Monde / Culture

Elizabeth II a toutes les raisons du monde d'adouber Camilla future reine consort

Temps de lecture : 7 min

Camilla Parker Bowles a longtemps été l'une des femmes les plus détestées du Royaume-Uni. Elle en sera un jour reine consort, puisque telle est la volonté de Sa Majesté.

La reine Elizabeth II et la duchesse de Cornouailles se rendent à la cérémonie d'ouverture du Parlement, à Londres, le 14 octobre 2019. | Niklas Halle'n / AFP
La reine Elizabeth II et la duchesse de Cornouailles se rendent à la cérémonie d'ouverture du Parlement, à Londres, le 14 octobre 2019. | Niklas Halle'n / AFP

Que restera-t-il de la monarchie britannique à la mort de la reine Elizabeth? Personne, ni au palais ni dans le public, n'est vraiment prêt à affronter cette question tant cette petite dame à la silhouette chapeautée se confond avec l'institution. Pourtant c'est inéluctable, ce jour se rapproche.

À 95 ans, Sa Majesté vient tout juste de passer le cap inédit outre-Manche du jubilé de platine: soixante-dix ans sur le trône. À la surprise générale, elle a profité de l'occasion pour adouber sa bru, exprimant le «souhait sincère que le moment venu, Camilla soit connue comme reine consort».

L'annonce a fait son effet: le lendemain 6 février, les tabloïds anglais titraient tous sur «Queen Camilla», portrait couronné de l'intéressée à l'appui. La nouvelle en éclipsait presque les rétrospectives et cahiers spéciaux prévus depuis des mois pour marquer le jubilé historique d'Elizabeth.

«Aucun de nous ne vivra éternellement»

Pourquoi cette déclaration, et particulièrement à ce moment-là? La reine aurait pu se contenter de jubiler de son jubilé, et adopter l'attitude très Windsor qui consiste à ne jamais donner son avis. Mais Elizabeth II a le sens du devoir chevillé au corps, et conscience qu'«aucun de nous ne vivra éternellement». À ses yeux, sa tâche première est de veiller à la continuité de la monarchie. Or si Charles est son héritier tout désigné depuis ses 3 ans, le statut de sa seconde épouse, Camilla, est encore sujet à polémique dans le royaume.

La question de savoir si elle deviendra reine engendre régulièrement spéculations, sondages et chroniques enflammées. Deux camps s'affrontent: d'un côté ceux qui voient toujours Camilla comme la maîtresse, l'interlocutrice du fameux «Tampon Gate», l'éternelle rivale de Diana, celle que William et Harry ont eu du mal à accepter, et même la potentielle responsable de la fuite des Sussex (la rumeur dit qu'elle se serait montrée peu accueillante avec Meghan). De l'autre ceux, moins nombreux d'après les sondages, qui estiment qu'après tout elle est le vrai grand amour de Charles, qu'elle a bien mérité sa place et donc le titre qui ira avec.

La ritournelle ayant trop duré, il fallait régler l'affaire du statut de Camilla avant qu'un triste événement ne vienne mettre le palais au pied du mur. Ou peut-être encore avant que l'autobiographie du prince Harry, dont la publication est annoncée pour fin 2022, ne remette de l'huile sur le feu...

Alors pour épargner d'épineux débats à son fils aîné, Elizabeth II a tranché. Profitant d'être au sommet de sa popularité (85% d'opinions favorables) et d'avoir tous les yeux tournés vers elle et son record historique, la reine a commencé par souligner dans son message l'importance des consorts: «Ce fut une bénédiction pour moi d'avoir trouvé dans le prince Philip un partenaire prêt à endosser le rôle de consort, et faire avec abnégation les sacrifices qui vont avec. C'est un rôle que j'ai vu ma propre mère remplir pendant le règne de mon père.»

