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Hong Kong: cette jeunesse militante en exil qui tente de ne pas perdre espoir

Temps de lecture : 8 min

Contre leur gré mais pour leur sécurité, les militants et opposants politiques hongkongais ont dû fuir la ville depuis l'application d'une loi répressive. Ces jeunes exilés entendent poursuivre leur combat en internationalisant leur cause.

Comme Frances Hui, de nombreux militants et opposants, par crainte pour leur sécurité, ont demandé l'asile politique. | Mitch Altman via Flickr
Comme Frances Hui, de nombreux militants et opposants, par crainte pour leur sécurité, ont demandé l'asile politique. | Mitch Altman via Flickr

Loin des yeux mais près du cœur: à plus de 13.000 kilomètres de sa ville natale, elle continue d'avoir la foi. Une foi, insiste-t-elle, qu'elle doit au peuple hongkongais. Surtout à celles et ceux qui n'ont pas eu la chance, les moyens, ou l'envie de fuir Hong Kong et qui voient, sous leurs yeux, le sort de la ville s'assombrir de jour en jour. Implacablement. «Tout ce que j'entreprends depuis que je suis partie, je le fais dans l'espoir de rentrer chez moi un jour. Être à Hong Kong, vivre en famille et profiter des libertés dont je bénéficiais auparavant, avec les Hongkongais», soutient Frances Hui.

Installée désormais à Washington DC, la militante de 21 ans poursuit son combat en exil pour alerter contre «l'autoritarisme du régime chinois». Tandis que les Jeux olympiques d'hiver se déroulent actuellement jusqu'au 20 février à Pékin, la jeune femme s'est pleinement investie dans une campagne visant à boycotter l'événement sportif.

Avec l'ONG qu'elle a fondée, We The Hongkongers («Nous les Hongkongais»), Frances Hui fait partie d'une coalition d'associations hongkongaises, chinoises, tibétaines et ouïghoures, réunies sous le hashtag #NoBeijing2022. Cette coalition propose des contenus alternatifs –débats, conférences, documentaires, concerts en live, performances artistiques– à la diffusion des Jeux olympiques qui se tiennent en Chine. Des JO que plusieurs pays ont décidé de boycotter diplomatiquement pour protester contre la violation des droits humains au Xinjiang, au Tibet et à Hong Kong. «Je travaille sur cette action depuis août 2020, peu après mon arrivée aux États-Unis», explique-t-elle.

Ce militantisme chevillé au corps, elle l'a acquis très tôt. Déjà, en 2014, alors âgée de 15 ans, Frances Hui rejoignait un groupe d'adolescents politisés comptant parmi les siens un certain Joshua Wong, célèbre militant, aujourd'hui derrière les barreaux. Du nom de Scholarism, l'organisation était, la même année, à l'origine de la Révolution des parapluies, qui a fait naître une jeune génération fermement opposée à la mainmise du Parti communiste chinois (PCC) sur Hong Kong.

Sous le coup de la loi sur la sécurité nationale

En 2019, pendant que les Hongkongais se soulevaient pacifiquement contre un projet de loi d'extradition vers la Chine, Frances Hui, à l'époque étudiante à Boston, coordonnait, de son côté, des rassemblements aux États-Unis et en Europe. Le but: soutenir les manifestants hongkongais réprimés par la police –plus de 10.000 d'entre eux ont, depuis, été arrêtés et près de 2.700 inculpés, en lien avec le mouvement pro-démocratie, selon Hong Kong Free Press. «À plusieurs reprises, j'ai rencontré des élus du Congrès pour encourager le gouvernement américain à durcir sa politique vis-à-vis des autorités chinoises et hongkongaises», ajoute la militante.

C'est ce lobbying qui l'a contrainte à s'exiler, dit-elle. De retour à Hong Kong, en mars 2020, elle ne s'imaginait pas repartir quelques mois plus tard. La jeune Hongkongaise aurait souhaité revenir vivre dans sa ville de 7,5 millions d'habitants. C'était sans compter l'application de la loi sur la sécurité nationale (NSL, «National Security Law»), élaborée par Pékin pour étouffer les aspirations démocratiques d'une jeunesse qui a tenu tête à la Chine de Xi Jinping. Une législation rétroactive qui, depuis le 30 juin 2020, rend passible de prison à vie les crimes de subversion, sécession, terrorisme et collusion avec l'étranger.

En réaction à la répressive NSL, d'autres pays anglo-saxons ont assoupli leurs conditions d'accueil des ressortissants hongkongais.

