Culture

Avant Whitney Houston et «Bodyguard», «I Will Always Love You» n'était pas une chanson d'amour

Temps de lecture : 5 min

En 1992, Whitney Houston interprétait son plus grand succès. Un carton mondial qui a éclipsé les origines de cette chanson pourtant déjà bien connue du public américain.

La chanson fut écrite par Dolly Parton pour rendre hommage à son mentor, Porter Wagoner. | Capture d'écran Whitney Houston via YouTube
La chanson fut écrite par Dolly Parton pour rendre hommage à son mentor, Porter Wagoner. | Capture d'écran Whitney Houston via YouTube

Il n'y a pas de plus grande star au monde que Rachel Marron. Comédienne, chanteuse, elle a été victime d'une tentative d'assassinat commanditée par sa propre sœur, ne devant sa vie qu'à la lucidité et au sens du sacrifice de Frank Farmer, son nouveau garde du corps. Celui-ci s'est interposé entre sa protégée et la trajectoire de la balle. Touché, il est resté assez lucide pour abattre le tireur.

Quelques jours plus tard, alors que Rachel doit partir en tournée et que Frank rejoint son nouveau contrat, ils se retrouvent sur le tarmac de l'aéroport. Rachel monte dans l'avion, ce dernier démarre, mais la diva crie soudainement au pilote de s'arrêter. Au moment précis où la rampe touche le sol pour laisser Rachel sortir et courir embrasser Frank, la chanson «I Will Always Love You» retentit, transformant ce film très moyen en objet culte des années 1990.

Un succès commercial dément

Ce film, c'est Bodyguard, sorti sur les écrans en 1992. Le rôle de Frank Farmer est interprété par Kevin Costner, et celui de Rachel Marron, franchement autobiographique, par Whitney Houston. Le personnage qu'elle incarne pourrait bien être une version fantasmée de sa propre carrière, presque prémonitoire: en fait, Rachel Marron, c'est Whitney Houston, mais deux ans plus tard.

En France, le public associe Houston à ce morceau, et inversement. Mais aux États-Unis, c'est un peu différent.

Mais qu'importe. De ce film réalisé par Mick Jackson, on retient principalement cette chanson finale, «I Will Always Love You», chantée par Houston elle-même, et qui en propulsera la bande originale au sommet des charts américains. Mieux: il s'agit, encore aujourd'hui, du quatrième disque le plus vendu de tous les temps. Oui, juste derrière Thriller de Michael Jackson, Back In Black d'AC/DC et The Dark Side Of The Moon de Pink Floyd.

Whitney Houston est décédée le 11 février 2012 à l'âge de 48 ans. Le lendemain, lors du gala qui a précédé comme chaque année la cérémonie des Grammy Awards, les hommages ont afflué. Jennifer Hudson a notamment interprété «I Will Always Love You» en hommage, validant l'idée que cette chanson et cette chanteuse sont liées à jamais. En France, le public associe Houston à ce morceau, et inversement. Mais aux États-Unis, c'est un peu différent.

Conquérir le public

En fait, «I Will Always Love You» est une reprise. Pas d'un titre obscur ou oublié que le film Bodyguard aurait remis sur le devant de la scène, non. Plutôt un des plus grands classiques de la musique populaire américaine, certainement l'une des chansons de country les plus fameuses de l'histoire du genre. Et on pèse nos mots. La version originale date de 1974. Elle fut écrite et interprétée par Dolly Parton, surnommée «The Queen of Country Music», un sobriquet mérité tant ses ventes de disques sont faramineuses.

Retour en 1967. Dolly Parton, jeune chanteuse prometteuse, est recrutée par l'une des stars de la country, Porter Wagoner, au sein du show télévisé qui porte son nom. Ils forment un duo qui enchaîne les succès, jusqu'à être nommé Groupe vocal de l'année par la Country Music Association en 1968. Oui mais voilà: Porter Wagoner n'a plus rien à prouver. Il cherche à faire éclore sa protégée en solo, à propulser une carrière qui, pour le moment, reste foncièrement rattachée à la sienne.

