Politique / Monde

Taïwan, l'histoire d'une fulgurante démocratisation

Temps de lecture : 5 min

En quelques décennies, l'archipel asiatique est passé d'une dictature sanguinaire à une démocratie exemplaire, consacrée par plusieurs classements internationaux. Une réussite qui subit toutefois quelques attaques.

Taipei, la capitale taïwanaise. | Steffen Flor via Flickr
Taipei, la capitale taïwanaise. | Steffen Flor via Flickr

Lundi 28 février, Taïwan fête un douloureux soixante-quinzième anniversaire: ce jour-là, en 1947, une émeute éclate à Taipei. La veille, des agents du bureau du monopole du tabac ont arrêté une marchande de cigarettes de contrebande, et tué l'un des passants intervenus pour prendre sa défense.

C'est la goutte qui fait déborder le vase pour une population taïwanaise durement éprouvée. La colonisation japonaise a duré cinquante ans, jusqu'à la capitulation de l'Empire en 1945. Le retour de la «mère-patrie» chinoise, d'abord vu d'un bon œil par les insulaires, se transforme en grande déception: le gouvernement du Kuomintang –le parti nationaliste chinois– s'avère corrompu, les continentaux s'accaparent les postes de pouvoir, les monopoles étatiques contrôlent l'économie, l'inflation est hors de contrôle. À l'école, seul le mandarin est autorisé.

Les jours suivant le 28 février 1947, l'insurrection s'étend partout sur le territoire. Elle sera réprimée dans le sang: l'incident 228 causera 10.000 à 20.000 morts, ainsi que l'emprisonnement sans procès de toute personne pouvant s'apparenter à un opposant politique.

La pression monte d'un cran en 1949, lorsque les communistes s'emparent du pouvoir à Pékin et que les nationalistes de Tchang Kaï-chek s'enfuient à Taïwan. Soucieux de consolider leur pouvoir, ces derniers imposent la loi martiale, qui restera en vigueur près de quarante ans, jusqu'en 1987. La répression s'étend aux exilés de Chine continentale, chez qui on traque les sympathies communistes. Au moins 140.000 personnes rempliront les prisons et 3.000 à 4.000 perdront la vie durant cette période, baptisée «Terreur blanche».

Malgré ce lourd passé, Taïwan vient de décrocher la huitième place au Democracy Index 2021 publié par le groupe de presse britannique The Economist. Seuls des pays d'Europe du Nord et la Nouvelle-Zélande font mieux que l'archipel, devenu une «démocratie complète» l'an dernier selon ce même classement.

Taïwan navigue à rebours du reste du monde, où la démocratie va mal, dit le rapport: «Moins de la moitié (45,7%) de la population mondiale vit maintenant dans une démocratie, ce qui représente un déclin significatif depuis 2020 (49,4%).» En cause, notamment, le retour de régimes autoritaires dans plusieurs pays, et la pandémie de Covid-19. Il n'y a plus que vingt-et-une «démocraties complètes» sur la planète, soit deux de moins que l'an passé. La France, «démocratie défaillante», n'en fait pas partie.

Une démocratisation très pragmatique

Comment un pays comme Taïwan, qui a organisé sa première élection présidentielle en 1996, a-t-il pu devenir exemplaire en si peu de temps?

Pour trouver les réponses, il est intéressant de se plonger dans les écrits datant de cette époque, comme ceux de Shirley Rigger, professeure de science politique au Davidson College (États-Unis). «Bien que de nombreuses forces et conditions contribuent au développement démocratique, une étape est indispensable: une décision de la part des élites politiques d'accepter des institutions démocratiques», note-t-elle dans son livre Politics in Taiwan: Voting for Reform (qui date de 1999).

Le Kuomintang n'a pas démocratisé Taïwan par un accès soudain de vertu, ni par souci de cohérence.

C'est en effet le parti dictatorial lui-même, soit le Kuomintang, qui a opéré la transition démocratique. Cela se fit d'abord sous l'impulsion du fils de Tchang Kaï-chek, Chiang Ching-kuo, devenu Premier ministre en 1972 puis président en 1978. Avant de lever la loi martiale, il toléra la naissance d'un parti d'opposition, le Parti démocrate progressiste (PDP), et favorisa la participation des natifs de Taïwan à la politique.

Geste fort en ce sens, il désigna l'un d'entre eux, Lee Teng-hui, pour lui succéder –ce qui se réalisa en 1988. Loin de la répression violente des manifestations du passé, celui-ci prêta une oreille attentive à un mouvement étudiant exigeant de nouvelles réformes démocratiques en 1990. La toute première élection présidentielle, qui confirma Lee Teng-hui au pouvoir, suivit en 1996.