Plusieurs sources ont fait savoir à Frances Hui qu'elle risquait d'être sous le coup du nouveau texte draconien. «J'ai compris que j'étais une cible potentielle. Mon départ a été précipité», se souvient la jeune femme, qui n'a jamais ménagé le PCC et l'exécutif local. Amnesty International, qui vient de fermer ses bureaux à Hong Kong, recense l'arrestation d'au moins 154 personnes au titre de la NSL, dont certaines en raison d'une simple publication sur les réseaux sociaux, d'un chant anti-gouvernemental ou d'une interview accordée à un média étranger.

Comme Frances Hui, de nombreux militants et opposants, par crainte pour leur sécurité, ont demandé l'asile politique, aux États-Unis ou ailleurs. «Face aux arrestations, à la mise sous silence des médias» ainsi qu'aux «restrictions imposées aux élections et à l'opposition démocratique», le président Joe Biden a promis, le 5 août 2021, un «refuge» temporaire aux Hongkongais présents sur le sol américain. Il s'agit précisément d'un sursis de dix-huit mois avant toute obligation de quitter le territoire.

En réaction à la répressive NSL, d'autres pays anglo-saxons ont assoupli leurs conditions d'accueil des ressortissants hongkongais. À l'image de l'Australie, qui devrait introduire, en mars, deux visas de résidence permanente pour les citoyens de Hong Kong qui ont vécu dans le pays. Et du Canada, dont les diplômés hongkongais des universités canadiennes peuvent demander un permis de travail de trois ans: d'après le South China Morning Post, 14.500 Hongkongais ont, l'an passé, demandé à y travailler ou à y étudier en vue de décrocher une résidence permanente.

Exilés par milliers

Taïwan est également une terre d'accueil pour les exilés hongkongais. L'une des plus importantes, pour sa proximité géographique et culturelle avec Hong Kong. Le 1er juillet 2020, le gouvernement taïwanais créait un bureau spécial qui traite les dossiers des Hongkongais désireux de s'installer sur l'île via des visas d'investissements. Environ 13.000 d'entre eux, un record, ont obtenu un titre de séjour en 2021. Le signe d'une volonté croissante des Hongkongais de s'établir sur l'ancienne Formose.

En août 2021, les autorités hongkongaises ont comptabilisé une perte de 90.000 habitants sur une année. Or, le nombre exact de Hongkongais fuyant la répression, depuis la NSL, est sûrement plus élevé. Un mois plus tôt, le militant Simon Cheng, fondateur de l'association Hongkongers in Britain (HKB), affirmait au Monde que 100.000 Hongkongais avaient débarqué rien que sur le sol britannique en un an. Les liens historiques perdurent entre Hong Kong, ex-colonie britannique rétrocédée à la Chine le 1er juillet 1997, et le Royaume-Uni, la destination la plus prisée des jeunes Hongkongais qui prennent le large.

Tel est le cas de S. Chou, co-fondateur de HKB, qui a obtenu l'asile politique en novembre 2021. «J'ai fait la demande auprès du gouvernement britannique quand j'ai appris que les autorités de Hong Kong avaient émis un mandat d'arrêt à l'encontre de Simon Cheng le 31 juillet 2020, un mois après l'introduction de la NSL. Je me suis senti en danger», précise le jeune homme de 23 ans, qui ne pensait pas devoir en arriver là. «Ma mère non plus n'y a pas cru», dit-il.

Installé à Londres, il se souvient, avec nostalgie, des gigantesques manifestations de juin 2019, réunissant jusqu'à 2 millions d'habitants: «Les rues étaient noires de monde. Cette puissance collective et cette solidarité des Hongkongais m'ont profondément ému», se remémore S. Chou. La brutalité de la police pour tenter de faire reculer le mouvement, initialement pacifique, l'a ensuite convaincu de s'engager et de lancer des campagnes de crowdfunding pour soutenir les manifestations, encore possibles avant la NSL. Aujourd'hui, il assure ne rien regretter, bien qu'il soit loin de sa famille.

L'espoir britannique

Honcques Laus, lui, n'a même pas pu dire au revoir à ses parents. «Pour des raisons de sécurité, je ne suis plus en contact avec eux», déplore le jeune homme âgé de 20 ans. Au mois de juin 2020, juste avant l'adoption de la NSL, il a filé à l'aéroport. Direction le Royaume-Uni, où il a immédiatement demandé l'asile politique qu'il attend toujours. Le bonhomme a eu du flair. Tout comme Simon Cheng, Honcques Laus a été l'une des premières personnes accusées d'enfreindre la NSL et recherchées par la police hongkongaise.

Le pouvoir chinois n'a pas attendu cinquante ans après la rétrocession pour remettre définitivement Hong Kong au pas, et n'a pas honoré ses engagements.

