Culture

«Viens je t'emmène», film-galaxie au coin de la rue

Temps de lecture : 4 min

Circulant en funambule entre drame et vaudeville, le nouveau long-métrage d'Alain Guiraudie invente une sarabande contemporaine où les angoisses, les désirs et les émotions multiplient les courts-circuits, à la fois ludiques et lucides.

Médéric (Jean-Charles Clichet) et Isadora (Noémie Lvovsky), tout près d'un plaisir prompt à se dérober. | Les Films du Losange
Médéric (Jean-Charles Clichet) et Isadora (Noémie Lvovsky), tout près d'un plaisir prompt à se dérober. | Les Films du Losange

Une ligne de crête, on sait ce que c'est. Mais plusieurs en même temps? Cela semble impossible, et pourtant voilà exactement où court et cabriole ce film tout d'audace et d'invention.

L'embêtant est que si on se met à faire la liste des abîmes qu'il côtoie et des obstacles qu'il escalade, on aplatit ce qui justement respire et se déplace sans cesse, pour rire et pour flipper, pour comprendre et pour essayer de faire avec tout ce à quoi on ne comprend rien.

Là, maintenant, ici, dans ce pays et sur ce continent, en cette année et en ce début de siècle.

Chaque personnage de Viens je t'emmène relève d'une définition possible –la prostituée Isadora, l'Arabe SDF Selim, Gérald le mari violent, la jeune femme noire révoltée Charlène, le voisin beauf Monsieur Coq, la cheffe d'entreprise moderne Florence...

Chaque personnage sauf ce drôle de corps qui ne cesse de courir de l'un·e à l'autre, dans les escaliers de son immeuble et dans les rues en pente de Clermont-Ferrand où vient d'avoir lieu un attentat islamiste. Oh là! Plus question de rire alors.

Mais si. Pas de la situation, mais de l'infernal bordel dans nos têtes à tous et toutes, avec ça et tout le reste. Tout le reste, qu'on appellera, faute de mieux, le désir. Ou peut-être le fantasme –qui peut être érotique, et de frayeur, et de repli sur soi, et de violence.

Ce drôle de corps, Médéric, jogger peu compétent et attifé de façon improbable, amoureux enthousiaste mais désorienté, citoyen aux engagements (de gauche) incertains, à demi chômeur, ni riche ni pauvre, ni jeune ni vieux, emporte dans son sillage les multiples versants du monde contemporain.

Et dès lors ce qui définissait chacun des personnages, sans disparaître, s'avère tout à fait partiel, instable, hanté de contradictions. Cela peut tourner en apéro partagé, en étreinte charnelle, en coup de poing dans la gueule, en caresse, en confidence, ou même en tir à balles réelles.

Un art du métissage

Alain Guiraudie cultive cet art du métissage généralisé depuis une trentaine d'années: à ses sept longs-métrages, parmi lesquels ces films repères que sont L'Inconnu du lac et Rester vertical, il faut dans son cas adjoindre comme propositions à part entière les courts et moyens métrages, depuis Les héros sont immortels en 1990, et notamment les fondateurs Ce vieux rêve qui bouge et Du soleil pour les gueux. Fort à propos, les œuvres complètes du cinéaste de Villefranche-de-Rouergue sont à (re)découvrir à la Cinémathèque française jusqu'au 5 mars.

Mi-témoin, mi-acteur, Médéric dans la cité. | Les Films du Losange

Ce métissage, Guiraudie l'a le plus souvent mis en œuvre dans des films-contes situés dans les campagnes de son Sud-Ouest natal revisitées par son regard mêlant féérie et politique, et avec un côté intemporel. Cette fois-ci, entièrement en ville et indubitablement à notre époque, il renouvelle les éléments de son récit sans avoir rien perdu de sa verve.

