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Le nombre de naissances a baissé en Algérie: que va faire Zemmour de cette statistique?

Temps de lecture : 4 min

Pour la première fois depuis 2014, l'Algérie a enregistré une baisse de la natalité entre 2019 et 2020. Ces données ébranlent une nouvelle fois la théorie complotiste du «grand remplacement» chère aux thuriféraires de l'extrême droite.

Des enfants jouant dans les vagues dans le quartier de Bologhine de la banlieue de Bab el-Oued à Alger, la capitale algérienne, le 8 juillet 2020. | Ryad Kramdi / AFP
Des enfants jouant dans les vagues dans le quartier de Bologhine de la banlieue de Bab el-Oued à Alger, la capitale algérienne, le 8 juillet 2020. | Ryad Kramdi / AFP

Selon les derniers chiffres de l'office algérien des statistiques (ONS) rendus publics récemment, l'Algérie enregistre pour la première fois depuis 2014 un recul dans le nombre de naissances. Entre 2019 et 2020, l'indice de natalité est ainsi passé de 23,8/1.000 à 22,42/1.000. Celui de la fécondité baisse, lui, de 3 à 2,9 enfants par femme durant la même période. La même tendance à la baisse touche également le nombre de mariages. En parallèle, le taux de mortalité est, pour plusieurs raisons combinées, en hausse.

L'idée stéréotypée et tellement usitée notamment par les différents porte-voix de l'extrême droite française, selon laquelle la France, voire l'ensemble de l'Europe, serait perpétuellement exposée à un déferlement humain venant d'un Sud toujours surpeuplé, est battue en brèche.

Quel pronostic pour les années à venir?

Loin des clichés, la réalité d'un pays comme l'Algérie inspire d'autres réflexions. Toutes les données démographiques de ce territoire connaissent une évolution telle qu'il faudrait apprendre à relativiser toutes les prédictions formulées par des politiques se croyant pourtant si bien inspirés.

Il faut par exemple savoir qu'en Algérie, la population qui a moins de 30 ans représente aujourd'hui plus de la moitié de la société, alors qu'elle en représentait près de deux tiers pendant les décennies 1980-1990, preuve que la fécondité ne cesse de baisser. Comparativement, l'Espagne, l'Italie et la France ont une population de moins de 30 ans qui représente le tiers de leur population totale.

Selon les chiffres de l'Office national des statistiques (ONS) publiés le 22 janvier 2022, le nombre d'habitants en l'Algérie a diminué de 300.000 entre 2020 et 2021. Cette courbe descendante s'expliquerait essentiellement par l'augmentation du nombre de décès en raison de la pandémie de Covid-19: +38.000 morts entre 2019 (198.000 décès) et 2020 (236.000 décès). Il faut y ajouter la baisse du nombre de nouveau-nés: après avoir dépassé un million entre 2014 et 2019, les naissances sont repassées sous la barre de un million en 2020.

Zahia Ouadah-Bedidi, maîtresse de conférences à l'Université de Paris et chercheuse associée à l'Institut national d'études démographiques (Ined), décortique ces nouvelles données livrées par l'ONS. Elle estime que, pour pouvoir faire un bon pronostic pour les années à venir, il faudrait connaître la répartition des naissances par âge des mères et par rang de naissances, aussi bien pour la période passée qu'en suivant ce qui va se passer dans les années à venir, ce qui permettrait de savoir si la tendance récente à la baisse est réellement due à un changement dans l'intensité de la fécondité. «Dans ce cas, souligne Zahia Ouadah-Bedidi, on pourrait prévoir une poursuite de la baisse des naissances.» La seconde information nécessaire «est liée à la situation de crise sanitaire que nous vivons depuis 2020 et dont les répercussions sur les naissances ne sont pas encore complètement visibles et mesurées».

La chercheuse en conclut que «si la diminution du nombre de mariages jusqu'en 2019 a entraîné une baisse des naissances en 2020, celle observée en 2020 aura certainement les mêmes effets sur les naissances de 2021». Il faut cependant tenir compte, selon la démographe, d'un autre déterminant important de la fécondité: la contraception. Zahia Ouadah-Bedidi explique que «nous ne savons pas si la pandémie du Covid-19 a perturbé l'accès des femmes à la contraception. Auquel cas, l'effet de la baisse des mariages sera contrebalancé par une baisse de la pratique contraceptive ou de ses modalités.»

La théorie défaillante du «grand remplacement»

Ces données viennent ébranler la théorie complotiste du «grand remplacement», lancée en 2010 par l'écrivain Renaud Camus et vite reprise par les thuriféraires de l'extrême droite. Au moins deux candidats à l'élection présidentielle française d'avril prochain en font leur cheval de Troie. En associant mécaniquement, dans leurs discours, immigration massive et récession démographique en France et sur le Vieux Continent, Éric Zemmour, Marine Le Pen et, avant eux, Jean-Marie Le Pen, ne pouvaient concevoir que la dénatalité puisse, pour diverses raisons, frapper aussi ces pays réputés populeux et foncièrement pauvres, dont sont issues ces armées d'immigrés qui viendraient envahir, selon eux, le sol européen.

Plus engagé sur ce thème, Éric Zemmour estime que «le grand remplacement» touche aujourd'hui toute la France. Pour lui, cette substitution d'une population par une autre se ferait par l'islamisation de l'Hexagone, mais surtout avec l'arrivée, chaque année, de quelque 400.000 immigrés, dit-il. Un chiffre qui fait sans doute peur mais qui, selon ses détracteurs, n'existe dans aucune statistique officielle.

Après avoir un moment donné l'impression de vouloir mettre un peu d'eau dans son vin, en regrettant par exemple d'avoir dit qu'il fallait «réémigrer les gens dans l'autre sens», il est revenu à la charge dans son second face-à-face avec Jean-Luc Mélenchon, le 27 janvier 2022 sur C8. Éric Zemmour y a indiqué que l'enjeu démographique (ou ce qu'il appelle «l'équilibre démographique») sera déterminant pour la France de 2050. Il a agité à nouveau l'épouvantail du «grand remplacement» en France qui, au rythme où va sa dénatalité, verrait la communauté musulmane prendre le dessus sur le reste de la population.

Pas de «gros bataillons» à l'horizon

Pourtant, les principaux indicateurs démographiques semblent globalement en perpétuelle évolution, aussi bien en Algérie que dans les autres pays du Maghreb. Ainsi, selon une étude de Zahia Ouadah-Bedidi parue en 2012, la fécondité, et par ricochet la natalité, après avoir convergé vers le seuil de «remplacement» (remplacement de générations s'entend, pas celui fantasmé par Zemmour!), y évolue aujourd'hui de façon contrastée.

En Algérie, après avoir atteint 2,2 enfants par femme dans la première moitié des années 2000, la fécondité n'a cessé d'augmenter jusqu'en 2010, contrairement au Maroc et en Libye, où elle avait rapidement baissé pendant cette période. Cette étonnante remontée de la fécondité en Algérie s'expliquait par une baisse de l'âge au mariage dans les années 1990-2000, et une forte hausse du nombre de mariages durant la décennie 2000. À cela s'est ajouté un recul de la contraception constaté chez les femmes mariées.

Les enfants nés à cette époque ont aujourd'hui 30 ans. Or, cette catégorie ne forme plus, comme on l'a vu, que la moitié de la société. Elle ne serait plus, par conséquent, en mesure de fournir les «gros bataillons» nécessaires pour instaurer un «grand remplacement».

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