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On peut (on doit) montrer des images de prisonniers russes sur les réseaux sociaux

Temps de lecture : 8 min

Mais pas n'importe comment.

Un soldat ukrainien sur le front pour défendre la capitale, le 3 mars 2022. | Aris Messinis / AFP
Un soldat ukrainien sur le front pour défendre la capitale, le 3 mars 2022. | Aris Messinis / AFP

Et c'est reparti pour un tour. La guerre fait rage, encore une fois, sur le sol européen. Deux guerres mondiales, quelques invasions et une guerre de Yougoslavie plus tard, ce conflit en Ukraine, voulu par le dictateur russe, convoque des cauchemars qu'on aurait voulu révolus. Mais toujours l'humain a besoin de se reproduire et de se battre, le dictateur a soif de puissance, il faut donc qu'une partie de l'Europe reprenne les armes et que la terre absorbe sa suffisante moisson de larmes et de sang pour qu'on puisse, d'ici quelques mois ou quelques années, ériger de nouveaux monuments et répéter, encore une fois, «plus jamais ça».

La révolution technologique qui a eu lieu pendant la la trentaine d'années qui a séparé le dernier conflit européen de la guerre en Ukraine aurait pu nous faire croire que le prochain serait bien différent de ceux qui ont traumatisé le XXe siècle. La prochaine guerre serait principalement cybernétique, ou absolument et violemment nucléaire.

Mais imaginer qu'encore une fois, les sirènes déchireraient l'espace tranquille des villes dormantes, que femmes et enfants se blottiraient dans des caves enveloppés dans des couvertures, que des civils déambuleraient dans les ruines de leur villes dévastées par les bombes comme à Berlin en 1945, traversées par des chars russes, comme au printemps de Prague...

Conflits similaires, images différentes

Les milliers d'images qui nous parviennent grâce aux moyens du XXIe siècle nous renvoient le reflet d'un conflit qui s'inscrit dans tous les précédents, sans surprise, et où tout semble laisser croire qu'au final, la raison du plus fort sera encore une fois la meilleure.

Mais si la destruction, les combats, les blessés, les exactions ne diffèrent en rien de ceux des conflits que nous avons étudiés en cours d'histoire, il y a néanmoins une différence de taille et qui joue un rôle inédit dans cette guerre: la profusion des images. Grâce aux moyens techniques dont tous les acteurs de ce drame disposent –des téléphones– nous pouvons voir la tragédie se dérouler sous nos yeux. Il ne sera plus nécessaire d'attendre la fin de la guerre pour découvrir ses horreurs: nous avons le choix de les voir en direct. Ou pas.

Et comme pour tous les conflits qui ont émaillé le XXe siècle, on aimerait brandir les quelques règles que les hommes ont esquissées pour tenter de limiter leur propre barbarie: les fameuses conventions de Genève, dont tout le monde connaît l'existence sans toujours savoir ce qu'elle renferment.

La convention de Genève est le fruit de la réflexion d'un homme, Henry Dunant, frappé par les 40.000 soldats blessés abandonnés, agonisant au milieu des cadavres suite à la bataille de Solférino en 1859, sans que rien ne soit prévu pour leur porter secours. Il publia un récit intitulé Un souvenir de Solférino, appela à l'organisation d'une conférence internationale et parvint à lever les fonds pour créer ce qui deviendrait le Comité international de la Croix-Rouge.

«Les prisonniers de guerre doivent de même être protégés en tout temps, notamment contre tout acte de violence ou d'intimidation, contre les insultes et la curiosité publique. Les mesures de représailles à leur égard sont interdites.»
Article 13 de la troisième convention de Genève

En 1864, son récit inspira la création de la convention de Genève, destinée à prévoir un cadre pour «améliorer la condition des blessés aux armées sur le champ de bataille», qui fut signée par douze pays. Ses principes directeurs étaient les suivants: l'obligation de soigner les blessés sans distinction de nationalité, la neutralité du personnel et des établissements sanitaires, et la reconnaissance du signe distinctif de la croix rouge sur fond blanc.

