Médias / Culture

Pourquoi aime-t-on autant les séries pour ados?

Temps de lecture : 6 min

Même adultes, vous aimez regarder «Euphoria», «Skam» ou même «Dawson» et «Gossip Girl»? Rassurez-vous, rien de plus normal.

Dominic Fike et Hunter Schafer dans la deuxième saison d'Euphoria. | Capture d'écran euphoria via YouTube
Dominic Fike et Hunter Schafer dans la deuxième saison d'Euphoria. | Capture d'écran euphoria via YouTube

Vous dévorez Euphoria, enchaînez les épisodes de Skam et avez regardé d'une traite 13 Reasons Why. Le point commun de ces trois séries, et de bien d'autres, c'est que leurs personnages principaux sont des adolescents. Ils ont 15, 16, 20 ans tout au plus. Mais leurs histoires captivent un public au-delà de cette tranche d'âge.

Des séries uniquement «pour» ados?

«Sur France TV Slash [plateforme de streaming de France Télévisions, ndlr], notre cœur de cible, ce sont les adolescents et les jeunes adultes», explique Sened Dhab, directeur de la fiction numérique à France Télévisions. Quoi de mieux, pour parler à ce public, que de mettre en scène des héros du même âge? «Il y a un effet miroir et cathartique, poursuit Sened Dhab. Ces personnages vivent la même chose qu'eux, et s'en sortent.»

Les auteurs de séries ont très tôt saisi ce processus d'identification. Les premiers personnages adolescents apparaissent dès les années 1960, avant d'exploser dans les années 1990, avec des séries comme Les Années Collège (Degrassi en VO), Beverly Hills ou Dawson. Autant de héros qui visaient un public spécifique, vite privilégié par les chaînes télévisées, notamment aux États-Unis.

La multiplication de ces chaînes, l'arrivée du câble puis le développement des plateformes de streaming n'ont fait qu'accentuer le phénomène: chaque canal peut s'adresser à des spectateurs spécifiques, notamment les jeunes, sans avoir peur de cliver ni de se priver d'autres téléspectateurs. «Il est plus difficile de construire une offre ciblée sur le linéaire, où l'on recherche une offre puissante et large», analyse Sened Dhab.

Mais malgré cette segmentation de l'offre, les statistiques sont formelles: «Toutes les séries de France TV Slash sont aussi regardées par des publics plus âgés», assure le cadre de France Télévisions. Certaines «séries ados» semblent même peu recommandées pour les plus jeunes: des épisodes d'Euphoria, de The End of the Fucking World ou même de Skam sont déconseillés aux moins de 16 ans. Dans ce cas, pourquoi choisir des héros si jeunes? Pourquoi Emma (Skam), James et Alyssa (The End of the Fucking World), ou Rue (Euphoria) n'ont pas plus de 18-19 ans? Pourquoi ne pas raconter les mêmes histoires avec des protagonistes plus vieux?

L'adolescence, période charnière et particulièrement inspirante

«Ce sont des histoires profondément adolescentes!», insiste Pierre Langlais, journaliste chez Télérama et auteur du livre Créer une série (éditions Armand Colin, 2021). Les auteurs de Mental, série française où le spectateur est plongé au sein d'une clinique pédopsychiatrique, confirment: «C'est avant tout une série sur l'adolescence, tranche la scénariste Marine Maugrain-Legagneur, on raconte des histoires qui arrivent à des jeunes durant cette période particulière, sans réduire ceux-ci à leur maladie psychique». «Il y a un milliard de raisons de mettre en scène l'adolescence», estime Pierre Langlais, citant d'abord la symbolique du «passage à l'âge adulte».

«C'est une forme de mythologie moderne, où le héros est un symbole qui aide le public à grandir.»
Thierry Jandrok, psychologue clinicien

Nora Bouazzouni, journaliste et animatrice de «Story Séries», sur OCS, perçoit l'adolescence comme un terrain «particulièrement fertile pour les séries et les films. Les ados se posent des questions existentielles: c'est l'âge de l'éveil à la sexualité, de la construction de l'identité de genre… Tout ce que vivent les ados est exacerbé, dramatique, ce qui est particulièrement intéressant pour les scénaristes.»

Thierry Jandrok, psychologue clinicien, mais aussi auteur et contributeur de plusieurs ouvrages sur les œuvres de fiction, ajoute que les personnages adolescents induisent une idée d'évolution: «Le spectateur, quel que soit son âge, accompagne le protagoniste dans son évolution. C'est une forme de mythologie moderne, où le héros est un symbole qui aide le public à grandir», détaille-t-il.

Les différentes étapes de cette transition trouvent particulièrement bien leur place dans le genre sériel, découpé en épisodes, observe encore Pierre Langlais. Ainsi, d'un gamin qui se croit psychopathe et ne dit quasiment pas un mot dans le premier épisode de The End of the Fucking World [attention spoiler], James trouve peu à peu la parole et découvre les sentiments, notamment amoureux, au fil de la première saison.

Nostalgie et universalité des thèmes abordés

De l'adolescence, le spectateur adulte a forcément gardé des souvenirs: nous avons tous traversé cette période, avec plus ou moins de difficultés. Elle nous a laissé certaines marques. Les séries d'ados nous replongent dans ce moment de notre vie, et font naître une forme de nostalgie. «Elles se nourrissent de nos souvenirs, mais aussi de nos fantasmes sur notre adolescence», relève Pierre Langlais. En effet, il n'est pas certain que les années lycée de tous les accrocs à Euphoria aient ressemblé à celles de Rue, Jules ou Nate.

