«Ce conflit m'a coûté ma famille»: des ados de Donetsk face à leurs traumas de guerre
Monde

«Ce conflit m'a coûté ma famille»: des ados de Donetsk face à leurs traumas de guerre

Temps de lecture : 6 min
Victoire Chevreul
Laurent Carré

Vladimir Poutine vient de reconnaître l'indépendance des régions séparatistes pro-russes de l'est de l'Ukraine. Nous avons rencontré pendant l'été 2017 trois jeunes filles qui résident dans ces territoires et qui témoignent des traumatismes laissés par les combats et la mort depuis 2014.

À Donetsk (Ukraine).

En République autoproclamée de Donetsk, chaque jeune manifeste à sa façon des symptômes de stress post-traumatique. Un état d'anxiété lié à leur expérience individuelle de la guerre.

Près du front très bombardé de l'aéroport de Donetsk, Viktoria dort avec sa grand-mère, dans la cave de sa maison de Spartak. Quand on discute avec cette jeune fille de 11 ans, on se rend compte qu'elle souffre d'amnésie traumatique et a régressé dans l'usage de la parole. Elle n'emploie que des mots simples d'enfant. Pour l'interviewer, un jeu de questions-réponses doit être mis en place autour d'une partie de football. Dans sa maison criblée d'impacts de shrapnels (des obus rempli de balles), Vika se sent seule. «J'avais une copine Marina qui habitait aussi à Spartak, mais elle est partie à Donetsk», se désole-t-elle. Avant d'ajouter: «Je n'ai plus personne avec qui je peux jouer au ballon.»

À peine sortie de l'enfance, la jeune fille s'y replonge comme pour fuir la guerre: «Ça, c'est Michka», glisse-t-elle avec fierté en désignant un ourson habillé en treillis. Vika aime les peluches, les poupées et le rose, même si elle se transforme de plus en plus en jeune femme, comme le souligne sa grand-mère: «Elle prête plus d'importance à son apparence qu'avant, elle devient coquette! Elle a un sacré caractère quand on est en famille, même si vous la percevez toute timide...»

La seule chose d'avant-guerre qu'il reste à la fée de Spartak est son hamac. Par miracle, il a résisté aux trop nombreux shrapnels qui ont mutilé la maison. Assise dessus, se balançant l'air effrayé, Vika nous pose des questions sur Paris et le look des Françaises. «Plus tard je rêve de devenir coiffeuse, parce qu'une nouvelle coupe fait se sentir mieux dans sa peau», explique-t-elle. Sa mémoire d'avant-guerre lui fait défaut, elle ne parle ni de sa mère disparue, ni de son père qui a fui de l'autre côté de la frontière, la laissant livrée à son propre sort. «Je ne me souviens pas de la dernière fois que j'ai eu peur à cause des bombardements, pourtant il y en a tout le temps», raconte-t-elle, perplexe du paradoxe énoncé. Cette gravité tranche avec la naïveté de l'enfance qu'elle affiche depuis le début de notre rencontre.

La seule chose d'avant-guerre qu'il reste à Vika dans sa maison à Spartak est son hamac. Par miracle, il a résisté
aux trop nombreux shrapnels qui ont mutilé la maison. | Laurent Carré

L'amour pour être dans le déni de la mort

Avec l'amnésie traumatique et les symptômes de régression mentale, certains ados tombent parfois dans la désinhibition, voire l'hypersexualisation. Anastasia, 17 ans, flirte avec les soldats en permission pendant son service dans un café de Bezeminne, au sud du Donbass. Depuis l'âge de 13 ans, elle enchaîne les petits boulots dans son village natal de pêcheurs pour «être autonome financièrement». La jeune fille n'a aucun complexe à charmer des soldats. «Je les aime et les admire tous, ils sont comme des frères,» glisse-t-elle, un sourire au coin des lèvres. Elle a du mal à aborder ce que la guerre lui a enlevé. S'en souvenir lui provoque des images angoissantes, des flashbacks.

Chaque matin, Anastasia met un point d'honneur à choisir une tenue féminine. «Ce n'est pas parce que la guerre est là qu'il ne faut plus être jolie», considère-t-elle. | Laurent Carré

«Je ne suis pas en très bons termes avec mes parents, alors ma vraie famille, ce sont mes amis», raconte Anastasia. Et cette famille de cœur a subi de lourdes pertes. «Plusieurs fois j'ai eu rendez-vous avec des copains qui ne sont jamais arrivés.» Son visage se ferme, elle continue de se confier, baissant le ton, malgré le départ de la seule table de clients. «C'est arrivé trois fois…» Trois fois où, au lendemain du rendez-vous manqué, la jeune femme apprendra que l'ami qu'elle attendait est mort dans un bombardement. Chaque jour il pleut du fer, du sang et des cendres à Bezeminne, mais sous ces intempéries violentes, Anastasia veut «rester digne et élégante». Chaque matin, elle met un point d'honneur à choisir une tenue féminine. «Ce n'est pas parce que la guerre est là qu'il ne faut plus être jolie», considère-t-elle.

