Culture

«Sous le ciel de Koutaïssi», «La Légende du roi crabe», «Les Poings desserrés»: il était trois fois ou bien plus

Temps de lecture : 7 min

Venus du sud et de l'est de l'Europe, trois films parmi les sorties de ce mercredi 23 février mobilisent chacun à sa façon les ressources du conte, nous emmenant sur des chemins aussi singuliers que passionnants.

Une musique secrète, un soufle ludique et magique. Ani Karseladze dans Sous le ciel de Koutaïssi. | Damned Films
Une musique secrète, un soufle ludique et magique. Ani Karseladze dans Sous le ciel de Koutaïssi. | Damned Films

«Sous le ciel de Koutaïssi» d'Alexandre Koberidze

Que ça fait du bien! Du bien? Il existe désormais une catégorie publicitaire, le «feel good movie», promesse de se détendre et de se distraire sans risquer d'avoir à subir ces punitions: s'étonner, réfléchir, découvrir. Ce sont des films qui garantissent qu'absolument tout se passera comme prévu, comme déjà connu, balisé, digéré par le conformisme et les préjugés dominants. Sous le ciel de Koutaïssi est exactement le contraire.

Le deuxième long-métrage du jeune réalisateur géorgien est un film qui ne cesse de réjouir, surprendre, faire sourire, faire en rêver, alors que rien, absolument rien ne s'y passe de manière prévisible –y compris sa chute, inattendue parce que jouant soudainement à être conforme au principe de tout conte qui se respecte.

C'est qu'il ne s'agit pas ici de faire le malin avec des transgressions exhibées comme des oriflammes et des provocations bariolées. Il est plutôt question, pas à pas, sourire après sourire, attention à un détail après attention à un autre détail, de se raconter une histoire pour le bonheur de raconter, et d'être destinataire d'une histoire.

Dans la ville géorgienne de Koutaïssi, donc, il y aura ainsi deux jeunes gens qui tomberont amoureux, des forces magiques maléfiques ou bénéfiques entièrement matérialisées dans les objets quotidiens, la Coupe du monde de foot, le tournage d'un film, des chiens tifosi en désaccord sur le meilleur endroit pour regarder les matchs, des enfants, un patron de bistrot philosophe, les rues et les parcs et les ponts sur la rivière et des glaces et de la bière.

Une vraie superproduction, donc, avec des effets spéciaux du tonnerre, dont l'un des plus spectaculaires consiste en une grande tablée de pâtisseries manifestement succulentes, inventées pour le seul plaisir de les montrer –et veut-on croire, pour le plaisir de les manger pour ceux qui ont fait le film.

Attention, plusieurs personnages importants figurent sur cette image. | Damned Films

Un tel film ne peut avoir été réalisé que dans un état de douce euphorie, qui illumine en particulier les visages et les corps de ses protagonistes, c'est-à-dire d'abord des quatre acteurs qui jouent les deux personnages principaux. Mais cela vaut aussi pour un ballon qui rebondit dans la cour, un livre qui tombe, les tourbillons du fleuve, un ado endormi, la lumière des phares sur du feuillage.

Affaire de regard, bien sûr, affaire de tempo aussi, de capacité à voir le déroulement du quotidien, dans sa banalité et ses micro-étrangetés, comme une sorte de ballet des êtres, vivants ou pas. En témoignent, notamment, quelques-unes des meilleures images de football jamais filmées.

Le cinéma muet, surtout burlesque, l'héritage de Jacques Tati, la mémoire des premiers films de Nanni Moretti et les influences d'un cinéma en mineur, parfois génialement en mineur venu de cette partie du monde, à commencer par celui d'Otar Iosseliani, alimentent comme mille ruisseaux cette manière de raconter, de montrer. Les deux voix off, celle du conteur et la musique, participent de cette opération de très simple et très puissante magie, qui distille un rare et authentique bienfait: le bonheur d'être au cinéma.

«La Légende du roi crabe» d'Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis

Également dans le registre du conte, mais sous une forme plus âpre, voici le, ou les récits de La Légende du roi crabe. Le ou les? Il y a cette histoire, que se racontent les uns les autres, et se chantent parfois les chasseurs, de nos jours, dans une auberge de campagne. Mais, située à la fin du XIXe siècle, l'histoire de Luciano est contée en deux parties, que rien d'autre que ce personnage commun ne relie.

Et les chasseurs-conteurs sont aussi des personnages d'une histoire, qui est peut-être celle que raconte vraiment le premier film de fiction d'un auteur à son tour dédoublé, Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis.

Il fut donc une fois dans un village du centre de l'Italie, il y a plus d'un siècle, un fils de médecin, original rebelle et grand buveur, qui trouva moyen de défier le noble local et de tomber amoureux d'une jeune femme qui ne lui était pas destinée, bien qu'elle soit tout à fait d'accord.

Ce qu'il en advient, romance aux champs et violence de la maréchaussée, cérémonial aristocratique et arrogant ou fête villageoise, ivresse et incendie et viol et mort, tisse la trame du premier récit.

Il s'agit en fait tout autant d'avoir l'occasion de capter la réverbération du soleil sur les vieilles pierres, d'observer des rayons de lumière, d'écouter les accents et les manières de parler ou de se taire, d'observer les visages, de laisser vibrer les ombres profondes qu'anime la flamme d'une chandelle dans un bouge.

Emma (Maria Alexandra Lungu), bergère et princesse, amoureuse et victime. | Shellac

Étrange première partie, qui ne croit pas tout à fait à ce qu'elle raconte, s'intéresse autant en ethnographe au fait que cela fasse légende aujourd'hui qu'en auditoire conquis par un récit, et s'en faisant à son tour la narratrice.

Pour de sérieux motifs qu'il ne convient pas d'expliciter ici, et après un autre détour par l'auberge, commence l'autre récit, très loin, tout au bout de la Terre de Feu.

Il y aura des chercheurs d'or et un faux prêtre, une carte au trésor et des pirates, des coups de fusil comme dans les westerns et une quête aux limites du monde et du mythe. Il y aura même un crabe, pas sûr qu'il soit roi mais magnifique à coup sûr, bête mythologique très réaliste chargée d'une mission stratégique, logique et complètement farfelue.

Rigo de Righi et Zoppis croisent délibérément dans des eaux incertaines, où se mêlent plaisir du récit d'aventure, deuxième degré de qui en a tant écouté ou regardé, intérêt pour les conteurs et leurs procédés.

Luciano (Gabriele Silli) ou padre Antonio? Crabe ou roi? | Shellac

La Légende du roi crabe joue ainsi sur plusieurs tableaux, dont celui d'une indéniable splendeur visuelle, modifiant sans cesse le curseur entre immersion dans la fiction, ironie légèrement décalée et interrogation sur les manières de raconter, et la façon dont les vieilles histoires habitent le présent.

«Les Poings desserrés» de Kira Kovalenko

Peut-on encore parler de conte avec Les Poings desserrés? Il y a bien un ogre, et surtout un dragon. Cela se passe dans ce qui semble un pays de légende, improbable territoire enclavé entre montagnes et ruines, dont les habitants pratiquent des rituels barbares, avec au cœur du récit une héroïne mi-bergère mi-princesse, et l'espoir de l'arrivée d'un prince salvateur.

Mais tout est pourtant terriblement réel dans l'histoire d'Ada, son combat pour échapper aux multiples malédictions qui la frappent, et qui ne doivent leur existence à nulle autre sorcellerie que l'histoire du monde contemporain.

L'ogre n'est autre que son père, figure patriarcale possessive et abusive qui verrouille tout espoir pour la jeune femme d'échapper à un destin de misère soumise, dans cette ville autrefois minière du Caucase, où les installations industrielles semblent les squelettes de monstres antédiluviens.

Son grand frère parti travailler à la ville, de l'autre côté de cette montagne qui ferme l'horizon, pourra-t-il, et voudra-t-il la sauver, l'aider à échapper à cette condamnation sans appel que lui vaut le double crime d'être née femme et pauvre, dans un monde où rien n'existe pour faire place libre à de tels êtres?

Un monde en outre où s'étend l'ombre monstrueuse d'un massacre, mémoire-dragon qui hante ici chacune et chacun, depuis 2004 et le dénouement tragique de la prise en otages à Beslan où des centaines d'enfants ont été tués, événement réel aux allures de calamité biblique. Enfoui sous le silence et la douleur, ses griffes ont laissé des empreintes indélébiles dans les corps et dans les âmes.

La jeune cinéaste Kira Kovalenko, qui a grandi dans un monde très similaire à celui qu'elle décrit à présent, filme à vif la réalité quotidienne et la folie d'un monde empêché, y compris par ceux qui le peuplent, de vivre, de changer, d'imaginer.

Ada (Milana Aguzarova) chevauche avec son frère l'espoir d'une échappée libératrice. | ARP Distribution

Grâce à l'étonnante jeune interprète principale, vibrante d'une énergie combative et inventive, grâce aussi à une attention aux instants minuscules, aux gestes qui portent brièvement un peu plus, un peu autre chose que le poids écrasant des misères matérielle, affective et sexuelle, Les Poings desserrés fait d'un situation étouffante un film qui respire.

Il faut, aussi, une formidable croyance dans le cinéma, pour lui confier ainsi un malheur d'exister, individuel et collectif, concernant des personnes qui jamais n'apparaissent dans la lumière de l'attention du monde. Plan après plan, séquence après séquence, le film de Kira Kovalenko montre combien cette croyance peut être justifiée, et s'avérer un précieux cadeau à qui l'accompagnera.

Et aussi

Une chose encore: qui aurait la curiosité de regarder une carte verrait combien sont proches, géographiquement, les lieux où se passent Sous le ciel de Koutaïssi et Les Poings desserrés, ces films aux tonalités si éloignées.

Fortuitement rapprochés par une date de distribution en France, et tout comme les deux épisodes situés en des lieux si éloignés de La Légende du roi crabe, ils témoignent ensemble et sans l'avoir cherché de l'étendue et de la diversité des capacités des films d'invoquer non pas «le» monde, mais la richesse infinie et contrastée des façons de l'habiter, de le regarder, de l'écouter, de le raconter.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Sous le ciel de Koutaïssi

d'Alexandre Koberidze

avec Giorgi Bochorishvili, Ani Karseladze, Oliko Barbakadze

Séances

Durée: 2h31

Sortie le 23 février 2022

La Légende du roi crabe

d'Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis

avec Gabriele Silli, Maria Alexandra Lungu, Severino Sperandio

Séances

Durée: 1h39

Sortie le 23 février 2022

Les Poings desserrés

de Kira Kovalenko

avec Milana Aguzarova, Alik Karaev, Soslan Khugaev

Séances

Durée: 1h36

Sortie le 23 février 2022

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