Politique

Emmanuel Macron n'est plus celui que la France a élu en 2017

Temps de lecture : 7 min

En 2017, le candidat Macron parvenait à incarner «en même temps» son «projet» et à puiser dans le moment politique touchant les sociétés occidentales l'astuce suffisante pour être sa propre opposition. Celui de 2022 n'est plus le même.

Emmanuel Macron lors d'un discours donné au Salon de l'agriculture, le 26 février 2022. | Ludovic Marin / Pool / AFP
Emmanuel Macron lors d'un discours donné au Salon de l'agriculture, le 26 février 2022. | Ludovic Marin / Pool / AFP

Au cours des vingt mois qui précédèrent l'élection d'Emmanuel Macron en 2017, le Royaume-Uni avait fait le choix de quitter l'Union européenne et les États-Unis avaient, avec l'élection de Donald Trump, significativement amorcé une fragilisation de leurs institutions et une brutalisation préoccupante de leur vie sociale et politique.

Trump reprit assez sommairement l'agenda des paléo-conservateurs, aidé de surcroît dans ses rodomontades et coups de menton par les menées bellicistes des néoconservateurs sous l'ère George W. Bush. Ces derniers avaient contribué à adopter, en politique extérieure comme dans la société américaine, des codes aux conséquences vertigineuses pour l'organisation sociale et démocratique des États-Unis.

Les systèmes de clivage étaient bousculés un peu partout, tandis que les différentes sociétés voyaient les évidences d'hier s'effondrer et celles du jour être très vite dévaluées le lendemain. Dans ce magma idéologique dont le bouillonnement doit beaucoup aux conséquences matérielles de la crise, surgirent des figures nouvelles. Parmi elles, Emmanuel Macron.

Macron 2022 = Macron + son contexte

Président de la République qui aspire à sa réélection, Emmanuel Macron, est-il fondamentalement le même que celui qu'une majorité d'électeurs a élu en 2017?

L'évolution du contexte géopolitique, son aggravation, les tensions endémiques... Tout laisse à penser que le président bientôt candidat a évidemment changé. Emmanuel Macron est à l'image de ce que soulignait Ortega y Gasset: chacun de nous est à la fois lui-même et son contexte.

Souvenons-nous que Jacques Chirac fut le dernier président à avoir connu la Seconde Guerre mondiale et à avoir porté les armes pendant la guerre d'Algérie. Dans le monde chaotique qui est le nôtre, 2017 a placé à l'Élysée et à Matignon deux hommes, Emmanuel Macron et Édouard Philippe, qui issus comme l'ensemble de notre société d'un monde libéré de conflictualité, sont les premiers gouvernants d'une ère de brutalisation des relations interétatiques.

Un homme d'État ne se résume pas à ses intentions idéologiques propres, ni à l'application scrupuleuse de son projet électoral.

Le général de Gaulle aurait dit que «tout le monde a été, est ou sera gaulliste». Le président Macron, lui, est à la tête d'un régime dont le crépuscule lui est imposé comme une chance et un risque. Il a été porté à l'Élysée pour résoudre la crise de régime. En cette ère où repères idéologiques ne valent plus ni phares ni balises dans la construction de la vision de l'avenir, où les réseaux sociaux mettent un gouvernant en vis-à-vis d'un influenceur, le président Macron doit assumer la proposition inverse du Général: «Tout le monde est, a été ou sera anti-macroniste.»

Si donc, dans un contexte d'instabilité idéologique, politique et électorale et dans un monde aux périls foisonnants, tout le monde n'est pas au même moment anti-macroniste, Emmanuel Macron peut agir avec un soutien suffisant de la société française.

Il y a cinq ans, Emmanuel Macron, inconnu des Français moins de quarante mois auparavant, était donc élu à la présidence de la République. Plus jeune président que Valéry Giscard d'Estaing, il fut auparavant nommé ministre par un pouvoir –celui de François Hollande et Manuel Valls– à l'égard duquel il manifestait incrédulité et quelque once d'anxiété valant défiance. Sans filtre, en confiance, il délivrait le soupçon de mépris que lui inspirait la conduite du quinquennat, tout cela depuis son bureau de Bercy.

