Monde

La Chine, soutien prudent de Vladimir Poutine

Temps de lecture : 6 min

Visiblement tenue au courant en amont de l'entrée en guerre de la Russie face à l'Ukraine, la Chine se tient aux aguets, gardant ses distances pour mieux prendre des notes.

Xi Jinping et Vladimir Poutine posent à l'occasion du G20, le 28 juin 2019 à Osaka. | Dominique Jacovides / Pool / AFP
Xi Jinping et Vladimir Poutine posent à l'occasion du G20, le 28 juin 2019 à Osaka. | Dominique Jacovides / Pool / AFP

Ce n'est probablement pas pour parler de la qualité de la neige et des éventuelles performances des skieurs, skieuses et patineurs que Vladimir Poutine s'est rendu le 3 février à Pékin. Avant d'assister le lendemain à l'ouverture des Jeux olympiques d'hiver, il a rencontré Xi Jinping et a pu l'informer de l'intention de la Russie de faire entrer son armée en Ukraine. Simplement, par politesse envers ses hôtes chinois, Vladimir Poutine a décidé que cette intervention militaire russe ne serait enclenchée qu'une fois les JO terminés. Sans tenir compte des Jeux paralympiques qui vont se dérouler du 4 au 13 mars.

Des colonnes de chars russes se sont mises en route à travers l'Ukraine le 24 février au petit matin, menaçant les principales villes du pays. Cela, alors qu'à entendre les discours prononcés les jours précédents à Moscou, seules les deux régions ukrainiennes séparatistes de Donetsk et de Lougansk, dans la région du Donbass, étaient visées par la Russie.

La Chine déjà prévenue

Tout indique que les dirigeants chinois sont depuis le début au courant de la stratégie décidée au Kremlin à l'égard de l'Ukraine. À Pékin, Vladimir Poutine a probablement donné toutes sortes de détails sur les intentions russes. Mais dans le texte russo-chinois publié après les rencontres entre les deux présidents, aucune mention n'est faite de l'Ukraine. En revanche, dans les jours qui ont suivi ces rencontres en Chine, un accompagnement médiatique et très contrôlé des événements a été organisé.

Le 21 février, la presse chinoise a notamment décrit la procédure qui permet à l'armée russe de se déployer hors des frontières du pays. À Moscou, une résolution en ce sens a été déposée par Vladimir Poutine devant la chambre haute du Parlement russe. Cet équivalent d'un Sénat approuve ce texte «à l'unanimité», précise l'agence officielle Xinhua, qui ajoute que, selon le Kremlin, cette approbation a été faite «sur la base des principes et normes généralement acceptés du droit international».

Sur le moment, cette autorisation paraît ne concerner que la région du Donbass. Quelques jours plus tard, on s'apercevra qu'elle autorise de facto l'armée russe à pénétrer dans l'ensemble du territoire ukrainien. Mais cela, la presse chinoise ne l'avait pas révélé à l'avance.

La Chine ne veut pas apparaître totalement associée à l'intervention de l'armée russe en Ukraine.

En revanche, les journaux chinois ont été invités à analyser de façon assez précise le point de vue russe sur l'Ukraine. Sans doute certains éléments leur ont-ils été fournis sur la base de ce qu'avait dit Vladimir Poutine à Xi Jinping. Le 23 février, l'agence officielle Xinhua cite une chercheuse en études russes de l'Académie chinoise des sciences sociales à Pékin. Elle se nomme Li Yonghui et explique que «la reconnaissance par la Russie des “républiques” est une étape clé pour entraver l'expansion de l'OTAN vers l'Est».

Elle ajoute que, à plus long terme, la Russie et l'OTAN auront probablement une confrontation militaire, et qu'une «situation sécuritaire plus tendue» est susceptible d'apparaître en Europe. La chercheuse affirme que, suite à une série de pourparlers avec les pays occidentaux, «la Russie a constaté que ces pays n'enverraient probablement pas de troupes pour protéger la sécurité de l'Ukraine en plus d'imposer des sanctions économiques à la Russie».

Prudence chinoise

Parallèlement à ces présentations des intentions russes, la diplomatie chinoise exprime un point de vue plutôt modérateur. Le 24 janvier, lors d'une réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU, Zhang Jun, le représentant de la Chine, se veut pacificateur quand il déclare que «toutes les parties concernées doivent faire preuve de retenue et éviter toute action susceptible d'alimenter les tensions».

Autre affirmation de Zhang Jun: «Nous saluons et encourageons tous les efforts pour une solution diplomatique, et appelons toutes les parties concernées à poursuivre le dialogue et la consultation et à rechercher des solutions raisonnables pour répondre aux préoccupations de chacun sur la base de l'égalité et du respect mutuel.»

Aux yeux de Pékin, ce que provoque la décision de Moscou peut ressembler à ce qui se passerait si la Chine décidait d'envahir Taïwan.

Autant de déclarations faites à l'ONU qui confirment que la Chine ne veut pas apparaître totalement associée à l'intervention de l'armée russe en Ukraine. Lorsque celle-ci commence, le 24 février, Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, téléphone à son homologue russe Sergueï Lavrov. À la suite de quoi, le ministère indique que la Chine «comprend les préoccupations raisonnables de la Russie en matière de sécurité».

