Politique

La mission impossible de Robert Poujade, premier ministre de l'Écologie

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Sous l'autorité de Jacques Chaban-Delmas et de Pierre Messmer, il a dû batailler pour faire entendre sa voix. En fonction de 1971 à 1974, Robert Poujade ne s'est pourtant pas montré inutile.

Robert Poujade, décédé en avril 2020, dérangeait-il jusque dans son rang? | Pressens Bild / AFP
Robert Poujade, décédé en avril 2020, dérangeait-il jusque dans son rang? | Pressens Bild / AFP

En janvier 1971, l'exécutif nomme Robert Poujade au gouvernement. Jusque-là député de la Côte-d'Or, il prend la tête d'un tout nouveau ministère, celui de la Protection de la nature et de l'Environnement. Pas une mince affaire. «Notre existence a été un combat chaque semaine», avance le gaulliste dans son ouvrage de 1975, au titre évocateur, Le ministère de l'Impossible.

«Enraciner l'environnement au sein du grand public et modifier les comportements de l'administration» a été une tâche ardue, explique l'ex-secrétaire national des étudiants du RPF, mouvement fondé par le général de Gaulle. Plusieurs fois, écrit-il, «on a essayé de persuader le président Pompidou qu'il fallait [m']écarter».

Robert Poujade, décédé en avril 2020, dérangeait-il jusque dans son rang? «Le gouvernement est rarement une équipe, chacun joue sa partie», affirme-t-il dans son livre, en pensant sans doute à la petite phrase de son collègue à l'Économie et aux Finances, Valéry Giscard d'Estaing: «Votre ministère est intéressant. Il ne devrait rien coûter à l'État.» Oui, avance Poujade, «la politique est brutale».

Néanmoins, il accepte la requête de l'exécutif avec plaisir. Après sa nomination au gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, il dit juger sa mission de protection de la nature «nécessaire». Et le novice de déclarer qu'il bénéficie du soutien du chef de l'État, à l'origine du lancement du ministère. «Georges Pompidou avait bien senti que l'environnement changeait», explique Alexis Vrignon, enseignant-chercheur à l'université de Pau et des Pays de l'Adour et auteur de La naissance de l'écologie politique en France, paru en 2017.

Selon Robert Poujade, le président avait estimé que ce portefeuille deviendrait de plus en plus important au sein des gouvernements futurs. En attendant, Georges Pompidou lui demande «d'apprendre aux Français à respecter la nature, d'empêcher de couper les arbres, de protéger les paysages».

L'écologie, oui, mais la croissance, surtout

Lors d'un Conseil des ministres de juin 1970, le président va plus loin: «Il faut que nos villes restent habitables, que soient protégées nos plages, nos forêts; que l'espace rural soit préservé pour la vie des agriculteurs et pour le repos des citadins, que la civilisation industrielle s'insère dans la nature sans la détruire.» Des mots puissants… autant que ceux qu'il a prononcés à Chicago un peu plus tôt sur la «transformation du milieu» causée par les humains.

Seulement, l'heure n'est pas encore à l'écologie. Robert Poujade doit concilier protection de la nature et croissance économique. L'exécutif veut industrialiser la France coûte que coûte. «Georges Pompidou pense qu'il faut un fort taux de croissance pour développer le pays; il dote ce ministère de la Protection de la nature d'un sacerdoce moral plus que d'attributions administratives contraignantes», rappelle l'historien interrogé par Slate. Aussi, le président prévient son ministre qu'il aura peu de «moyens».

Un ministère de la parole

Autour de lui, le manque de soutien est aussi flagrant que le budget est maigrichon. Albin Chalandon, ministre de l'Équipement et du Logement, lui lance d'ailleurs: «Tu es préposé à embêter tout le monde». À commencer par les membres du gouvernement, avec qui il «marchande» afin de récupérer prérogatives et services. Par exemple le ministère de l'Industrie, pour obtenir la surveillance des pollueurs (celui-ci s'en chargeait «médiocrement», pour Poujade).

Résultat: «Ils étaient tous de l'avis que le ministère de l'Environnement était faible et pas en mesure de changer les choses.» Poujade le sait bien: «Réclamer en 1971 une politique générale de l'environnement était presque une gageure.»