Centralité politique et périlleuses marges sociales

De nombreuses enquêtes ont objectivé la réalité électorale et sociale du macronisme de 2017; elles ont décrit l'alchimie qui, dans les urnes, a unifié différentes familles idéologiques, mais aussi des groupes sociaux aux intérêts matériels compatibles sinon convergents. Cependant, aujourd'hui encore, la centralité politique du président Macron doit être relativisée: elle n'équivaut pas à la construction d'un bloc social central qui porterait un projet de long terme, dépassant dans le temps la seule présidence Macron.

La question de la dépendance de différents groupes sociaux à l'automobile a immédiatement été dans l'angle mort du nouveau pouvoir. La «drive-inisation» de pans entiers de notre pays a donné naissance aux «gilets jaunes». Ce conflit social a eu pour détonateur la place centrale de la voiture dans la vie de beaucoup de Français. Un homme d'État ne se résume pas à ses intentions idéologiques propres, ni à l'application scrupuleuse de son projet électoral. Tout n'est réductible ni à la litanie des mesures que des groupes d'experts font ingurgiter à leur candidat, ni à ce qu'il choisit de mettre en avant, ni au «storytelling» construit pour l'occasion.

Macron aux turbines

Dans les dernières semaines, c'est, après une longue, très longue lutte, aux aspects homériques et aux méandres peu compréhensibles par la seule chronique des faits médiatiquement, que le président a agi pour que les turbines Arabelle passent sous le contrôle d'EDF et plus de GE.

Or, on savait que Jean-Pierre Chevènement, dernier fondateur du PS d'Épinay (avec Pierre Joxe), faisait part de ses conseils au chef de l'État. La question du maintien des savoir-faire et métiers relatifs auxdites turbines lui était de très longue date l'objet d'un combat quotidien, supplantant beaucoup d'autres –par fidélité inexpugnable à son «bon petit territoire», à ses amis locaux syndicalistes, ses anciens électeurs, et parce Jean-Pierre Chevènement fait de la politique industrielle une des clés de voûte de l'édifice politique français dans le monde.

Au passage, même les antinucléaires devraient avoir l'audace de garder ces technologies sous contrôle capitalistique français (sans que cela résolve tout d'ailleurs). Toujours est-il qu'en la matière et malgré bien des vicissitudes, les promesses faites par certains de traîner Emmanuel Macron devant une sorte de cour de Riom des responsables de notre défaite industrielle trouvent une conclusion assez savoureuse.

L'Ukraine, un révélateur du rôle international de Macron

Les tensions entre Russie et Ukraine auraient dû et pu trouver une issue pacifique. Une fois de plus, Jean-Pierre Chevènement a travaillé de longue date à éclairer les enjeux. Une bonne politique consiste à parler au pouvoir en place ainsi qu'à sa société civile (sommaire application de Gramsci aux relations internationales).

On ne peut pas dire qu'Emmanuel Macron ait manqué de sens de dialogue avec le Kremlin, pas plus qu'il ne s'est défaussé quant au dialogue ou au plus élémentaire soutien aux opposants russes ou biélorusses. L'action française sur la question ukrainienne visait à convaincre Poutine de remiser l'hypothèse militaire, et ainsi d'enrayer l'engrenage belliciste touchant les marges immédiates de l'actuelle Russie autant que des théâtres d'action en Méditerranée.

Dans le même temps, la Russie de Poutine s'est investie d'un rôle d'acteur géostratégique et militaire puisant, certes, dans une volonté de restauration de sa puissance passée, mais probablement aussi dans une forme de virulence qui en fait assurément un acteur de plusieurs conflits mais ne saurait lui valoir les galons d'artisan de la paix.