Le même jour, lors d'un point de presse, Hua Chunying, l'une des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, déclare: «Nous exhortons toutes les parties à faire preuve de retenue pour éviter que la situation ne devienne hors de contrôle.» Par ailleurs, en réponse à la question d'un journaliste, Madame Hua Chunying refuse de parler d'une «invasion» russe en Ukraine. Elle se contente de reprendre une phrase plusieurs fois répétée ces derniers jours par la diplomatie chinoise: «La question ukrainienne a un contexte historique très complexe […] Elle est le résultat de l'effet combiné de divers facteurs.»

Tout indique donc qu'à Pékin, on ne souhaite ni approuver ni soutenir totalement l'invasion de l'Ukraine. D'autant que la Chine a des liens commerciaux importants avec ce pays. En même temps, il n'est pas non plus question pour les dirigeants chinois d'afficher un désaccord frontal avec la Russie, pays d'autant plus ami que les relations de la Chine avec l'Occident sont actuellement distendues.

Dans ces conditions, la Chine ne votera pas les sanctions contre la Russie qui vont être débattues à l'ONU. Par ailleurs, elle observe de près les sanctions économiques qui viennent d'être décidées par l'Union européenne et les États-Unis, qui devraient inévitablement encourager la Russie à se tourner vers plus d'échanges avec la Chine.

Parallèle taïwanais

En attendant, les dirigeants chinois vont s'intéresser à un autre effet de l'entrée des troupes russes en Ukraine: l'ampleur et la forme des réactions des pays occidentaux et en particulier des États-Unis. Aux yeux de Pékin, ce que provoque la décision de Moscou peut ressembler à ce qui se passerait si la Chine décidait d'envahir Taïwan.

Certes, la situation de l'Ukraine, pays indépendant, n'est pas comparable avec celle de l'île nationaliste chinoise qui, elle, n'est pas reconnue internationalement. Et surtout, Taïwan bénéficie d'une protection militaire américaine. Mais une étude minutieuse de la prise en main de l'Ukraine par la Russie va être menée par les dirigeants chinois qui ne cachent pas leur désir de réunifier la Chine en annexant Taïwan avant 2049, année qui marquera le centenaire du l'arrivée au pouvoir du Parti communiste chinois.

Le ministère chinois des Affaires étrangères a appelé tous les Chinois présents dans le pays à renforcer leur vigilance face aux «graves perturbations» qui étaient en train de se produire.

Le 23 février, à la veille de l'entrée en Ukraine de l'armée russe, Ma Xiaoguang, porte-parole du Bureau des affaires taïwanaises au Conseil des affaires de l'État (c'est-à-dire du gouvernement chinois), tenait une conférence de presse à Pékin où il a proclamé: «Grâce aux efforts conjoints des compatriotes des deux rives du détroit de Taïwan, la réunification nationale de la Chine doit être et sera certainement réalisée.»

Selon lui, la réunification complète de la Chine est «une aspiration partagée par tous les fils et filles de la nation chinoise». Après avoir parlé d'une réunification pacifique, Ma Xiaoguang précise: «Si les forces séparatistes continuent de nous provoquer, de nous forcer la main, ou même franchissent la ligne rouge, nous serons obligés de prendre des mesures résolues.»

Dans la période actuelle, le monde occidental est grandement préoccupé par la situation provoquée par la Russie aux portes de l'Europe. Ce qui amoindrit la priorité affichée par l'administration américaine de contrer dans tous les domaines la montée en puissance de la Chine. Celle-ci serait-elle tentée d'en profiter pour s'emparer de Taïwan? Si Xi Jinping a informé Vladimir Poutine d'une telle option lors de leur rencontre à l'ouverture des Jeux olympiques d'hiver, ce qu'il a dit n'a pas été dévoilé.

D'autre part, face au comportement va-t-en-guerre du maître du Kremlin, la Chine apparaît avant tout prudente. Et cela, à tous les niveaux. Lorsque l'armée russe, le 24 février, a déployé ses chars en Ukraine, le ministère chinois des Affaires étrangères a appelé tous les Chinois présents dans le pays à renforcer leur vigilance face aux «graves perturbations» qui étaient en train de se produire. Et à ceux qui doivent circuler en voiture, il a été recommandé «d'accrocher clairement un drapeau chinois» à l'avant de leur véhicule. En tout cas, la Chine estime que ses quelques 6.000 ressortissants présents en Ukraine peuvent rester sur place.

Newsletters

Présidentielle 2024: les Démocrates soutiennent tous Joe Biden, mais...

Présidentielle 2024: les Démocrates soutiennent tous Joe Biden, mais...

L'actuel président, renforcé par les bonnes performances de son camp, aurait la légitimité pour briguer un second mandat. Derrière lui, le parti semble faire bloc, mais la question de son âge devrait surgir tôt ou tard.

En images, les gestes de protestation lors de la Coupe du monde au Qatar

En images, les gestes de protestation lors de la Coupe du monde au Qatar

La Coupe du monde de football au Qatar déchaîne les polémiques depuis son attribution. Parmi elles, celle liée aux droits humains, bafoués au sein de l'émirat, et en particulier à l'homosexualité, illégale dans le pays. Mais au sein des stades ...

Dans l'État de New York, les condamnés pour vente de cannabis seront les premiers à en vendre légalement

Dans l'État de New York, les condamnés pour vente de cannabis seront les premiers à en vendre légalement

La nouvelle loi prévoit de réparer les injustices de la «guerre contre les drogues», qui a particulièrement touché les communautés afro-américaines et latinos par le passé.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio