaires…

Dans l'imaginaire collectif, qui dit ovni dit conspiration. Ainsi le personnage de Marcel (Michel Vuillermoz) a-t-il été conçu comme un «complotiste sympathique, un esprit critique», soit «le meilleur du complotisme sans le pire, à échelle individuelle, explique Martin Douaire. Les failles sont toujours humaines.» «Il fallait que chacun des personnages ait un peu raison, complète Clémence Dargent. C'était important pour nous de trouver une mythologie fantastique multi-facettes.»

L'enchantement de l'imaginaire

À tout sériephile, la notion de mythologie fantastique fait immédiatement surgir le spectre de Lost (2004-2010), dont les audaces narratives ne cessent encore aujourd'hui de fasciner et d'inspirer. La structure des épisodes évoque ouvertement la série de J.J. Abrams et Damon Lindelof, boîte de Pandore rythmée par l'inimitable voix de Petula Clark.

On trouvera aussi dans cette saison 2 des traces de la mini-série Watchmen (2019) du même Lindelof. Il faut dire que les super-héros s'imposent comme un thème fondamental de cette saison 2 lorsque Bastien (Alessandro Mancuso), le fils d'Élise et de Didier, se passionne pour Superman, film de Richard Donner qui vient de sortir sur les écrans et dont il ne quitte plus le costume.

Si Twin Peaks s'impose comme la référence ultime, c'est aussi que Clémence Dargent et Martin Douaire en ont retenu la leçon principale.

De Lost, les créateurs d'OVNI(s) ont aussi retenu «ces images très fortes et oniriques. On a toujours essayé d'avoir des chocs visuels, comme la boule disco dans la nuit ou la barbe à papa», raconte Clémence Dargent, en soulignant que le cinéaste Antony Cordier les a toujours confortés dans leur intuition. Les scénaristes parlent avec enthousiasme de leur relation artistique avec le réalisateur, dont les propres références sont venues enrichir chaque épisode. «Des hommages à la Nouvelle Vague, à Claude Sautet, à Philippe de Broca, Alfred Hitchcock et François Truffaut.» Dans la deuxième saison, Rémi (le génial Quentin Dolmaire) et Véra (Daphné Patakia) évoquent notamment le couple formé par Jean-Pierre Léaud et Claude Jade dans Domicile conjugal.

Mais s'il ne fallait qu'une référence, ce serait Twin Peaks, matrice des matrices. Une série «très expérimentale et sous influences qui dessinait un ailleurs télévisuel drôle, flippant, et philosophique. Un beau mélange des genres», résume Martin Douaire. Les références à la série culte de David Lynch et Mark Frost affluent dans cette saison 2, habitée par les pouvoirs de l'électricité, tandis que Véra se découvre sujette à d'étranges apparitions dans un miroir. Lors d'une magnifique séquence, la jeune femme entre notamment dans une loge d'artiste au décor de velours rouge, évocation de la terrifiante Loge Noire lynchienne.

Et si Twin Peaks s'impose comme la référence ultime, c'est aussi que Clémence Dargent et Martin Douaire en ont retenu la leçon principale. Leur véritable tour de force repose non seulement dans la façon dont ils assument ouvertement ces influences à l'écran mais aussi dans la façon dont ils en jouent pour créer leur propre univers poétique.

Loin d'être écrasés par leurs illustres prédécesseurs, les deux scénaristes imposent leur imaginaire avec aplomb et enchantent, tant et si bien que le spectateur se retrouve aussi réjoui que l'agent Dale Cooper lorsqu'il déclarait «Je ne sais absolument pas où cela va nous mener mais j'ai la nette impression que ce sera un endroit à la fois merveilleux et étrange.» Alors, à quand la saison 3 ?

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