Politique / Culture

Le Salon de l'agriculture, the place to be pour moissonner des voix

Temps de lecture : 6 min

Depuis le lancement de sa version moderne en 1964, le comice agricole géant est progressivement devenu un lieu stratégique pour les locataires de l'Élysée qui n'hésitent pas à se mettre en scène pour séduire un maximum d'électeurs.

Emmanuel Macron au Salon de l'agriculture en 2019. | Ludovic Marin / AFP / POOL
Emmanuel Macron au Salon de l'agriculture en 2019. | Ludovic Marin / AFP / POOL

Quel est le point commun entre Emmanuel Macron, Kim Jong-un, Barack Obama et Vladimir Poutine?

Tous utilisent une puissante technique de manipulation des foules: s'emparer du pouvoir des animaux pour asseoir leur domination.

Ils sont loin d'être les seuls à recourir à cette arme de communication massive pour s'infiltrer dans nos vies, éliminer leurs adversaires, gouverner, ou se glorifier jusqu'à friser parfois le ridicule.

Ours, léopards, bélugas, tigres, girafes, chiens, chevaux, lapins, chats, poules, vaches ou grues de Sibérie: l'ensemble de l'Arche de Noé est mis à contribution.

Pourtant, cette connexion entre animaux et dirigeants politiques n'avait jamais été décryptée; c'est chose faite grâce au livre Un Animal pour les Gouverner tous de Lucas Jakubowicz, une enquête qui mêle humour et analyse au vitriol en dévoilant des intrigues, des artifices et des combines dont nous sommes tous un peu complices.

Nous publions ici un extrait de l'ouvrage publié aux éditions Arkhê.

14 heures et 30 minutes! Ce 24 février 2019, Emmanuel Macron jubile. Il vient de battre le record de présence d'un président de la République au Salon de l'agriculture, améliorant de deux heures sa performance de l'année précédente. Dans la nuit noire, il peut monter dans la voiture présidentielle la panse remplie et le sentiment du devoir accompli. Certes, il a pris le pouls du monde agricole, et s'est entretenu de sujets techniques comme la souveraineté alimentaire, la PAC, les retraites ou encore le plan loup.

Emmanuel Macron: plus c'est long, plus c'est bon?

Mais il a surtout multiplié les clichés aux côtés d'animaux divers et variés, le tout avec un sourire permanent aux lèvres. Le grand public a pu le découvrir câlinant le chevreau Désiré, tapotant avec amour la croupe d'Imminence, vache de race bleue du Nord et égérie du salon, ou encore posant avec Pelote, charmant agneau charentais qui ne cessera de bêler lors du passage du président.

De quoi alimenter chaînes de télévision et réseaux sociaux qui ne se priveront pas de relayer les péripéties de ce président ami des bêtes. Pour son premier salon en tant que chef de l'État, Emmanuel Macron avait déjà écumé les allées de long en large. L'occasion de s'émerveiller devant chaque représentant de la basse-cour et de tomber amoureux d'Agathe, une poule pondeuse de la Sarthe.

Les communicants élyséens scénariseront cette romance avec talent en concevant ce que les amateurs de séries connaissent bien: un crossover, c'est-à-dire un scénario mélangeant plusieurs personnages qui n'auraient, en principe, pas été amenés à se croiser. Le 5 mars, les comptes YouTube et Twitter du président diffusent une vidéo insolite. On y voit le président et son chien Nemo accueillant, au 55 rue du Faubourg Saint-Honoré, la poule Agathe et son amie Marianne. Si vous voulez découvrir le spectacle unique d'Emmanuel Macron qui apprend à endormir une poule, le contenu est toujours en ligne.

En se mettant ainsi en scène, Emmanuel Macron s'inscrit dans la tradition. La présence au Salon de l'agriculture fait partie des «incontournables» de la fonction. Depuis le lancement de sa version moderne en 1964, ce comice agricole géant est progressivement devenu un lieu stratégique.

Draguer les agriculteurs pour plaire aux Français

Reste la question centrale: pourquoi diable Emmanuel Macron se met ainsi en scène? Après tout, si l'objectif est de séduire un maximum d'électeurs, cette stratégie semble assez peu pertinente. Car dans la France d'aujourd'hui, les paysans constituent une minorité qui, selon l'Insee, représente à peine 1,5% de la population active et la moitié d'entre eux sont âgés de plus de 50 ans. Toutefois, l'électorat agricole est un peu plus large. D'après les chercheurs Bertrand Hervieu et François Purseigle, en 2017, si l'on intègre «les familles, les emplois induits dans les industries agroalimentaires et les organisations professionnelles agricoles», cette base électorale correspondrait à 17% des inscrits. Ce qui fait dire aux chercheurs que si une élection présidentielle ne se gagne pas avec les voix des seuls agriculteurs «elle peut se perdre […] avec leurs collatéraux ou des gens avec qui ils travaillent».