Kaléidoscope idéologique, Rubik's Cube politique

Emmanuel Macron fut l'ami de Henry Hermand et de Michel Rocard, aujourd'hui disparus, et sait entendre ou écouter Jean-Pierre Chevènement. La gauche française a pâti du fait que la première gauche n'ait pensé la société, pas plus que la deuxième n'avait pensé la nation. En un sens, une fois passée la glorieuse décennie allant de 1971 à 1981, les congrès du PS furent le théâtre de querelles de pouvoir richement parées des atours d'orientations idéologiques concurrentes, de positionnements faisant fonction d'idéologies écrans entre les socialistes «en responsabilité» et le risque de la vertigineuse révélation de leur impuissance devant l'histoire.

Convaincu qu'il s'enliserait en jouant la carte des rites du PS, Emmanuel Macron se délestait des figures imposées par la synthèse, qui ont longtemps valu lente digestion par l'appareil des éléments les plus originaux, ainsi que surplace politique. Le macronisme, malgré quelque tentative de théorisation sous le terme de «progressisme», n'est de facto rien d'autre que le président Macron pratiquant seul une forme d'empirisme sans tabou.

Fin d'un cycle électoral, début d'une nouvelle ère politique?

La fin du mandat de François Hollande a correspondu au paroxysme de la crise de régime. Certes, le quinquennat Macron fut marqué par des crises, des violences de rue, des choix plus que contestables en matière de maintien de l'ordre. Avec la loi El Khomri et la gestion à la matraque de Nuit Debout, la dégradation des conditions de la contestation sociale avait annoncé ce qui advint lors du mouvement des «gilets jaunes»: la fin du modèle –vieux de nombreuses décennies– d'expression de la contestation sociale dans la rue. L'affaiblissement des services d'ordre traditionnels a contribué à la dégradation des conditions dans lesquelles les manifestants défilaient.

Emmanuel Macron est, à cette époque, l'incarnation du meilleur des élites techniciennes de notre République. Il ajoute à cette dimension essentielle un tropisme intellectuel le portant à des sympathies contradictoires et concomitantes. Mais cette conquête par le haut ne doit pas occulter une autre dimension essentielle: Emmanuel Macron émerge comme émergèrent d'autres personnages aux idées radicalement différentes mais propulsés par la crise: Donald Trump, Boris Johnson, Beppe Grillo, Matteo Salvini, Jeremy Corbyn, François Legault au Québec, Pablo Iglesias...

Les fondamentaux de l'action du président ont émergé sous la pression croissante des faits et périls s'amoncelant.

Emmanuel Macron, en 2017, est au cœur du réacteur du moment «populiste», parfois appelé «dégagiste». Il porte, lui, une forme de populisme des élites «antipopulistes». Politiquement, Emmanuel Macron naît de l'effondrement des identités politiques traditionnelles, mêlé à un doute endémique quant à la capacité des partis en place d'affronter la crise et de restaurer la légitimité des institutions.

En Europe, le temps des percées spectaculaires de mouvements de gauche radicale comme Podemos s'étiole. Pablo Iglesias a quitté la vie politique. En Italie, le mouvement 5 étoiles, qui mêlait dans une doctrine confuse démocratie directe et dénonciation des malfaçons démocratiques de la République italienne, s'est effondré et éparpillé, parvenant à devenir la caricature des coteries parlementaires qui firent les beaux jours de Craxi ou Andreotti. En Allemagne, l'AfD existe mais stagne.

Le syncrétisme idéologique qui allait de pair avec le moment 2017 a fait son temps. Les fondamentaux de l'action du président ont émergé sous la pression croissante des faits et périls s'amoncelant. Le chaos qui menace sur le plan international ne dispense cependant aucunement le président de renouer avec les Français.

Le président Macron en 2022 mène une politique internationale tous azimuts, avec ses réussites et ses échecs. À Belfort, où il renoue avec l'impératif d'une politique industrielle, sa faiblesse est sa force: un personnel politique d'un niveau étonnamment faible. Aujourd'hui, il est évident que Macron 2022 est très différent de Macron 2017. La question désormais tient bien moins dans la réélection d'Emmanuel Macron que dans le caractère chaotique des événements qui accompagneront le prochain quinquennat.

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