La mer borde cette bourgade. Les flots n'enchantent plus vraiment les habitants de ce «village sans nom», traduction du nom de cette commune. «Quel est l'intérêt d'aller à la plage quand c'est la guerre? Ce n'est pas ma préoccupation du moment», réplique Anastasia, amère. «En général avec mes amis, on essaye de se retrouver tous les jours pour jouer de la musique. On se réunit dans le jardin des uns et des autres, on s'y sent plus en sécurité, comme si les mortiers ne pouvaient pas tomber dans l'enceinte des maisons!» Elle rit en évoquant ces moments de bonheur qui sont vitaux quand la peur, elle, est constante. Lors des bombardements, «pour ne pas être trop effrayée j'essaye de m'occuper des autres, c'est ce qui me maintient et ce que je veux faire de ma vie», conclut-elle.

Alisa (à gauche) et son amie Daryma, à Donetsk. À 18 ans, elle a vécu le pire: elle est orpheline de guerre.| Laurent Carré

« Ce conflit m'a coûté ma famille en 2014»

Touchée par la vie de façon plus lourde que Viktoria et Anastasia, Alisa vit à Donetsk. À 18 ans, elle a vécu le pire: elle est orpheline de guerre. Accompagnée de son amie Daryma, elle tient à témoigner. La brune est sur son «trente-et-un» pour aller fêter son diplôme de fin d'école. Pour la première fois, elle dit se sentir «libre». Libre malgré le couvre-feu militaire qui l'obligera avec son amie à regagner leur domicile avant 23h.

«Ce conflit m'a coûté ma famille en 2014», entame Alisa, la main de son amie posée sur sa cuisse. Assise à califourchon sur un banc du parc central de la ville, elle prend une longue inspiration. «C'était en juillet 2014. Nous habitions mes parents, mon frère et moi dans une maison du quartier de Petrovsky, en périphérie de Donetsk. Après les événements du Maïdan, la révolution pour l'indépendance du Donbass et l'auto-proclamation de la République, on partageait avec maman la même passion pour les meetings patriotiques. C'étaient nos moments de complicité engagés», confie Alisa, avant de rire amèrement. Son amie en profite pour contextualiser: «Les choses ont très vite changé et l'excitation ambiante s'est transformée d'emblée en peur, avec l'arrivée des premiers véhicules militaires en ville.»

Alisa exècre le pathos. «Ce qui me montre que je suis libre maintenant, trois ans plus tard, c'est que j'ai la force de croire
en l'avenir, en mon avenir»,
explique-t-elle. | Laurent Carré

Alisa acquiesce ses paroles avant de reprendre son récit: «Je m'en souviens comme si c'était hier. Je passais le week-end chez mon oncle et ma tante pendant que mon frère et mes parents s'occupaient de travaux à la maison. Je devais rester quatre jours chez eux. Le lendemain de mon arrivée, c'est un peu flou, mais je crois que c'est mon oncle qui m'a appris la nouvelle. Les échanges d'artillerie étaient plus rudes aux débuts de la guerre. Un obus est tombé sur ma maison. Tous les trois sont morts dans l'explosion.» La jeune femme marque une pause. Sa voix tremble un peu. Elle ne veut pas parler du chagrin des longs mois qui ont suivi le drame. Ni de son temps passé en foyer d'accueil. Elle déclare juste avec pudeur: «Ma vie s'est écroulée.»

Aujourd'hui, elle veut surtout faire passer un message de résilience. Elle exècre le pathos. «Ce qui me montre que je suis libre maintenant, trois ans plus tard, c'est que j'ai la force de croire en l'avenir. En mon avenir», explique-t-elle. Ce futur passe avant tout par ses études de droit russe et séparatiste, un parcours universitaire à peine entamé avec Daryma. Mais le devoir de mémoire envers sa famille reste omniprésent au quotidien. «J'ai besoin de retourner dans la maison détruite, même si cela peut paraître bizarre.» «J'ai l'impression, ajoute-t-elle, de sentir encore la présence de mes parents.» Une forme de recueillement qui lui redonne de l'énergie et qui lui est vitale. La journée touche à sa fin et dans le brouhaha des restaurants qui s'animent dans le parc de Donetsk, elle attrape le bras de Daryma et s'en va d'un pas léger, profiter des fêtes de fin d'études.

Depuis notre reportage en 2017, Vika poursuit sa scolarité et tente de voir sa copine Marina le week-end. De son côté, Anastasia est toujours serveuse à Bezimenne, en marge de ses cours. Elle écrit pour «se purifier de toute la mélancolie et de la colère» qui l'animent. Quant à Alisa, elle étudie le droit russe à l'université de Donetsk et vit dans son propre logement. Elle rêve, avec son amie Daryma, de partir en Russie à la fin de son cursus. Partir, loin de cette guerre interminable.

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