Culture

Tous ces chemins qui mènent à «Nous»

Temps de lecture : 5 min

Au nord et au sud de la capitale, le film d'Alice Diop explore avec générosité et rigueur les multiples dimensions d'existences singulières, dans l'entrelacs de rapports humains dont il aide à mieux percevoir la nature, en refusant tous les simplismes.

Droit de cité pour un regard ouvert. | New Story
Droit de cité pour un regard ouvert. | New Story

On attend. On regarde. On écoute. Quelque chose va apparaître, à la lisière. C'est très exactement ainsi que s'ouvre le film. Et c'est très exactement ainsi qu'il va fonctionner.

Le nouveau documentaire d'Alice Diop prend son élan à partir d'un beau récit de François Maspéro, Les Passagers du Roissy-Express, qui parcourait toutes les stations du RER B, ligne de transports en commun traversant l'Île-de-France du nord au sud, c'est-à-dire aussi des territoires au statut social terriblement contrasté.

Mais le parcours auquel invite Nous n'a rien d'un enfilage de perles sociétales le long d'une voie ferrée. Initié dans un lieu qui ne se trouve même pas sur la ligne, le film invite à un voyage autrement riche, qui tient de la plongée, de la convivialité et de la méditation autant que du trajet.

Un voyage qui, surtout, saura chaque fois se situer à l'exacte géolocalisation sensible de la multiplicité des personnes et personnages qui y figurent –dont la cinéaste elle-même.

«Personnes et personnages» puisque celles et ceux qui apparaissent sont toujours à la fois des individus réels, situés, accueillis par la caméra et le micro dans un contexte défini, et des figures appartenant à une histoire, qui les habite, et sous certains aspects les dépasse.

Le titre le dit très simplement: ce film s'intéresse à nous, qui vivons dans ce pays, en ce moment. Il invente de multiples possibilités de le faire à partir de cette France dite «périurbaine» si souvent caricaturée ou invisibilisée. Pourtant Nous n'est pas un portrait de la société actuelle, ni même de la banlieue, mot qui renvoie à une réalité riche de multiples singularités, quand «les banlieues» isole et stigmatise.

Nous n'est pas un portrait, parce qu'un portrait, c'est plat et avec un cadre autour. Exactement ce qu'esquive le film.

Un été au parc, quelque part en Seine-Saint-Denis. | New Story

Il l'esquive avec le grand Malien qui dort dans une fourgonnette et répare des voitures sur les parkings, avec la retraitée rieuse dans son pavillon minuscule, avec les inconsolables de la mort de Louis XVI à la basilique Saint-Denis, avec les gosses qui font de la luge sur des cartons, avec les trois filles noires au pied de la cité entre affection joueuse et ragots, chez l'écrivain et philosophe Pierre Bergounioux dans sa belle maison à Bures-sur-Yvette...

La durée et la distance

Chaque fois il y a quelque chose de plus que la vision immédiatement lisible, dotée d'un sens repérable d'une situation-type –ce qu'on appelle un cliché. Il faut de la durée pour cela, durée qui n'a pas besoin d'être longue, mais doit permettre de dépasser le signe trop évident, immédiatement associé à un savoir prémâché, à des préjugés, même bienveillants.

Il suffit, par exemple, en croisant quelques jeunes types dans un parc, de les regarder assez, et assez bien, pour ne plus voir les archétypes plus ou moins inquiétants ou condescendants qui s'associent «spontanément» –bien sûr rien de spontané là-dedans– à semblables profils, gestuelles, manières de parler et de s'habiller.

Au singulier, la banlieue est un beau mot. | New Story

Il faut un sens imparable de la juste distance, qui n'est pas, là non plus, seulement affaire de centimètres ou de mètres entre qui filme et qui est filmé. Mais qui est la capacité à éprouver, de la part de la cinéaste, et à faire éprouver, par celles et ceux qu'elle filme, et par celles et ceux qui verront ce qu'elle a filmé, un régime d'attention particulier, qui n'a rien de sympa, de cool, mais rien non plus d'hostile ni de surplombant.