«Les problématiques de nos personnages sont universelles, ce sont des questions que l'on continue à se poser à l'âge adulte.»
Victor Lockwood, coauteur de la série Mental

Sans aller jusqu'à cet extrême, pas sûr que les adultes qui aiment se replonger dans Buffy ou Newport Beach, ou succombent au plaisir coupable de Skam, aient tous multiplié les conquêtes, enchaîné les fêtes alcoolisées, et encore moins combattu des vampires. «On se dit “et si j'avais vécu ça?”», résume Thierry Jandrok. L'avantage, selon le psychologue, c'est que le spectateur adulte n'étant pas l'objet de ces œuvres, il peut plus facilement s'en détacher, et prendre encore plus de plaisir à les regarder.

Au-delà des personnages, le spectateur adulte peut aussi trouver un écho dans les thèmes abordés dans certaines de ces séries. «Les problématiques de nos personnages sont universelles, souligne Victor Lockwood, coauteur de Mental. Ce sont des questions que l'on continue à se poser à l'âge adulte.» Lui et sa coautrice ont ainsi imaginé Simon, Estelle ou Mélodie comme des protagonistes qui symbolisent des thèmes comme l'attachement, le rapport au groupe, le désir d'être intégré, le fait d'assumer ou de cacher ses différences, l'acceptation de soi.

De la même manière, Euphoria aborde des sujets qui concernent aussi les adultes: addiction, sexualité, violence, etc. «Si le public adulte ne se reconnaît pas dans les personnages, il peut au moins s'identifier aux thématiques abordées», relève Nora Bouazzouni.

Plus de liberté, plus de qualité

Les auteurs de séries ados des précédentes décennies se saisissaient déjà de certaines de ces thématiques. On parlait amour et sexe dans Les Frères Scott ou Newport Beach, mais pas de la même manière que dans Skins, série déjà précurseur à sa sortie en 2007, ou que, plus récemment, dans Sex Education. «Même si ces sujets sont universels, chaque génération est un nouveau public, rappelle Thierry Jandrok. Les auteurs de fictions s'emparent de ces thèmes et les modernisent, les remettent au goût du jour.»

À travers le vocabulaire employé, la réalisation ou les intrigues, les thèmes déjà abordés il y a quinze ans sont renouvelés, avec cependant des différences notoires: «Hartley, cœurs à vif ou Dawson abordaient des thèmes de société, concède Nora Bouazzouni, mais je doute qu'un public adulte se soit passionné pour ces séries-là, car elles n'étaient pas réalistes.» La journaliste poursuit: «L'écriture aujourd'hui est de meilleure qualité. Auparavant, les personnages n'étaient pas aussi complexes, ni aussi profonds qu'aujourd'hui.»

Les auteurs des années 1990 étaient-ils moins bons que ceux qui leur ont succédé? Rien n'est moins sûr. Mais la liberté s'est accrue en même temps que la diversification et la multiplication des séries, de leurs moyens et de leurs canaux de diffusion, qui ont laissé la place à des fictions moins «tous publics»: «Notre offre sur France TV Slash peut viser en priorité un public jeune, sans s'intéresser à une cible familiale», décrypte Sened Dhab. Ce que pouvait moins faire la télévision linéaire des années 1990-2000.

«L'arrivée de Slash a été un grand bol d'air pour nous, confirme Marine Maugrain-Legagneur. Jamais nous n'aurions pu écrire Mental ailleurs, car nous abordons des sujets sensibles.» Son collègue salue aussi la liberté du langage utilisé par leurs personnages: «Ils parlent de cul, s'en mettent plein la gueule; ce n'est pas tout à fait autorisé à la télé plus classique», remarque Victor Lockwood.

En parallèle, les tabous sur certains thèmes ont été levés, dans la réalité comme dans la fiction. Racisme, homosexualité, transidentité, maladies psychiatriques… À travers leurs héros adolescents, les scénaristes adressent aujourd'hui des problématiques longtemps passées sous silence à l'écran, avec là encore davantage de réalisme et de qualité dans l'écriture.

«Longtemps, les séries ont eu tendance à mettre en scène des caricatures d'adolescents, regrette Victor Lockwood. Nous, nous avons voulu en faire de vrais personnages, dont on ne rit pas, et qui vivent des choses qu'il ne faut pas prendre à la légère.» Cette sincérité dans l'écriture contribue sans aucun doute à élargir le public des séries ados. «Notre exigence sur la qualité de la narration, des intrigues, de la réalisation ou encore de l'interprétation a pour conséquence d'attirer un public plus âgé, au-delà de notre cœur de cible», en déduit Sened Dhab.

Est-ce ainsi que, de la «série pour ados», on passe à la «série ados», pour reprendre les termes de Pierre Langlais? «Ce n'est pas parce qu'une série filme une catégorie de personnes qu'elle est uniquement destinée à celle-ci», estime le journaliste. «Une bonne série pour ados doit intéresser plus largement», conclut en ce sens Marine Maugrain-Legagneur.

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