Toutefois, le Kuomintang n'a pas démocratisé Taïwan par un accès soudain de vertu, ni par souci de cohérence –la démocratie libérale est un des «trois principes du peuple» édictés par son fondateur Sun Yat-sen. Le militantisme de citoyens ayant accédé à la classe moyenne grâce au miracle économique taïwanais y est pour beaucoup… mais aussi le pragmatisme du parti.

En effet, en 1971, Taïwan perd le siège de la Chine à l'ONU, au profit de la République populaire. Le Kuomintang réalise que son plus grand défi n'est plus «la reconquête du continent, qui n'était plus un but réaliste à long terme, mais de survivre», explique Shirley Rigger. Il cherchera dès lors à se pérenniser en sol taïwanais (d'où l'intégration des natifs dans les cercles de pouvoir) et à envoyer une image positive à la communauté internationale... par exemple, en organisant des élections.

Depuis, le pouvoir a alterné entre le Kuomintang et le Parti démocrate progressiste, le tout sans anicroche, ce qui prouve la solidité de la démocratie taïwanaise. Les femmes se sont par ailleurs intégrées à la vie politique: elles forment 42,5% du parlement actuel (39,5 % en France), record asiatique.

Des garde-fous qui fléchissent?

La protection des libertés civiles est également robuste à Taïwan d'après Freedom House, ONG américaine qui étudie l'état de la démocratie dans le monde, et qui donne une note de 94 sur 100 à l'archipel. En 2019, il est devenu le premier pays d'Asie à légaliser le mariage homosexuel.

Permettant de se distinguer de la Chine, la démocratie libérale s'impose même comme un marqueur identitaire de l'ex-Formose, si l'on en croit les résultats d'un sondage récent de la Fondation taïwanaise pour la démocratie: 75,3 % des répondants considèrent qu'il s'agit du meilleur système politique. La confiance est encore plus forte chez les jeunes, et «c'est l'une des principales différences entre Taïwan et les démocraties plus anciennes», d'après Eric Chen-hua Yu, chercheur au Centre d'étude des élections de l'université nationale Chengchi.

La Chine tente également de s'ingérer dans les affaires taïwanaises par le biais de la désinformation.

De quoi affronter les défis à venir, car la démocratie taïwanaise est loin d'être parfaite. Ainsi, Freedom House note que la corruption n'a pas été totalement éliminée, puisque «les intérêts politiques et commerciaux sont étroitement liés». Le droit de grève est fortement régulé, et certains groupes professionnels (comme les enseignants ou les fonctionnaires) en sont même privés. Les 700.000 travailleurs migrants, qui n'ont pas droit au salaire minimum et aux congés payés, risquent d'être exploités. Quant aux autochtones (2% de la population), ils souffrent toujours de discriminations.

«Les médias taïwanais sont incontestablement libres mais leur polarisation politique, le sensationnalisme et la recherche du profit limitent leur capacité à fournir une information impartiale», remarque pour sa part Reporters sans frontières, ajoutant que «cette faiblesse est exploitée par la Chine, qui exerce des pressions sur les patrons de presse taïwanais –ceux-ci ont pour la plupart des intérêts commerciaux importants sur le continent». Cas le plus emblématique: celui du groupe Want Want, dont les médias sont régulièrement accusés d'adopter une ligne éditoriale pro-chinoise.

La Chine tente également de s'ingérer dans les affaires taïwanaises par le biais de la désinformation. Lors de la campagne électorale de 2020, de nombreux faux comptes sont apparus pour relayer des messages opposés à la présidente sortante, Tsai Ing-wen –et donc favorables au Kuomintang, qui plaide pour un rapprochement avec Pékin. Raté pour cette fois: la candidate indépendantiste du PDP a été réélue haut la main, avec 57% des suffrages.

Newsletters

Affaire Quatennens: un retour impossible à l'Assemblée nationale?

Affaire Quatennens: un retour impossible à l'Assemblée nationale?

La femme du député La France insoumise a formulé de nouvelles accusations de violences physiques et morales à l'encontre de son mari, plongeant LFI dans l'embarras.

Le populisme nuit gravement à notre santé

Le populisme nuit gravement à notre santé

La crise du Covid-19 a particulièrement mis en lumière la prégnance et les dangers du populisme scientifique.

Le congrès du PS a-t-il un intérêt?

Le congrès du PS a-t-il un intérêt?

Jadis formation de gouvernement, hégémonique à gauche, le PS vit sous perfusion d'une alliance avec LFI et n'existe guère par lui-même que dans quelques territoires.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio