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Le Groupe Wagner inquiète et interroge, en Occident comme en Russie

Temps de lecture : 4 min

L'accueil de mercenaires russes par la junte militaire au pouvoir au Mali a encouragé la France à quitter le terrain. La milice, décrite comme l'armée supplétive de la Russie, défend aussi des intérêts très privés, quitte à fâcher le Kremlin.

Il semble que Wagner soit capable de prendre ses propres initiatives, qui tournent parfois au fiasco. | Filip Andrejevic via Unsplash
Il semble que Wagner soit capable de prendre ses propres initiatives, qui tournent parfois au fiasco. | Filip Andrejevic via Unsplash

Chassé-croisé: la France et ses partenaires européens quittent le Mali tandis que les mercenaires russes du Groupe Wagner s'y installent. Mais pour quoi faire? L'accueil de ces mercenaires par la junte militaire au pouvoir à Bamako a été l'un des principaux sujets de contentieux avec Paris.

Lundi 14 février, quelques jours avant d'annoncer le retrait officiel de la France, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a déclaré que les hommes de Wagner seraient désormais un millier au Mali, «payés comme de bons mercenaires», malgré les difficultés financières du pays. Le 23 décembre, après trois mois de rumeurs, la France, le Canada et les pays européens avaient fermement condamné l'arrivée du groupe au Mali.

L'objectif réel de la présence du groupe de mercenaires –désormais confirmée par Vladimir Poutine lui-même– et l'existence d'une stratégie russe cachée qui y serait liée sont au cœur du débat. Pour nombre d'observateurs, cette arrivée de Wagner, après un déploiement en République centrafricaine et une intervention piteuse au Mozambique, serait le signe que le Kremlin tente de mettre le pied en Afrique et d'en bouter les Occidentaux, à commencer par la France. Sauf que la Russie nie toute implication. Et si elle reconnaît désormais que Wagner est un groupe privé sans lien avec le gouvernement, son existence même, illégale selon la loi russe, à longtemps été niée contre l'évidence.

Entre patriotisme et aventurisme

Les liens entre les mercenaires et le Kremlin sont indéniables. Même s'il dément, le groupe est la propriété d'Evgueni Prigojine, un oligarque russe qui s'est taillé un chemin jusqu'au sommet du pouvoir grâce notamment à de grands contrats de restauration avec l'armée russe. Il est également soupçonné d'avoir fondé la fameuse Internet Research Agency, la ferme à trolls qui a joué un rôle crucial dans l'ingérence russe dans l'élection présidentielle américaine de 2016, selon les renseignements américains. Enfin, il est à la tête d'un vaste empire médiatique qui joue là encore un rôle fondamental dans la guerre informationnelle russe en Afrique.

Mais être un homme lige n'empêche pas d'être un homme d'affaires. Si, comme l'explique Jean-Yves Le Drian, «l'objectif affiché [de Wagner] est de défendre la junte» au Mali, les mercenaires y ont été précédés par des prospecteurs miniers dès octobre 2021. Sur la plupart de ses théâtres de déploiement, la présence de Wagner est souvent liée à l'implantation de projets énergétiques d'entreprises russes, elles-mêmes liées au Kremlin. Il semble pourtant que Wagner soit capable de prendre ses propres initiatives, qui tournent parfois au fiasco.

Un épisode du conflit syrien survenu en février 2018 l'illustre. Cette nuit-là, près de Deir ez-Zor, les hommes de Wagner vont trop loin. Accompagnés par une milice affiliée au régime syrien, ils sont plusieurs centaines à se lancer à l'assaut d'un champ gazier convoité par une société russe en contrat avec Wagner mais contrôlé par les Forces démocratiques syriennes, coalition arabo-kurde alliée des Occidentaux dans la lutte contre le groupe État islamique. L'aviation américaine intervient et bombarde les attaquants. Plus d'une centaine d'hommes sont tués, dont des Russes.

Le Kremlin finit par admettre la présence de ces hommes, tout en s'en désolidarisant: «Ce sont des citoyens russes que l'État n'a pas envoyés là-bas.» Or, selon Ruslan Leviev, fondateur du site Conflict Intelligence Team cité à l'époque par RFI: «Il est possible que l'armée russe ne fût pas informée, car les relations entre le Groupe Wagner et le ministère russe de la Défense se sont dégradées depuis 2017. Il y a de plus en plus d'informations qui circulent sur ces compagnies paramilitaires russes, et leur présence en Syrie devient donc de plus en plus embarrassante pour les autorités.»

Déjà en 2013, toujours en Syrie, un autre groupe de mercenaires russes chargés de protéger des champs pétroliers à Deir ez-Zor est envoyé en renfort des forces du régime dans un village attaqué par des rebelles, près de Homs. Un échec: plusieurs Russes sont tués et deux dirigeants du groupe sont arrêtés par le FSB, le service fédéral de renseignement russe. En 2014, ils sont même condamnés à de la prison ferme pour mercenariat, une première en Russie.

Malaise en Russie

Dans le même temps, lors des deux batailles de Palmyre en 2016 et 2017, c'est bien le Groupe Wagner qui est en première ligne pour reprendre la zone à l'État islamique. Il s'agit d'un moyen pour la Russie de s'engager dans une bataille hautement symbolique sans avoir à s'inquiéter de justifier de nombreux morts auprès du public russe, les mercenaires périssant toujours dans le secret.

Wagner n'est donc ni une simple société militaire privée, ni un simple outil militaire secret du Kremlin, comme le résume Isabelle Facon, spécialiste de la Russie et autrice de La nouvelle armée russe pour le site Le Grand Continent: «Sans marcher toujours main dans la main, l'État russe, son institution militaire et les Wagner ont des intérêts communs bien compris.»

Sauf que, comme l'illustre la crise malienne, pour un groupe qui n'est pas censé exister, Wagner fait tout de même beaucoup parler de lui. Les accusations de crimes de guerre s'empilent, des sanctions internationales tombent et une plainte a même été déposée en Russie par des organisations de défense des droits humains. Surtout, les familles de combattants commencent à parler et à demander que la mort de leurs proches soit reconnue par l'État russe. Récemment, un ancien vétéran déployé en Syrie, Marat Gabidullin, est sorti du bois et a publié un livre sur son expérience au sein du groupe, malgré de nombreuses pressions.

«La vérité sur ce sujet devrait être exposée. On a assez menti aux gens», a-t-il déclaré au site d'investigation indépendant russe Meduza. L'ex-mercenaire déplore que «les généraux ne veulent pas admettre que leurs victoires en Syrie ont été obtenues par des méthodes qui ne relèvent pas de la doctrine militaire officielle, et que le nombre de victimes présenté au public a été falsifié pour que les gens soient fiers». Si la nature réelle de Wagner et de ses intentions inquiète les Occidentaux, elle commence aussi à interroger la société russe, huit ans après la création de cette armée plus vraiment secrète.

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