Culture

«Ma nuit» me conduit vers la lumière

Temps de lecture : 4 min

Le premier film d'Antoinette Boulat accompagne le parcours d'une jeune femme dans les rues de Paris, aux risques et aux bonheurs des rencontres, et de retrouvailles avec le monde.

Alex (Tom Mercier) rencontre Marion (Lou Sampros) | Epicentre Films
Alex (Tom Mercier) rencontre Marion (Lou Sampros) | Epicentre Films

Des nombreuses différences entre voir un film en salle ou sur son écran privé, il en est une si évidente qu'on n'y porte guère attention, et qui est pourtant très importante.

Il peut arriver qu'au début d'un film, on n'éprouve aucun intérêt, voire de l'antipathie pour les personnages et les situations. Devant sa télé ou son ordinateur, il sera alors logique d'aller voir ailleurs. Dans un cinéma, la probabilité qu'on reste néanmoins dans son fauteuil est bien plus élevée.

Ce phénomène n'a rien d'anecdotique, il est la condition de la possibilité que se construise des rencontres imprévues, des découvertes avec des êtres, des lieux, des circonstances auxquelles on n'était pas d'emblée disposé à porter intérêt.

Et c'est bien en effet une des puissances décisives de l'art du cinéma, dans sa relation à des présences réelles –des corps, des voix, des gestes, des lieux…– et, condition sine qua non, à de la durée, que nous inviter à regarder, à percevoir, à apprécier autrement. Le cinéma est par excellence art de la rencontre, encore faut-il être en situation de s'y rendre disponible.

Ainsi Marion, la jeune fille autour de laquelle se développe le premier film d'Antoinette Boulat. Lorsque je la rencontre au début de Ma nuit (il faut bien ici dire «je», rien n'a de sens autre que ce qui se passe entre le film et moi), Marion ne m'intéresse pas.

Je trouve insipides les environnements qu'elle recherche, les personnes qu'elle fréquente, les codes qui organisent ses comportements et ceux de ses copines.

Marion est habitée d'une souffrance qu'on devinera peu à peu, se balade dans Paris l'été comme une étrangère à sa ville, elle se faufile dans son grand appartement bourgeois comme en territoire ennemi, affronte de manière injustement agressive sa mère elle-même clairement névrosée, circule de bandes d'amies en jeunes gens de rencontre, de jeux stupides en fêtes déjantées.

C'est son affaire, ce sont d'ailleurs surtout des décisions du scénario dont je ne perçois pas les enjeux ni la sincérité, auxquelles je ne me sens nullement tenu d'adhérer. À tous les sens de l'expression, ça ne me regarde pas. Et puis la voilà, la nuit donc, dans les rues de la capitale.

Un corps dans la ville

Et peu à peu, d'abord sans raison particulière sinon la présence à la fois intense et multiforme de celle qui joue Marion, l'étonnante Lou Sampros, et la manière dont Antoinette Boulat la filme, quelque chose commence de palpiter. Quelque chose qui entre en relation avec des émotions, des inquiétudes, des associations d'idées.

À la chronique post-adolescente s'est substituée un cinéma du mouvement. Un corps dans la ville la nuit, oui c'est beau en effet, du moins cela le devient lorsque regardé avec assez d'attention et de délicatesse.

Assez de sensibilité pour laisser apparaître de multiples facettes chez cette jeune femme plus mystérieuse, plus insaisissable, aux beautés plus diverses qu'il n'y semblait d'abord. Peu à peu le regard –mon regard– change, s'ouvre, s'étonne.

Marion en chemin vers le bout de ses peurs | Epicentre Films

Alors se produit l'irruption de ce véritable effet spécial qu'est Tom Mercier, cet acteur découvert avec émerveillement dans Synonymes de Nadav Lapid il y a trois ans.

Ensemble, lui et la cinéaste inventent des jeux avec les écarts, les dialogues dits ou retenus, de gestes accomplis ou comme déjà advenus sans avoir eu lieu. Ensemble Lou Sampros et Tom Mercier inventent une chorégraphie des regards, des rythmes, des manières d'occuper l'espace –trottoirs, parc, salle d'attente d'hôpital, chambre– au fil des péripéties qui jalonnent leur trajectoire.

Des événements, petits ou pas si petits, adviennent sur leur route, des rebondissements comme on dit. Il y a des menaces, toutes réelles, qu'elles soient dans la ville ou dans la tête. Et aussi de belles rencontres à leur tour un peu magiques, avec une femme médecin et un vieil homme noir, aussi sourd que sage –des êtres de conte de fée à peine frottés de modernité.

Il se passe encore l'avènement d'une certaine invention plastique dans la manière de montrer, en des plans composée avec une attention qui déjoue la dérive vaguement déglinguée de l'héroïne, réinvente la force des lieux et des formes, dans un Paris à la fois réaliste et aux franges du fantastique.

Les trottoirs de la ville, piste d'envol | Epicentre Films

Mais l'essentiel n'est pas là. Il est dans la façon dont tout –elle Marion, lui Alex, la ville nocturne, la réalisation– trouve sa densité, sa juste vibration, intrigue, émeut, séduit.

Un ange de cinéma

Le deuil qui hantait Marion depuis la mort de sa sœur le 13 novembre trouve alors une place, entre traumatisme personnel, tragédie collective et cauchemar ingérable. C'est le cheminement du film qui permet de situer cette place, au juste de point de bascule entre réalité et romanesque.

De même devient légitime l'absence d'explication du parcours qui a mené là cet Alex à la fois si charnel et un peu spectral. Il ne porte pas pour rien le prénom du garçon joué par Denis Lavant dans les trois premiers films de Leos Carax, surtout Boy Meets Girl auquel fait parfois songer cette exploration légèrement hallucinée de la ville. Et plus encore cette foi impressionnante dans le cinéma, foi dont le futur auteur d'Annette a toujours été une incarnation.

Et peut-être en effet Alex est-il plus un être de cinéma venu au secours de la détresse de la jeune femme, un ange à la Cocteau ou à la Wenders ayant choisi d'accompagner Marion vers un retour à la lumière.

Sur le drame de Marion, sur un cinéma naturaliste et générationnel, avec toutes les pesanteurs qui accompagnaient ces épithètes, un ange de cinéma est passé. Un film a pris son envol.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Ma nuit

d'Antoinette Boulat

Avec Lou Sampros, Tom Mercier, Maya Sansa, Bakary Sangaré

Séances

Durée: 1h27

Sortie le 9 mars 2022

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