Égalités / Culture

Dans l'ombre de Mozart, sa sœur Maria Anna, compositrice empêchée

Temps de lecture : 7 min

Comment réparer les siècles d'invisibilisation des femmes, qui ont fait disparaître d'immenses talents de l'histoire de la musique? Dans son livre, Aliette de Laleu repart sur les traces de musiciennes oubliées qui ont marqué leur époque.

Maria Anna Mozart et Wolfgang Mozart jouant du clavecin. Détail du tableau de Johann Nepomuk della Croce, Portrait de la famille Mozart, vers 1780. | via Wikimedia Commons
Maria Anna Mozart et Wolfgang Mozart jouant du clavecin. Détail du tableau de Johann Nepomuk della Croce, Portrait de la famille Mozart, vers 1780. | via Wikimedia Commons

Qui se souvient de Maria Anna Mozart? Elle fut, comme son frère Wolfgang, un prodige de la musique, mais contrairement à lui, dut se marier et aussitôt disparaître de la scène, des livres, des films et de l'histoire.

Dans Mozart était une femme, publié chez Stock en février 2022, la journaliste spécialiste de musique classique Aliette de Laleu revient sur le parcours de femmes compositrices, instrumentistes, cheffes d'orchestre et fondatrices d'ensembles qui ont marqué l'histoire, avant d'en être effacées.

Nous publions ici un extrait tiré du chapitre «Les Révolutionnaires du classique», dédié à la trop méconnue sœur de Mozart.

Rassurez-vous, le compositeur emblématique de la musique classique était bien un homme prénommé Wolfgang Amadeus, né le 27 janvier 1756. En revanche, il existait bien une Mozart en la personne de Maria Anna Mozart, la sœur de Wolfgang, de cinq ans son aînée. Elle a contribué à entretenir la mémoire de son frère en conservant ses correspondances et ses oeuvres, mais surtout c'est elle qui l'a inspiré dans les premières années de sa vie. Pianiste au jeu exceptionnel, la jeune Maria Anna Mozart était connue dans toute l'Europe… Mozart a donc grandi avec pour modèle une femme, sa sœur, avant de s'en émanciper et de vivre pleinement sa vie de compositeur.

La famille Mozart représente un modèle de l'éducation artistique au XVIIIe siècle. Les enfants apprennent la musique tôt, souvent grâce à un proche, ici le père, Leopold Mozart. Cet apprentissage ne distingue pas les sexes: les petites filles comme les petits garçons peuvent apprendre à chanter ou jouer d'un instrument de musique. Mais attention, le choix est limité pour les filles, qui peuvent seulement se mettre au clavier (clavecin ou piano-forte, l'ancêtre du piano). L'autre grande différence dans cet enseignement, c'est la finalité: les garçons s'initient à la musique pour rejoindre une Cour en tant que musiciens professionnels et gagner leur vie. Les filles, elles, suivent cet enseignement pour se marier. Dans une lettre datée du 28 novembre 1785, le père des deux enfants Mozart écrit à sa fille, mariée à un homme veuf et père de cinq enfants: «Je salue tout particulièrement Nannerl [l'aînée des beaux-enfants de Maria Anna Mozart, qui porte le même surnom qu'elle] et lui demande de réfléchir si elle peut s'imaginer qu'une femme, à notre époque, pourrait plaire si elle ne cherche qu'à s'éduquer comme les domestiques sans essayer de s'en différencier par des manières plus nobles. […] Si elle possède d'autres qualités, comme une jeune fille bien née, alors elle peut espérer trouver un jeune homme noble et bien élevé, sinon, certainement pas.» La musique, pour les femmes, n'est donc qu'un atout supplémentaire sur le marché matrimonial et un simple ornement pour se différencier des domestiques.

On ne s'étonnera donc pas que Maria Anna Mozart n'ait jamais pu espérer poursuivre la moindre carrière. Pourtant, ses prédispositions en promettaient une de premier ordre. La jeune fille apprend la musique avec son père dès l'âge de 8 ans. Elle souhaite jouer du violon mais son père, auteur d'un traité réputé sur cet instrument à cordes, refuse. Alors, elle brillera au clavecin. Maria Anna Mozart devient un phénomène: «Imaginez une petite fille de onze ans, jouant les sonates et concertos les plus difficiles des plus grands compositeurs sur son clavecin ou son piano-forte, avec une précision, avec une incroyable légèreté, avec un goût parfait. C'est une source d'émerveillements pour beaucoup», rapporte un journal de la ville d'Augsbourg en 1763. Maria Anna Mozart est une «prodige», un «génie», une «virtuose», autant d'appellations que l'on peut lire dans les critiques de l'époque, notamment entre juillet 1763 et novembre 1766. Ces dates correspondent à une grande tournée de la famille Mozart. Le père emmène son épouse, Anna Maria Mozart, et ses deux enfants, Wolfgang et Maria Anna, dans plusieurs villes d'Europe (plus de quatre-vingts!) pour montrer le talent de sa progéniture, mais surtout pour gagner sa vie: à l'issue de chaque concert, les deux jeunes artistes reçoivent de nombreux cadeaux, et le père, des compensations
financières.