Le public a du mal à soutenir Dolly Parton. Il lui préfère encore l'ancienne chanteuse du Porter Wagoner Show, Norma Jean, qui a dû quitter l'aventure, paraît-il, pour stopper sa liaison avec Wagoner et préserver son récent mariage. Bref, malgré quelques incursions dans le top 10 des charts country avec des titres comme «The Last Thing On My Mind» en 1968, Dolly Parton reste cantonnée à un second rôle.

Un sens pas si caché

Et puis, peu à peu, la donne change. Dolly Parton enchaîne les succès solo au début des années 1970. «Joshua», «Coat Of Many Colors», «Touch Your Woman» et surtout l'immense tube «Jolene» font d'elle l'une des valeurs sûres de la musique country. Les nombreuses directions et les nombreux paris pris par Porter Wagoner ont fini par payer. Il est désormais temps pour Dolly Parton de prendre son envol, seule. Même si Wagoner aurait bien fait perdurer leur collaboration encore quelques temps, les deux artistes se séparent.

Libre, Dolly Parton sait cependant ce qu'elle doit à son mentor. Elle écrit donc une chanson, semblable à une histoire d'amour: «If I should stay / Well, I only would be in your way / And so I go, and yet I know / That I'll think of you each step of my way» («Si je devais rester / Je serais uniquement dans ton sillage / Alors je pars, et pourtant je sais / Que je penserai à toi à chaque pas sur mon chemin»).

C'est aussi l'une des très rares chansons à succès qui aborde une séparation non amoureuse et calme.

Voici donc les premières phrases de «I Will Always Love You», non pas dédiée à un hypothétique amour perdu, quitté, mais à Porter Wagoner, l'homme qui a lancé la carrière de Dolly Parton. L'ambiguïté amoureuse est savamment entretenue, mais suffisamment floue pour lire, entre les lignes, le message réellement adressé. Celui d'un remerciement profondément amical et professionnel.

Première réinterprétation

«I Will Always Love You» atteint la première place des charts country. C'est aussi l'une des très rares chansons à succès qui aborde une séparation non amoureuse et calme. Car si un homme avait écrit sur ce sujet, il est fort probable, au vu du catalogue et du paternalisme existants, que le morceau aurait relaté les pertes et les fracas, la douleur, la rancœur. Mais une femme ne doit pas avoir de rancœur. En tout cas pas dans la musique populaire américaine blanche des années 1970.

Les années passent et «I Will Always Love You» devient un véritable classique de la country. La carrière de Dolly Parton, elle, ne cesse de prendre de l'ampleur. Elle se décline même au cinéma dans des films tels que Comment se débarrasser de son patron, Le Vainqueur, mais surtout La cage aux poules, réalisé par Colin Higgins en 1982. Dolly Parton y partage l'affiche avec l'acteur Burt Reynolds, rien que ça.

Peu après la sortie de l'original, Elvis Presley lui-même avait voulu en faire sa propre version.

Pour l'occasion, elle enregistre une nouvelle version de sa chanson dédiée à Porter Wagoner. Sauf que cette fois, le sens premier du texte est comme gommé, le contexte du film ne laissant place qu'à l'interprétation classique: celle d'une histoire d'amour. Dans l'inconscient collectif américain, «I Will Always Love You» s'adresse à un homme quitté, un point c'est tout.

Un acte manqué

Alors, dix ans plus tard, lorsque sort Bodyguard avec Whitney Houston et Kevin Costner, le public a presque entièrement oublié les origines de la chanson. Dolly Parton avait longtemps refusé de voir son classique interprété par une autre. D'ailleurs, peu après la sortie de l'original, Elvis Presley lui-même avait voulu en faire sa propre version. Mais le contrat proposé par le manager du King, le fameux Colonel Parker, étant jugé très déséquilibré par la chanteuse, cette dernière a refusé. Et s'en est mordu les doigts des années plus tard.

En 1992, Dolly Parton était donc prête à voir «I Will Always Love You» lui échapper un peu. Elle ne s'imaginait certainement pas que, grâce à Whitney Houston, sa chanson inonderait le monde. Et deviendrait, aux yeux d'une immense partie du public, une chanson de Whitney Houston. Et non plus de Dolly Parton.

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