Depuis 1864, compte tenu des évolutions technologiques de la guerre, la convention a été successivement remplacée par les conventions de Genève sur le même sujet, conclues en 1906, 1929 puis 1949. Plusieurs protocoles sont venus enrichir ces textes, le dernier datant de 2005 (concernant l'adoption du cristal rouge en plus de la croix rouge et du croissant rouge, pour les États ne se reconnaissant pas dans ces deux symboles...).

Ce que l'on appelle les conventions de Genève, ce sont donc les quatre traités rédigés en 1949. La première porte sur l'amélioration du sort des blessés et des malades dans les forces armées en campagne, la deuxième y ajoute les naufragés, la troisième est relative au traitement des prisonniers de guerre et la quatrième à la protection des personnes civiles en temps de guerre.

Les mots n'ont plus le même sens

Depuis le début du conflit en Ukraine, les images circulent à foison sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter, et il est assez aisé d'y trouver des images de bombardements, de cadavres, de réfugiés fuyant les bombes, de mères en pleurs, de chars abandonnés, et toutes sortes de clichés qu'il suffirait de passer en noir et blanc pour qu'ils ressemblent à s'y méprendre à ceux des guerres «d'avant».

Et puis il y a les images de soldats prisonniers. Celles qu'on n'a pas le droit de montrer, celles dont chacun sait que c'est un crime de guerre de les faire circuler, en vertu justement des conventions de Genève, et plus précisément de l'article 13 de la troisième convention. Que dit-il, cet article? Précisément ceci:

«Les prisonniers de guerre doivent de même être protégés en tout temps, notamment contre tout acte de violence ou d'intimidation, contre les insultes et la curiosité publique. Les mesures de représailles à leur égard sont interdites.»

«La divulgation d'images de soldats russes par les autorités ukrainiennes ne respecte pas les obligations à leur charge au titre du droit international.»
Joanne Kirkham, doctorante en droit des conflits armés

La «curiosité publique» est la seule mention de ces conventions qui peut être interprétée comme une interdiction de faire circuler des images. Rappelons qu'en 1949, lorsque cet article a été rédigé, il n'y avait évidemment pas internet, pas de téléviseurs dans les foyers, et que les images disponibles à la diffusion étaient uniquement celles des journaux, des affiches et des actualités cinématographiques.

Si un particulier disposait d'un appareil photo, il n'avait pas pour autant les moyens de diffuser ses clichés à grande échelle, contrairement à aujourd'hui. La curiosité publique désignait aussi, notamment, l'idée d'exposer physiquement des prisonniers de guerre à la vindicte populaire.

Mais aujourd'hui? Aujourd'hui, sur internet, circulent un grand nombre de vidéos où l'on voit des prisonniers russes aux mains d'Ukrainiens. S'ils sont parfois maltraités, d'autres sont montrés en train d'appeler leur mère en pleurant, ou de confesser qu'ils ont été endoctrinés et qu'ils regrettent d'être partis en guerre contre l'Ukraine, dont ils reconnaissent la légitimité à se défendre.

Ces images sont relayées par les autorités et les civils d'Ukraine, et selon Joanne Kirkham, doctorante en droit des conflits armés à l'université Paris II Panthéon-Assas et interrogée par le quotidien Libération à ce sujet, «la divulgation d'images de soldats russes par les autorités ukrainiennes ne respecte pas les obligations à leur charge au titre du droit international».

Pour une réinterprétation

S'il est évident que diffuser des images de soldats maltraités, torturés ou humiliés porte atteinte aux lois de la guerre («Les prisonniers de guerre ont droit en toutes circonstances au respect de leur personne et de leur honneur», précise l'article 14 de la troisième convention de Genève), nul ne peut nier que la diffusion d'images de soldats russes faisant défection, ou étant bien traités par la population ukrainienne fait partie de l'arsenal des armes psychologiques dont disposent les belligérants. Et qui peut s'inscrire dans le cadre de la propagande, outil banal en tant de guerre (en Russie elle prend la forme de reportages comme celui-ci par exemple).