La tension et l'absence

Lorsqu'Alice Diop filme, et lorsqu'elle assemble ses images, il y a, toujours, une forme de tension, qui ne tient rien pour acquis, ni pour le meilleur ni pour le pire, qui parie sur la richesse des signes qu'émet chaque visage, chaque corps, chaque situation, chaque paysage. Qu'ils peuvent émettre, quand les outils du cinéma sont activés de manière aussi juste.

Au pied des tours, les jeux codés de l'amitié et de l'affirmation de soi de trois princesses. | New Story

Il faut voir, tout au début, ce plan vide d'un carrefour nocturne sans rien de spectaculaire, quelque part dans une des villes de la banlieue nord de Paris. Et percevoir l'incroyable variété des vibrations qui en émane, tout autant que de certains visages filmés en très gros plans, filmés comme des paysages justement.

Ou qui émane des mains qui travaillent, d'un soudain décrochage dans la voix qui raconte un souvenir, de la place dans cet espace-temps du Mémorial de Drancy. Les exemples sont innombrables. Et si les situations évoquées sont loin d'être toutes heureuses, une sorte d'énergie vitale, et même joyeuse d'être ainsi du côté de la vie, court au long du film comme une onde.

Cette épaisseur de vécu se déploie encore grâce à la dimension personnelle, intime, qui fait partie de la dynamique de Nous. C'est la proximité affectueuse d'Alice Diop avec sa sœur, visiteuse médicale qui fait chaque jour la tournée des personnes âgées, et l'introduit chez certaines d'entre elles –pas toutes, pour de multiples raisons, qui font aussi partie du récit.

Et c'est surtout la relation de la réalisatrice à ses parents et à son enfance, la mémoire émue de sa mère, la figure impressionnante du père, tous deux venus du Sénégal, l'existence de quelques images tournées en vidéo familiale à l'époque, et plus encore l'absence de tant d'autres.

Comme tout film digne de ce nom (il n'y en a pas tant), celui-ci vibre de ce qui y reste invisible. La cinéaste dit filmer en réponse aux images manquantes de son enfance, mais ces images inexistantes hantent de manière féconde ce qu'elle réalise à présent.

Éloge de la lisière

Elle dit aussi, et cela participe du réseau de mouvements qu'active Nous, ses négociations complexes avec la part d'affirmation et la part de refus de ses multiples héritages, qui sont pour elle en Afrique et en France. Un enjeu qui concerne chacune et chacun, même si jamais de la même manière.

Alice Diop écoute Pierre Bergounioux dans son bureau, lisant ses carnets. | New Story

Et, avant la séquence finale dans un milieu où on n'attendait ni le film ni son autrice, la rencontre avec le romancier essayiste lisant ses carnets devant une collection de statues africaines résonne comme une nouvelle chambre d'échos.

Les affinités entre la manière dont l'écrivain de Miette a évoqué la ruralité du centre de la France sans jamais l'enfermer dans des stéréotypes et celle dont la réalisatrice de La Mort de Danton et de Vers la tendresse évoque une partie des environs de Paris, essentiellement en Seine-Saint-Denis, sont bien de la même ambition, de la même sensibilité, même si les moyens sont à l'évidence très différents.

Une logique profonde, poétique, fera que lors de sa conversation avec Alice Diop, le mot autour duquel s'ouvrait le film vienne à la bouche de Bergounioux: la lisière. Là où du neuf, du mystérieux, du vivant peut apparaître.

Et c'est bien là que se situe le film, c'est bien ainsi qu'il invite à entendre son titre: Nous ne se prétend pas une recension sociologique de la France ou de certaines parties de ce pays. Et bien sûr il défait tout ce qui relèverait, dans l'emploi du pronom personnel pluriel, d'un enfermement communautaire et d'un geste d'exclusion.

Avec les ressources de son art, Alice Diop propose plutôt un cheminement, pour à la fois accueillir les singularités et construire du commun. Si le mot n'était si fréquemment sali en ce moment, on dirait bien qu'il fait ainsi de la politique.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Nous

d'Alice Diop

Séances

Durée: 1h57

Sortie le 16 février 2022

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