Robert Poujade, loin de la figure du gaulliste rigide et clivant, doit jongler avec les doléances des uns et des autres.

Le ministre refuse que les projets de construction, par exemple, abiment le patrimoine naturel. Parfois, il s'enflamme, sans pouvoir changer grand-chose. Notamment du côté des industries. «La pollution, c'est chacun de nous, et vous messieurs qui dirigez de grandes entreprises, lâche-t-il par exemple. Nul ne peut esquiver ses devoirs.»

À la tête d'un «ministère de la parole», comme le dit Alexis Vrignon, Robert Poujade, loin de la figure du gaulliste rigide et clivant, doit jongler avec les doléances des uns et des autres. La protection de la nature n'entraîne pas (encore) l'adhésion des masses. Mais «elle est populaire», déclare-t-il. Ce que confirme l'historien.

«Depuis la fin des années 1960, on voit apparaître des débats de société. Le monde change, les Français prennent conscience de l'industrialisation et de l'urbanisation, poursuit Alexis Vrignon. La place de la voiture ou la dégradation du patrimoine commencent à être évoquées dans les médias grand public… Des mouvements de protection de la nature, comme la Fédération française des sociétés de protection de la nature, ancêtre de France Nature Environnement, entendent peser sur les décisions d'aménagement.»

Un bon ministre?

Toujours est-il que le ministre avance. Après son départ en 1974, Le Monde estimera que son bilan a été «bon». Outre la création de zones à protéger (à l'instar des calanques), il a pris des mesures visant à limiter les nuisances des pollutions sonores, de l'eau, de l'air. Il s'est insurgé contre les abandons fréquents de véhicules dans la nature; pour retrouver les propriétaires et les faire «payer», il a créé un fichier national des cartes grises. Et il a proposé un plan de désulfuration du fioul et un autre visant à réduire la teneur en plomb de l'essence.

«Une politique trois fois plus ambitieuse que celle que j'ai menée aurait eu sur les taux de croissance des effets marginaux.»
Robert Poujade dans Le ministère de l'Impossible

Après son départ du gouvernement, Robert Poujade préside pendant cinq ans le Conservatoire du littoral, un établissement public qu'il a cofondé et qui vise notamment à protéger les espaces des zones côtières. Cette volonté de sauvegarder faune et flore lui tient à cœur. C'est une passion qui remonte à son enfance, avait-il raconté à la revue d'histoire Vingtième Siècle. Son père l'emmenait sur les sentiers alpins et lui «disait de respecter les fleurs». Dans sa jeunesse, Robert Poujade a adhéré en particulier à la Ligue urbaine et rurale (la future Fédération Patrimoine-Environnement).

À Dijon, ville qu'il a dirigée entre 1971 et 2001, il a créé une nouvelle usine d'épuration ainsi qu'une usine d'incinération des ordures ménagères. «Nous n'avions pas le choix. J'ai exigé des normes qui paraîtraient aujourd'hui très insuffisantes et qui à l'époque paraissaient très exagérées», explique-t-il dans son interview à Vingtième Siècle. L'ancien édile dit avoir également créé les rues piétonnes. Par ailleurs, sous son autorité, le vaste parc de la Combe à la Serpent a été classé parc naturel.

Environnement et justice sociale

En avance sur son temps, il se doutait qu'il fallait aller beaucoup plus loin qu'il n'avait pu le faire à travers ses postes. Pour Robert Poujade, c'était une absurdité de penser qu'une action environnementale puisse risquer de «compromettre la croissance»: «Une politique trois fois plus ambitieuse que celle que j'ai menée aurait eu sur les taux de croissance des effets marginaux», écrit-il.

Dans Le ministère de l'Impossible, il poursuit ainsi: «Une bonne politique d'environnement, parce qu'elle épargne le gaspillage de biens essentiels et précaires, parce qu'elle évite leur accaparement, parce qu'elle les rend à la communauté, est une des formes les plus modernes et les plus efficaces d'une politique de justice sociale…» Selon Alexis Vrignon, le livre «est prophétique de l'impuissance de ce ministère de l'environnement jusqu'à des dates récentes».

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