On ne peut rejeter une bonne idée sous le seul prétexte qu'elle ne sera pas universellement respectée.

Il n'est pas question d'autoriser sans son accord la divulgation de l'identité d'un soldat prisonnier. Cela l'exposerait, lui et sa famille, à des représailles. Mais nous sommes en 2022, pas en 1949. Nous avons, tous, les moyens de relayer des images en floutant des visages. Il est possible d'utiliser les images dont nous disposons pour dénoncer, dévoiler, aider la communication ukrainienne, sans pour autant exciter «la curiosité publique». Plus de soixante-dix ans plus tard, il est temps, non pas d'amender l'article 13 de la troisième convention de Genève, mais de la réinterpréter, et d'encadrer cette réinterprétation.

Les familles russes sujettes à la propagande poutinienne et convaincues que leurs fils sont partis combattre le nazisme doivent voir ces photos et ces vidéos. Ce ne sont pas des images de bombardements, de chars triomphants ou de cadavres dans les décombres qui vont dissuader les Russes du bien-fondé de cette guerre de conquête.

On opposera qu'il y aura toujours des gens pour passer outre et diffuser des images non-anonymisées. C'est déjà le cas, et ça le restera. Si tout le monde respectait toutes les règles en tout temps, nous n'aurions pas besoin de nous demander si oui ou non, il est légitime de montrer un soldat de vingt ans en train de pleurer en téléphonant à sa mère. Mais on ne peut rejeter une bonne idée sous le seul prétexte qu'elle ne sera pas universellement respectée.

Armes de justice

Les conventions de Genève elles-mêmes, signées par des dizaines de pays, sont loin, si loin d'être respectées à grande échelle. Elles relèvent hélas souvent de la déclaration d'intention. Rappelons que les Russes, en ce moment même, tirent sur des enfants.

Rappelons aussi que sans la diffusion par les médias américains des photos de la torture des prisonniers de guerre irakiens par des soldates et des soldats américains à la prison d'Abou Ghraib en 2003 et 2004, et qui selon les conventions de Genève n'auraient pas dû circuler, les autorités américaines, prévenues par Amnesty International dès 2003, n'auraient pas mis un terme aux exactions qui s'y déroulaient dans la plus grande impunité.

Nous avons au moins la possibilité de relayer des images qui aident –un peu– les Ukrainiens à se défendre, en montrant au monde en général et aux Russes en particulier la réalité du conflit.

Parce que les supports ont changé, les images au XXIe siècle ne sont plus seulement susceptibles d'exciter la curiosité publique; elles peuvent et doivent également servir d'arme de justice grâce à l'opinion publique qui s'en saisit et s'en sert pour enjoindre ses dirigeants à l'action, ainsi que d'armes psychologiques pour tenter de mettre fin le plus tôt possible à une guerre aussi meurtrière qu'injustifiée.

Nous les Occidentaux qui avons décidé de ne pas intervenir en Ukraine, de ne pas envoyer de soldats, de ne pas bombarder les chars russes, de ne pas fermer l'espace aérien, nous avons au moins la possibilité de relayer des images qui aident –un peu– les Ukrainiens à se défendre, en montrant au monde en général et aux Russes en particulier la réalité du conflit.

Pas en montrant des images dégradantes de soldats maltraités, ni en dévoilant leur identité, mais en n'hésitant pas à le faire dans un cadre respectueux de l'anonymat de ces hommes. Ne faisons pas semblant de croire que nous savons anonymiser nos gamins sur les vidéos des vacances à la plage et que nous ne saurions pas le faire pour celle d'un soldat russe en train d'appeler sa mère.

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