Nannerl a 12 ans quand elle part sur les routes. Son petit frère, âgé de 7 ans, connaît déjà bien la musique… grâce à elle. Quand il commence la tournée, il maîtrise le clavecin, le piano-forte, l'orgue, mais aussi le violon –à lui, son père enseigne son instrument de prédilection. À la différence de Maria Anna, le petit prodige compose, mais souvent avec la complicité de sa grande sœur. Il faut imaginer les longues journées de voyage, les dîners mondains, les festivités… autant de moments où les enfants sont livrés à eux-mêmes. Lorsque Wolfgang compose sa première symphonie, toute la famille est à Londres, en pleine tournée. Le père étant malade, les deux enfants sont priés de rester calmes, et donc de ne pas jouer de musique. Rien ne les empêche cependant de composer. Nannerl transcrit la symphonie sur une partition, et s'occupe de l'orchestration, l'écriture de la musique pour tous les instruments de l'orchestre à partir de la première version composée par son frère.

«J'ai appris avec plaisir que maman et le guignol vont bien et s'amusent pendant que nous broyons du noir et nous ennuyons fort.»
Lettre de Maria Anna Mozart à son frère Wolfgang, en 1777

La jeune pianiste n'est donc pas étrangère à la composition, elle n'a simplement pas le droit d'y toucher. Son père refuse qu'elle devienne musicienne professionnelle, et a fortiori compositrice. Pourtant, ses lettres nous révèlent un talent exceptionnel. Elle envoie ainsi à Wolfgang des menuets du compositeur Michael Haydn (frère de Joseph Haydn) qu'elle a intégralement recopiés après un concert, de tête. La seule allusion à une oeuvre signée de la main de Nannerl provient d'une lettre de son frère envoyée lorsqu'il repart en tournée en Italie. Il écrit: «Cara sorella mia [ma chère sœur]! J'ai été très étonné que tu composes si joliment, en un mot, le lied est très beau, essaie souvent d'écrire quelque chose. […] Envoie-moi bientôt les six autres [menuets de Haydn], je t'en prie. Adieu, Wolfgang Mozart.» Aucune trace de cette musique n'a été retrouvée. Si Maria Anna Mozart n'a manifestement pas pu essayer d'«écrire souvent quelque chose», l'inverse est bien plus fréquent: Wolfgang demande à sa sœur ce qu'elle pense de telle ou telle oeuvre qu'il vient d'écrire, et cette dernière lui réclame des nouvelles pièces qu'elle puisse déchiffrer au piano. Une grande complicité transparaît dans leurs échanges épistolaires. D'autant qu'ils ont longtemps été séparés. Leopold Mozart, ayant de grandes ambitions pour son fils, l'a emmené en tournée en Italie dès 1769, laissant sa fille seule avec sa mère à Salzbourg. C'est ensuite cette dernière qui accompagne Wolfgang dans différentes villes allemandes, laissant Nannerl seule avec son père, et désœuvrée: «J'ai appris avec plaisir que maman et le guignol [surnom donné à son frère] vont bien et s'amusent pendant que nous, pauvres orphelins, broyons du noir et nous ennuyons fort», écrit-elle à Wolfgang en 1777. Le temps est long pour Maria Anna Mozart. Elle arrête les tournées et les concerts à 16 ans pour se préparer au mariage, mais ne va devenir épouse qu'en 1784, à 33 ans. Le mariage est conclu avec un aristocrate qu'elle n'aime pas, déjà père de cinq enfants et avec qui elle en aura trois autres.

Cette union la met à l'abri du besoin, mais il ne reste à Maria Anna, pour garder un lien avec l'univers musical, que l'enseignement. Elle suit de loin les aventures de son frère, le soutient beaucoup, et se désigne régulièrement dans ses lettres comme une «fille obéissante». L'opposé de Wolfgang, qui n'en fait qu'à sa tête, dans sa vie et dans sa musique (ce qui lui réussit beaucoup!). Sa sœur est prise au piège de son époque, tenue dans l'ombre, auprès de son père puis auprès d'un mari. Dans Une chambre à soi, Virginia Woolf se demande ce qui serait advenu à la sœur de Shakespeare –qu'elle nomme Judith– si cette dernière avait existé. Elle l'imagine fiancée de force, puis en fuite vers Londres pour tenter sa chance comme autrice de théâtre. Face aux refus liés à son sexe, Judith finit par se suicider, désespérée de n'avoir jamais pu faire entendre son talent. La sœur de Mozart a bel et bien existé, et son histoire confirme en partie l'hypothèse de Virginia Woolf…

Mais il y a des exceptions. Qu'advient-il aux femmes qui choisissent le célibat? ou au moins refusent le mariage? Le cas de la chanteuse et compositrice Marianne de Martines, de sept ans l'aînée de Nannerl et originaire du même pays, montre qu'une vie de musicienne est possible si l'on coche certaines cases: un milieu social élevé, une indépendance financière, pas de mari pour entraver sa carrière et beaucoup de soutiens. Marianne de Martines grandit dans une famille noble. Elle joue du clavecin, chante et compose pour son plaisir, mais aussi pour enchanter les oreilles de la cour impériale qui la reçoit dès son plus jeune âge. Elle a pour mentor le grand Joseph Haydn, avant d'être épaulée par le poète et librettiste italien Pietro Trapassi, connu sous le nom de Métastase.

Son oeuvre comprend des oratorios, des messes, un concerto pour clavier, une symphonie et de nombreuses pièces pour petits effectifs. En tout, soixante-cinq compositions écrites de sa main ont été retrouvées –mais si peu d'écrits, de correspondances ou d'éléments sur sa vie qui auraient pu nous éclairer sur sa place en tant que compositrice dans la Vienne du XVIIIe siècle. Restent alors des suppositions: puisqu'elle a joué, dans un salon, des sonates à quatre mains avec Wolfgang Mozart, peut-être a-t-elle rencontré sa sœur aînée au destin étouffé, la talentueuse Maria Anna Mozart?

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