Après l'hommage à ceux sans qui rien n'aurait été possible, la reine a poursuivi en remerciant son peuple. «Je reste éternellement reconnaissante et honorée par la loyauté et l'affection que vous continuez à me témoigner. Et quand, dans la plénitude des temps, mon fils Charles deviendra roi, je sais que vous lui apporterez à lui et à sa femme Camilla le même soutien que vous m'avez donné; et c'est mon souhait sincère que le moment venu, Camilla soit connue comme reine consort.»

Voilà, ça tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, une sorte de directive anticipée calée derrière un point-virgule, mais c'est écrit et signé «Votre Servante, Elizabeth R». Sous la plume royale, la gracieuse formule «je sais que vous lui apporterez à lui et à sa femme» sonne en réalité comme une injonction: zou, dossier classé, exécution-merci-au-revoir. Délicat de remettre en question la volonté de Sa Majesté adorée, d'autant plus quand on célèbre ses soixante-dix années de service à la nation, n'est-ce pas?

Sommes-nous vraiment prêts pour la «reine Camilla»?

Cette lettre prouve que les temps changent, et la monarchie avec. En 2005, Elizabeth II avait décidé de ne pas assister au mariage civil entre Charles et Camilla. Cheffe de l'Église anglicane, ne cautionnant pas franchement le divorce, la monarque considérait alors que cette union devait rester une affaire discrète. Elle ne s'était pointée que pour la réception privée, dont elle avait tout de même consenti à régler la facture (sympa). À l'époque, Buckingham avait annoncé que Camilla porterait dorénavant le titre de duchesse de Cornouailles, et non princesse de Galles, par respect pour la mémoire de Lady Diana. Il avait également été précisé que le jour venu, Camilla deviendrait princesse consort, et non reine...

La mort de Diana reste l'un des rares traumatismes qui ont ébranlé la couronne. Son ombre plane toujours au-dessus du palais, puisqu'elle reste la mère du futur roi William, et sa statue trône depuis l'été 2021 (qui aurait dû marquer ses 60 ans) dans les jardins de Kensington Palace. Dans le pays, personne n'a oublié la princesse des cœurs, ni cette interview à la BBC en 1995, dans laquelle elle confessait, larmoyante: «Nous étions trois dans ce mariage, donc c'était un peu encombré...» Dès lors Camilla, la troisième roue du carrosse que Diana surnommait aussi «le Rottweiler», devenait l'une des femmes les plus haïes du pays.

Mais depuis, de l'eau a coulé sous London Bridge. Désormais près d'un mariage anglais sur deux se termine en divorce, et Camilla a su faire ses preuves. Dix-sept ans de bons et loyaux services à sourire auprès de Charles dans toutes les inaugurations, visites et voyages officiels à travers le Commonwealth sans faire le moindre faux pas, ça compte. Du point de vue de l'image, sa présence détend le prince de Galles, participe à le rendre plus accessible. Comme un autre consort avant elle, Camilla a le bon goût de faire rire Charles. Or dans la famille royale, l'humour est un ciment.

Autre bon point: la duchesse de Cornouailles ne rechigne pas à la tâche: avec plus de 200 engagements par an pré-pandémie, elle est patronne de quelque 90 œuvres de charité et s'est notamment engagée contre les violences conjugales, pour l'aide aux personnes âgées, ou encore pour la promotion de la lecture et l'adoption des animaux. De nobles causes qui touchent le peuple. Camilla a aussi su s'y prendre avec la presse, ne relevant jamais aucune attaque, se montrant même chaleureuse avec le gang de chroniqueurs royaux qui suit le couple princier partout, accordant à l'occasion quelques interviews.

Peu à peu, elle a fini par grignoter des points de popularité, comme en témoigne l'apparition récente dans les magasins de souvenirs de mugs et autres masques à son effigie. Dans le cœur de la reine, c'est son fidèle dévouement à Charles qui lui a permis de marquer des points (ainsi que son amour des bêtes). Aussi, en décembre 2021, Elizabeth nommait Camilla dame de l'ordre de la Jarretière, soit le plus haut rang de la chevalerie britannique. Un honneur auquel aucun autre conjoint de ses enfants n'a eu droit.