«Cette loi est une atteinte catastrophique aux libertés individuelles. J'ai été forcé de m'exiler, de quitter ma patrie, en raison de mes opinions politiques», témoigne celui qui, en 2019, s'est rendu aux consulats britannique et américain, à Hong Kong, pour réclamer des sanctions à l'encontre de l'exécutif pro-Pékin. Depuis une ville anglaise qu'il préfère ne pas dévoiler, ce militant en faveur de l'indépendance continue à promouvoir la culture et l'identité de Hong Kong. «J'ai lancé la campagne “Free The Books”, qui consiste à donner des ouvrages interdits par le régime tyrannique hongkongais à des bibliothèques britanniques», détaille le militant.

Honcques Laus et S. Chou font partie de la jeune génération née après la rétrocession. Eux n'ont pas pu bénéficier du passeport BNO («British National Overseas»), un titre de voyage accessible aux Hongkongais nés avant 1997 et à leurs enfants. Au lendemain de la mise en vigueur de la NSL, le 1er juillet 2020, Boris Johnson avait annoncé son intention d'étendre les droits de ce document puis fustigé une «violation manifeste de l'autonomie de Hongkong». Théoriquement, la déclaration sino-britannique de 1984 était en effet censée garantir aux Hongkongais des libertés inconnues en Chine continentale, au moins jusqu'en 2047, selon le principe «un pays deux systèmes».

Sauf que le pouvoir chinois n'a pas attendu cinquante ans après la rétrocession pour remettre définitivement Hong Kong au pas, et n'a pas honoré ses engagements. Le Premier ministre britannique, quant à lui, a tenu sa promesse. Le 31 janvier 2021, les Hongkongais éligibles –5,4 millions selon le Home Office– pouvaient donc demander en ligne le fameux BNO, qui les autorise maintenant à travailler au Royaume-Uni pendant cinq ans. Depuis, selon les chiffres officiels, 90.000 Hongkongais ont postulé: beaucoup de militants, d'opposants, de jeunes et de familles avec des enfants.

Proches de l'accablement

En juillet 2021, Carmen Lau a posé ses valises à Londres, munie d'un BNO. Quand elle était petite, ses parents avaient fait pour elle la demande de ce passeport particulier. Elle se considère ainsi «bien lotie». En particulier lorsqu'elle compare sa situation à celle des Hongkongais demandeurs d'asile, souvent isolés, en proie à la dépression: ils mènent une vie dure, déplore-t-elle, et n'ont pas le droit de travailler. La jeune femme de 26 ans relativise. Même si elle a dû fuir en raison de son statut de personnalité politique.

Cette ex-conseillère de district a été témoin de l'écrasement, crescendo, de l'opposition politique. «Je ne m'attendais pas à ce que le gouvernement jette en prison plusieurs prétendants aux législatives», confie-t-elle, en référence, fin janvier 2021, aux cinquante-trois figures pro-démocratie arrêtées, dont quarante-sept ont été inculpées. «Étape par étape, Pékin prend le contrôle de chaque partie des institutions à Hong Kong», observe-t-elle, désabusée.

«La société civile est dissoute, la presse libre démantelée: sur place, il n'y a plus vraiment d'espoir.»
Carmen Lau, Hongkongaise exilée à Londres

Les dernières législatives de décembre dernier, Carmen Lau les a donc suivies depuis le Royaume-Uni. Avec d'autres militants en exil, elle a appelé les habitants de Hong Kong à rester chez eux et à ne pas aller voter pour les candidats qui ont juré «patriotisme» à l'exécutif local et à Pékin. Ce qui lui a valu d'être recherchée par les autorités hongkongaises. Message toutefois reçu à Hong Kong, où les habitants ont boudé les urnes: 30% de participation seulement, le pire score depuis la rétrocession.

«Le boycott de ces élections illégitimes montre que les Hongkongais n'ont pas totalement baissé les bras», commente Finn Lau, figure militante, installée aussi à Londres. Le Hongkongais de 28 ans admet cependant que les espaces de liberté à Hong Kong se sont réduits comme peau de chagrin: «Tout peut être aujourd'hui considéré comme une violation de la NSL et n'importe qui peut être injustement accusé de franchir les innombrables et amovibles “lignes rouges” du gouvernement», résume-t-il.

«La société civile est dissoute, la presse libre démantelée: sur place, il n'y a plus vraiment d'espoir, tranche Carmen Lau. On imagine à quel point les citoyens de Hong Kong souffrent de l'oppression du PCC. En tant qu'exilés, il est de notre devoir de continuer à faire entendre la voix des Hongkongais auprès de la communauté internationale

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