Politique / Société

Le grand rétrécissement de Valérie Pécresse

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] De glisser dans son discours comme l'a fait Valérie Pécresse les termes de «grand remplacement» et de «Français de papier» leur confère une respectabilité qui leur manquait jusque-là.

Le danger est de banaliser des concepts dangereux pour la République. | Jacques Paquier via Flickr
Le danger est de banaliser des concepts dangereux pour la République. | Jacques Paquier via Flickr

Les Protocoles des Sages de Sion défendait l'idée que juifs et francs-maçons possédaient un plan de conquête pour dominer le monde. La théorie du «grand remplacement» avance la thèse que les musulmans s'entendraient pour islamiser l'Europe et en premier lieu la France. Les juifs ont failli disparaître jusqu'au dernier dans les chambres à gaz; ce fut là leur plus belle conquête. Quant aux six millions de musulmans installés sur le territoire de la République, des Français comme vous et moi, à part conquérir une part de reconnaissance, on les voit mal conquérir autre chose.

Ces théories abracadabrantesques sont généralement le fait d'individus qui pour se sentir exister ont un besoin presque compulsif de s'inventer des ennemis imaginaires. Insatisfaits d'eux-mêmes, de la société qui les entoure, de la vie qu'ils mènent, il leur faut attribuer ces désagréments répétés à un autre dont la particularité serait de partager une origine différente de la leur.

Ces gens-là considèrent que les nations ne sont point des entités vivantes susceptibles de changer au fil du temps mais des concepts réfrigérés dont toute altération engendrerait des conséquences mortelles. Ils sont comme ces grands enfants qui crèvent de trouille de quitter le nid familial pour affronter le monde. Un monde hérissé de dangers dont ils croient percevoir la présence à chaque coin de rue au point de s'imaginer l'existence de complots dont le but avéré serait leur disparition.

Cette forme de paranoïa a ceci de redoutable qu'elle permet à tout un chacun de trouver une explication à ses déboires répétés. La petitesse de son existence n'est plus le fait de sa propre médiocrité, de sa paresse, de son indigence intellectuelle mais la conséquence de forces contraires qui empêchent l'individu d'accéder à un statut mieux en rapport avec sa situation.

Mais ce besoin d'accuser l'autre d'être responsable de son malheur ne serait rien s'il ne s'accompagnait du sentiment que le pays où l'on a grandi est en train de disparaître, remplacé par un autre qui fait la part belle à l'étranger, au juif, au musulman, au métèque aux origines mêlées chez qui par principe l'amour de la patrie, la défense de l'intérêt général et l'exaltation du sentiment national feraient défaut.

On rêve d'une France pure, chrétienne, éternelle, concept vaseux qui verrait dans la France une entité figée dans le marbre du temps et vouée à le rester. La France ne serait pas un pays mais un concept philosophique, une ode à une nation dont le destin serait non seulement d'éclairer les autres nations mais d'incarner une forme de résistance face à tout ce qui viendrait corrompre le sang de l'Occident.

Au nom de cet idéal, on est prêt à tous les sacrifices, à tous les renoncements, à toutes les compromissions. À revisiter les fantômes du passé. À changer la trame du récit national. À subvertir l'histoire afin de la rendre conforme à ses aspirations. On met en doute l'innocence de Dreyfus. On prête au régime de Vichy des intentions pacifiques. On exalte l'œuvre colonisatrice dont on vante les vertus émancipatrices.

Qu'un juif comme Zemmour soit devenu la figure de proue de ces mouvements identitaires ne manque pas de piquant. Le retournement de valeurs est tel qu'il laisse sans voix. Comment un juif peut-il adhérer à une théorie du «grand remplacement» qui en creux le dénonce comme l'un des hommes à abattre, une atteinte à l'intégrité nationale? Voilà qui ne manque pas de soulever des étonnements infinis, des questionnements susceptibles de nous plonger dans des abîmes de perplexité.

À moins de considérer que Zemmour a cessé d'être juif –mais comment a-t-il fait le bougre, voilà des années que je cherche cette introuvable martingale?!– ce renversement de paradigmes accrédite l'idée que l'amour d'un pays, l'adhésion à une idée, quand elle sombre dans le mysticisme, portent en lui les germes de sa propre folie.

Une folie contagieuse, apparemment.

D'entendre Valérie Pécresse utiliser les expressions de «grand remplacement» et de «Français de papier» en dit long sur ce lent poison qui menace d'étrangler la nation française. De glisser de la sorte ces vocables dans un discours de portée nationale leur confère d'emblée une respectabilité, une autorité, un statut qui leur manquait jusque-là. C'est par la répétition inlassable que les juifs représentaient un danger mortel pour la nation allemande que cette hypothèse saugrenue a pris des allures d'évidence.

Il serait peut-être bon de s'en souvenir.

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