Monde

Au Canada, les gilets rouges sont entrés dans les villes

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Le mouvement de protestation auquel on assiste ces jours-ci est comme un bouton de fièvre d'une maladie qui s'appellerait le trumpisme.

À Ottawa, les camionneurs font le plein de carburant avant de reprendre leur mouvement de protestation, le 5 février 2022. | Minas Panagiotakis / Getty Images North America / Getty Images via AFP
À Ottawa, les camionneurs font le plein de carburant avant de reprendre leur mouvement de protestation, le 5 février 2022. | Minas Panagiotakis / Getty Images North America / Getty Images via AFP

Je commençais à désespérer. Depuis mon installation au Canada, voilà quelques années, j'avais été sevré de ces grands mouvements sociaux et de leurs débordements en tous genres qui agitent si souvent la société française. Vert de rage, j'avais assisté de loin à l'avènement des «gilets jaunes», à l'éclosion des antivax, à toutes ces poussées de colère dont chaque fois j'avais espéré qu'elles se reproduisent dans ma nouvelle patrie.

En vain.

Les jours, les semaines, les années passaient sans que jamais la voix du peuple ne retentisse. J'avais l'impression de vivre au milieu d'une population hébétée, si honteusement disciplinée qu'elle semblait avoir perdu tout goût pour la révolte si jamais elle en eût un jour. En mon for intérieur, je rageais. J'étais en manque de mobilier urbain qu'on brûlait, de devantures de magasins qu'on défigurait, de toute cette allégresse de la foule révoltée qui sème sur son passage chaos et désolation.

Où est donc le peuple me disais-je? J'en étais presque à songer à un retour vers ma terre natale quand soudain, venu des confins du pays, un bruit sourd ébranla la nation toute entière: les camionneurs, las d'appliquer des lois sanitaires d'une violence inouïe, décidèrent de prendre leur destin entre leurs mains. Des provinces les plus reculées, des rivages des deux océans, ils accoururent et foncèrent sur Ottawa, bien déterminés à se faire entendre.

Ah mes amis, ce que ce spectacle de camions traversant le pays d'ouest en est réchauffa mon cœur. Quelle noble allure ils avaient donc, ces camionneurs au volant de leurs trois tonnes, avec leurs vitres baissées d'où pendouillaient myriades de drapeaux rouges qui exaltaient la fierté d'appartenir à un pays bien décidé à dire non à la dictature sanitaire, à la confiscation des libertés publiques, à la mainmise de l'État sur nos vies individuelles!

Bariolés de slogans qui ne laissaient aucun doute sur leurs motivations («F**K TRUDEAU»), parfois accompagnés d'innocents drapeaux SS qui disaient tout l'éclat de leur détermination, encouragés par des centaines de millions d'individus venus les encourager au bord des routes, nos camions et nos camionneurs, soutenus par toute la fine fleur du trumpisme, fonçaient sur Ottawa comme naguère les croisés sur Jérusalem la captive.

Arrivés sur place, ils prirent position avec l'aplomb de ceux qui savent la justesse de leur cause, la noblesse de leur combat. À coups de klaxons qui résonnaient comme le long sanglot de l'homme blanc dépossédé de tout, ils entreprirent de dire à la population que l'heure de la libération approchait. Bientôt des têtes tomberaient, le peuple reprendrait la mainmise sur son destin, et il en serait fini de cette société décadente où s'engraissent les élites mondialisées pendant que le bas peuple crève la dalle.

Voilà dix jours qu'ils sont sur place à emmerder leur monde. Comme ils n'osent rien casser ni encore moins brûler quoique ce soit (le Canadien sait se tenir), ils passent leurs journées à klaxonner et à klaxonner encore. Et quand ils ne klaxonnent plus, ils klaxonnent encore. À chacun ses armes. Ce week-end ils ont essaimé dans d'autres villes du Canada. Je les ai vus en bas chez moi. C'était un peu monotone. Des voitures passaient et repassaient en klaxonnant. À un feu rouge, un contre-manifestant se tenait là avec une pancarte qui disait: «Que celui qui a une petite bite klaxonne». Le soir tombé, les petites bites sont retournées chez elles. Moi aussi du coup.

On ignore leurs motivations exactes. Probablement eux-mêmes ne le savent pas non plus. L'abandon du passeport vaccinal, le départ du gouvernement, l'indépendance des provinces de l'Ouest, le droit au port d'armes, le rétablissement de la liberté, enfin de leur liberté, le rêve d'une nouvelle Amérique où le petit blanc retrouverait son prestige d'antan.

À eux seuls, ils incarnent les défis de la démocratie quand elle se retrouve confrontée à des embryons de minorité dont la frustration, la peur et la défiance demeurent le seul moteur. Que faut-il opposer à ces braves gens dont l'horizon intellectuel se limite à écouter les incessantes et rassises diatribes répandues par Fox News et consorts et à s'imaginer des complots qui n'existent que dans leur imaginaire apeuré?

Que peut faire, que doit faire la démocratie face à l'ivresse de l'incivisme, à cet échappement de la raison, à cette glorification de l'individu qui voit dans l'autorité étatique le frein à ses désirs de vivre selon ses propres lois et non point celles de la République? La démocratie a la force avec elle. La force de la loi. La force du suffrage universel. La force de la représentation nationale derrière laquelle se range la très grande majorité des citoyens et qui lui permet in fine d'exercer sa force répressive.

Jusqu'à maintenant, elle s'est bien gardée de s'en servir.

Sans qu'on sache vraiment si à force d'exhiber cette apparente faiblesse, elle ne risque pas d'être dépassée par des phénomènes qui, nés de rien, peuvent entraîner derrière eux tout un conglomérat de causes disparates dont le seul ennemi serait précisément l'expression du fait démocratique.

L'Amérique de Trump est loin d'être morte.

Ce qui se passe au Canada ces jours-ci en est la preuve éclatante.

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