Comme un torrent

Sans qu'on puisse identifier tous les tenants et aboutissants, il est clair que la pandémie et les confinements sont aussi passés par là. En lieu et place d'un film déjà tourné mais bloqué par le Covid-19, Alain Guiraudie a publié l'été dernier un roman-fleuve, où figurent nombre des éléments de Viens je t'emmène.

Récit échevelé dévalant d'une seule traite ses 1.100 pages, Rabalaïre, sans doute ce qui s'est publié de plus important en langue française en 2021 (mais ce devait être un peu trop volumineux, un peu trop cru, un peu trop charnel, un peu trop plein de choses pour les jurys des prix littéraires[1]) comportait aussi bien des éléments renvoyant à cette comédie radicale, tendre et tempétueuse qu'est Le Roi de l'évasion, film absurdement passé quasi inaperçu à sa sortie.

Avec Viens je t'emmène, Guiraudie assemble de nouveau le désir physique et les réflexes quotidiens d'égoïsme, les grandes peurs de l'époque et l'affection qui peut surgir entre des personnes dont rien ne laissait prévoir qu'elles se rencontrent.

Le palier, ultime espace de délibération collective –pas forcément pour le meilleur. | Les Films du Losange

De la statue de Vercingétorix place de Jaude, théâtre d'un attentat, au motif récurrent du coitus interruptus poursuivant le brave –ou pas si brave– Médéric comme une malédiction antique, du drame contemporain au vaudeville, les changements de registre relancent sans arrêt l'élan, et en effet emmènent, emmènent ailleurs. C'est-à-dire ici et maintenant, mais autrement.

La jouissance d'Isadora

Selon des dynamiques joueuses, mais aussi révélatrices sous leurs airs parfois loufoques, circulent sans cesse et en tous sens les violences dans leur apparente hétérogénéité –des hommes contre les femmes, des jeunes pauvres racisés contre ce qu'ils perçoivent comme hostile, des inégalités discriminantes dans les habitats et les activités professionnelles, de ceux qui ont un peu contre ceux qui ont moins, des terroristes contre la démocratie, des représentations de l'existence policières ou néo-libérales…

La virtuosité sans esbroufe de la narration et de la mise en scène, mais aussi de l'interprétation, consiste à faire emprunter exactement les mêmes canaux que ces flux noirs aux gags et ou éclats de joie, au vertige sans garde-fou des attirances sexuelles et aux vacillements des pseudo-appartenances identitaires, à la tendresse en réserve chez un voisin pas prévu dans ce registre.

Cela vaut aussi pour la sensualité exubérante de celle qui semblait, par son métier (prostituée), son âge (plus de 50 ans), son physique (pas précisément une bimbo, ni une cougar) et sa situation (maltraitée par son mari) vouée à la souffrance et à la dépréciation –ou à leurs symétriques charitablement positifs, condescendants et bidons. Grâce aussi à la formidable interprétation de Noémie Lvovsky, cette Isadora traverse le film en être vivant, imprévisible, irréductible.

Elle est l'exemple le plus évident de la manière dont chaque protagoniste semble habiter l'espace de la fiction selon ses propres lois physiques, ses propres vitesses, ses propres lourdeurs, sa propre luminosité. C'est ce qui fait de Viens je t'emmène, qui semble se dérouler dans un cadre très circonscrit, un film-galaxie.

Et voici comment, conte de science-fiction sociale, éthique et politique qui ne laisse jamais en repos, le nouveau film d'Alain Guiraudie malgré sa petite forme se révèle d'une puissance de déplacement impressionnante, à la fois jubilatoire et troublante.

1 — Pour être juste, il a reçu (ex-aequo) le prix Transfuge du meilleur roman 2021. Retourner à l'article

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Viens je t'emmène

d'Alain Guiraudie, avec Jean-Charles Clichet, Noémie Lvovsky, Ilies Kadri, Michel Masiero, Doria Tillier, Renaud Rutten

Séances

Durée: 1h40

Sortie le 2 mars 2022

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