Demeure un étrange paradoxe: plus le nombre d'agriculteurs diminue, plus les présidents tendent à leur faire la cour, une fois par an, dans un marathon savamment mis en place. En réalité, les locataires de l'Élysée ne cherchent pas forcément à parler aux paysans, plutôt dubitatifs à l'idée de voir un homme encravaté et aux chaussures cirées jouer au fermier d'un jour.

Soyons clair, lorsqu'un président caresse l'encolure d'un bovin devant les caméras, il s'adresse aux Français. En effet, cultivateurs et éleveurs jouissent d'une bienveillance qui ne se dément pas avec le temps. Plus les années passent, plus cette frange de la population semble populaire dans l'opinion publique. 72% des Français considèrent notamment qu'ils sont dignes de confiance. Le taux atteint même 80% chez les 18-24 ans. En somme, être aimé de cette minorité permet, par ricochet, d'augmenter sa popularité dans l'ensemble de la société. La France étant restée longtemps un pays rural, nombre d'électeurs ont des racines paysannes auxquelles ils restent attachés.

Soulignons également que les présidents cherchent à incarner une France traditionnelle et immuable. Celle des petits villages aux clochers scintillants et aux troupeaux paisibles, celle des marchés, des champs de blé qui prennent des reflets mordorés au printemps. Et les paysans en sont les gardiens. Leur plaire, c'est plaire à tous.

Jospin, Hollande, Fillon: malheur au sifflé!

En revanche, subir une bronca devant les caméras du salon acte la fracture entre un dirigeant et son peuple. On peut formuler la règle suivante: «Sifflé au Salon de l'agriculture = carrière politique en déconfiture.» En 2001, Lionel Jospin y est vivement pris à partie, recevant injures et jets d'œufs. À la présidentielle suivante, il ne passera pas le premier tour. En décembre 2016, François Hollande renonce à se représenter. Hué et chahuté quelques mois plus tard à quelques mètres d'animaux de la ferme, il n'a pas dû regretter son choix.

Le cas le plus symptomatique est celui de François Fillon. Le 1er mars 2017 est une sale journée pour le candidat LR. Le matin, il annonce qu'il est convoqué pour une mise en examen pour détournement de fonds publics, complicité et recel d'abus de biens sociaux, manquement aux obligations de déclaration à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Ce nouveau tournant dans l'affaire Penelope aurait pu le conduire à jeter l'éponge puisqu'un mois plus tôt, sur TF1, il avait déclaré qu'il renoncerait à sa candidature en cas de mise en examen. Mis au pied du mur, il change pourtant de position, dénonçant un «assassinat politique». «Je ne céderai pas, je ne me retirerai pas, j'irai jusqu'au bout», assène l'ancien premier ministre qui gagne à cette occasion le sobriquet de forcené de la Sarthe.

Ce matin-là, il devait se rendre au salon. Aller serrer des mains et caresser des bêtes alors que l'on vient d'être mis en examen n'est pas forcément l'idée du siècle. Opiniâtreté? Aveuglément? Certitude d'être dans son bon droit? Volonté de faire campagne jusqu'au bout? L'aspirant président se rendra tout de même sur place l'après-midi. Pour une prestation calamiteuse. Devant les caméras des chaînes d'infos en continu, François Fillon est violemment pris à partie par la foule: «Voleur!», «Rentre chez toi, bandit», «Y'a des gens qui crèvent la dalle et lui il se permet tout». Impossible de nouer le dialogue avec des agriculteurs.

Le village Potemkine de François Fillon

Fillon, seul contre tous? Pas vraiment. En arrière-fond s'élèvent de tonitruants «Fillon président!». Aurait-il finalement des partisans parmi les éleveurs et les cultivateurs ? Pas vraiment. BFMTV est allé à la rencontre des supporters. Nul besoin d'être diplômé de Polytechnique pour deviner qu'ils ne sont jamais montés sur un tracteur: quinquagénaire à chevalière scintillante et au cou noué d'une écharpe en cachemire, mère de famille à l'accent bourgeois, jeunes hommes de moins de 30 ans bien peignés en costume-cravate… En réalité, les fédérations LR de l'ouest parisien ont rameuté le ban et l'arrière-ban des militants à coups de SMS pour faire la claque. Un public bien éloigné de la France profonde qui a fait plus de mal que de bien. La séquence est cruelle pour François Fillon.

Des millions de spectateurs constatent que le candidat est acclamé par un noyau dur sociologiquement ultra-minoritaire. Mais il est dans le collimateur du «peuple», celui qui se lève tôt pour traire ou semer. À partir de ce jour-là, de nombreuses personnalités de la droite prennent leurs distances. Hasard ou non, parmi les lâcheurs se trouvent deux anciens ministres de l'Agriculture, Dominique Bussereau et Bruno Le Maire

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