Société / Économie

Superdévoluy, les illusions perdues d'un ski pour tous

Temps de lecture : 5 min

Défis climatiques, inflation des prix, désintérêt des Français... la station des Hautes-Alpes, marquée par son héritage prolétaire, se trouve au carrefour de son avenir.

Vue de la station Superdévoluy, à l'hiver 2022. | Simon Le Nouvel
Vue de la station Superdévoluy, à l'hiver 2022. | Simon Le Nouvel

En 2022, après deux ans de fermeture des stations, glisser sur les pistes n'est pas à la portée de tous les porte-monnaie. Superdévoluy, station de ski des Hautes-Alpes, a longtemps fait figure d’exception.

Grand ensemble des neiges, proposant tous les ingrédients de séjours à la montagne à bas prix, Superdévoluy incarnait le fragile espoir d'un ski pour tous. Face aux grandes stations et au changement climatique, son modèle tient-il toujours?

Départ en fanfare et «deux-chevaux des neiges»

L'histoire de Superdévoluy débute dans les années 1960, l'âge d'or des stations de ski, qui fleurissent alors dans les montagnes françaises. Située dans le spectaculaire mais reculé massif du Dévoluy, la future station n'a pas grand-chose à offrir, loin des hauteurs enivrantes des Alpes du Nord.

La société des Grands Travaux de Marseille, séduite par un historique d'ensoleillement et d'enneigement favorables et un relief adéquat, tente pourtant le pari et dresse les plans de ce qui va devenir, au cours des années 1960 et 1970, Superdévoluy. Les remontées mécaniques inaugurent un domaine skiable qui atteint 2.500 mètres, altitude honorable et suffisante pour attirer les visiteurs.

En haut des pistes de la station, hiver 2022 | Simon Le Nouvel

Superdévoluy se démarque dans la formule qu'elle propose. Loin des petits chalets cosys, les Grands Travaux de Marseille et l'architecte Henry Bernard préparent un immense immeuble, plus rationnel que poétique, pour loger les milliers de visiteurs attendus. La modernité prime pour les logements confortables et bon marché destinés aux skieurs de Superdévoluy.

Au rez-de-chaussée, quelques commerces proposent les services de base, tout en sobriété. Le grand ensemble de Superdévoluy, formule tout-en-un pour attirer les familles des Trente Glorieuses, fait les choses bien. Et se lance dans un modèle original, qui permet de rendre la station encore plus accessible aux classes moyennes et populaires: la multipropriété.

Pour une partie des appartements de la résidence, chaque logement est en effet vendu à plusieurs familles, qui disposent chacune d'un droit d'usage pour une ou plusieurs familles. Philippe, adepte historique de la station, a connu ce système de multipropriété depuis les années 1970: «Ma famille avait acheté bon marché un droit d'usage d'un appartement, et nous avions le droit d'y aller deux semaines aux vacances de Pâques, tous les ans. C'était super car c'était très abordable pour toutes les classes sociales, et les appartements étaient vraiment modernes et confortables.»

Superdévoluy surfe sur sa modernité et attire. Les résidences, à peine construites, sont pleines et permettent à la station de s'étendre. Dans les années 1980, le domaine fusionne avec celui de la Joue du Loup, station voisine plus conventionnelle. Les visiteurs affluent, particulièrement de Marseille que l'autoroute proche de Gap permet de rejoindre très vite. Si les séjours ne sont pas gratuits, les skieurs de Superdévoluy sont loin d'être richissimes. La classe moyenne a adopté la station, devenue selon l'expression du Figaro «la deux-chevaux des neiges».

En France, les classes de neige séduisent les enfants de l'école publique. Si l'accès au sport, aux vacances, au confort moderne se démocratisent, pourquoi pas le ski? Avec son immeuble bétonisé, ses falaises et sa multipropriété, Superdévoluy laisse rêver à un ski pour tous, bon marché et universel.