Si Camilla n'est que la onzième personnalité préférée de la famille royale avec 34% d'opinions favorables, sa cote est en hausse constante. La récente déclaration de la reine a aussi pour but de faire basculer davantage l'opinion publique en sa faveur. D'ailleurs, l'archevêque de Canterbury, Justin Welby, s'est lui-même empressé d'approuver cette décision sur Twitter.

Les temps changent donc, et il serait inopportun de reprocher à la monarchie ou au clergé, souvent taxés de suivre des principes poussiéreux, de s'accorder enfin avec l'air du temps pour permettre à une seconde épouse d'avoir les mêmes droits qu'une première.

Le signe d'une régence imminente?

Certains observateurs voient derrière cette prise de position de la reine la signature de Charles, qui serait déjà à la manœuvre en coulisse pour placer sa femme. Peter Hunt, ancien correspondant royal pour la BBC, avance: «Pourquoi maintenant? Pourquoi générer volontairement des gros titres sur la reine Camilla plutôt que se concentrer sur le jubilé de platine? La réponse tient sûrement dans le transfert du palais à la cour de Charles, une cour très consciente de la possibilité d'une régence dans le futur.»

Bien sûr ces derniers mois, en particulier depuis la mort de son mari Philip, la reine apparaît plus fragile. En octobre, elle a voulu trop en faire et a fini hospitalisée une nuit à Londres. On lui a diplomatiquement demandé de lever le pied, sur son gin-Dubonnet du soir comme sur son agenda, mais elle a encore toute sa tête et n'a rien délégué de son pouvoir constitutionnel.

Sa décision à propos de Camilla a logiquement été prise en concertation avec Charles, et même avec l'accord de William. Il apparaît d'ailleurs que si elle n'a pas été officialisée plus tôt, dans les secrets de Buckingham, le choix était en fait acté depuis au moins cinq ans.

Dans sa lettre de jubilé, Elizabeth II écrit aussi: «Alors que nous célébrons cet anniversaire, j'ai le plaisir de vous renouveler la promesse que j'ai faite en 1947 que ma vie sera toujours consacrée à votre service.» Autrement dit, ne comptez pas sur elle pour abdiquer. Elle prépare le terrain pour son héritier et lui délègue des fonctions de représentation fatigantes, mais ne passe pas la main. Le dernier mot lui revient quand il s'agit de statuer sur le sort des Sussex, celui du prince Andrew (le fils préféré qu'elle a fini par écarter à la suite d'une plainte pour viol), ou encore le futur titre de Camilla. C'est encore elle qui place, écarte ou met en lumière ses pions sur l'échiquier royal.

Elizabeth n'a rien perdu de son autorité, ni de sa capacité à mettre la pression –sur son peuple comme sur son clan. Si elle approuve Camilla, elle lui rappelle qu'il faudra se montrer à la hauteur, évoquant comme un avertissement un rôle qui demande «sacrifices» et «abnégation». De son côté, elle continue à recevoir chaque jour ses red boxes, gère les affaires courantes et s'entretient une fois par semaine avec le Premier ministre. Cette année de célébrations est la sienne. Les festivités prévues en juin devraient avoir un retentissement mondial, et contribuer à booster le retour du tourisme en Angleterre. Le pays tout entier le sait: la reine reste son meilleur atout de soft power.

À 95 ans, forcément, elle inquiète; mais chez les Windsor, les femmes sont solides. La reine mère a atteint 101 ans, peut-être encore un record que pourrait battre sa fille. Et puis les réactions spontanées à l'évocation de la «reine Camilla» ont prouvé que l'Angleterre n'était pas encore prête à donner du «Your Majesty The Queen» à une autre femme...

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