Des rêves qui s'érodent

Skier à Superdévoluy en 2022 ne ressemble pourtant pas vraiment à une expérience prolétaire. Si l'immeuble bétonné et les vieux téléskis sont encore là, le budget hebdomadaire des visiteurs s'est un peu alourdi. Les galeries commerciales, cœur du modèle atypique de la station, se sont emplies de magasins plus variés, aux prix plus décomplexés. Les télésièges débrayables flambant neufs ont alourdi l'addition des forfaits, plus vraiment gratuits. Il faut compter 192 euros par semaine et par personne, 67 euros pour trois jours en choisissant bien son week-end. La «deux-chevaux des neiges» serait-elle montée en gamme?

Accabler la station serait injuste, tant celle-ci a dû faire face à trente dernières années aux allures de défi. Superdévoluy a souffert de la concurrence intense des grandes stations toujours plus modernes, attirant toujours plus de skieurs étrangers. Les Français ont, eux, ralenti le rythme, boudant progressivement le ski devenu trop cher et trop élitiste. En 2018, selon Loisir Enchères, seul un Français sur dix prévoit de partir au ski.

À Superdévoluy, les logements font de moins en moins le plein, les charges augmentent, le modèle de la multipropriété s'enraye. Le changement climatique a donné le coup de grâce, menaçant l'enneigement de la station qui ne culmine «qu'à» 2.500 mètres.

La multipropriété, symbole immobilier de la station populaire que voulait être Superdévoluy, prend fin en 2015. L'appartement où logeait Philippe est vendu. Une partie de la résidence est cependant revendue aux anciens résidents, à des prix très avantageux. Pour Philippe, qui a acheté un nouvel appartement, c'était «un prix vraiment attractif, et la satisfaction de voir que la résidence conserve un côté comme avant, avec des profils très divers».

Superdévoluy, depuis un des balcons, hiver 2022. | Simon Le Nouvel

Superdévoluy version 2022 est entre plusieurs feux. Bien décidée à ne pas mourir, elle a en partie accepté la concurrence des autres stations, s'est lancée dans les canons à neige et les télésièges modernes, mais aussi dans l'installation massive d'eau chaude solaire. Les prix s'en ressentent forcément. Un forfait, un logement, une location de skis et de quoi manger: l'addition grimpe vite dans les centaines d'euros hebdomadaires.

Pourtant, Superdévoluy n'est pas encore comme les autres. Attirant surtout les skieurs du Sud-Est, elle n'a pas cédé aux tendances luxueuses d'autres stations alpines. Certaines enseignes des galeries marchandes ont conservé un caractère rigoureusement accessible, à la lisière du décati. Surtout, l'architecture intacte et spectaculaire vient rappeler l'ambition prolétaire de cette station-grand ensemble.

Quel avenir pour «Super D»?

Difficile de dire aujourd'hui à quoi ressemblera Superdévoluy en 2030 ou 2050. Délicat de penser, cependant, qu'elle restera le symbole de la station populaire et accessible qu'elle a toujours été. La crise sanitaire a fragilisé la station, pour qui la saison 2022 était déjà décisive. Si les skieurs sont loin de bouder Superdévoluy depuis une dizaine d'années, l'augmentation des prix fait forcément fuir la fraction la plus modeste des visiteurs. Ceux qui faisaient l'intérêt et l'espoir qu'incarnait la «deux-chevaux des neiges», dans la difficile ambition de la démocratisation des sports d'hiver.


Mais le ski pour tous est-il seulement une affaire de prix? Si Superdévoluy proposait des séjours super attractifs, verrait-elle le retour en masse des familles les plus modestes? L'intérêt des plus jeunes pour le ski, moins accoutumés à la glisse que les baby boomers, n'est pas évident. Surtout, la crise climatique menace encore plus le modèle de Superdévoluy que l'inflation des prix. En 2018, un rapport de la Cour des Comptes invitait les stations de ski de moyenne altitude à diversifier leur offre pour survivre.

L'enneigement, historiquement satisfaisant à Superdévoluy, est loin d'être garanti dans les prochaines année, la faute à la hausse des températures. Préparant l'avenir, toutes les communes environnantes de la station ont lancé un plan de diversification des activités touristiques dans la vallée du Dévoluy.

L'ampleur des enjeux empêchera-t-elle la station de conserver ses skieurs les moins aisés? Coincée entre l'héritage «prolétaire» auquel elle s'accroche et les immenses défis climatiques et économiques qu'elle doit affronter, Superdévoluy est à la croisée des chemins. Le ski à la française aussi.

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