Culture

«Enquête sur un scandale d'État» et «L'Horizon», l'entropie et l'utopie

Temps de lecture : 7 min

Alors qu'en cette période préélectorale le cinéma français multiplie les approches de la politique, le thriller de Thierry de Peretti et la fable écologiste d'Émilie Carpentier ouvrent des perspectives sur d'autres façons de faire récit en écho à l'état de la société.

Roschdy Zem interprète (admirablement) le héros ambigu d'Enquête sur un scandale d'État. | Pyramide Distribution
Roschdy Zem interprète (admirablement) le héros ambigu d'Enquête sur un scandale d'État. | Pyramide Distribution

Parmi les nombreuses âneries fréquemment proférées à propos du cinéma français figure celle prétendant que celui-ci ne s'occupe pas de la réalité, ou de la situation politique –ce qui, en fait, veut dire qu'il ne s'en occupe pas comme la télévision, ou comme les Américains, les deux seuls modèles que reconnaissent les donneurs de leçons de soumission.

Même dans ces termes-là, ce reproche n'est plus de mise, et la proximité de l'élection présidentielle voit l'arrivée sur les écrans d'un nombre inhabituel de films concernant explicitement la politique au sens le plus littéral –attentifs à ce phénomène, les Cahiers du cinéma de février consacrent d'ailleurs un dossier à «Filmer la France», à partir de quelques-unes des sorties marquantes du moment.

Sans distinguer ici documentaires et fictions, témoignages, pamphlets, drames, comédies et paraboles, la succession ces dernières semaines, et dans celles qui viennent, de La Fracture, Municipale, Présidents, Nous, Un peuple, Un autre monde, La Campagne de France, La Croisade, En nous, Les Graines que l'on sème, Retour à Reims, Le Monde d'hier, Les Promesses, La Disparition, En même tempsfinissent, par leur nombre même, par donner matière à un apparent paradoxe.

Comme si, au moment où il se répète sans cesse que les Français ne s'intéressent plus à la politique, du moins dans ses procédures instituées, le cinéma tentait de faire contrepoids à ce supposé désintérêt.

Il est plus vraisemblable que les films, de manières variées et avec plus ou moins d'emprise sur l'état du monde, entreprennent de reconstituer un territoire du politique, en écho avec les réalités et les imaginaires d'aujourd'hui. Quitte à souligner ainsi au passage le hiatus si criant entre la politique (la machine et ceux qui l'incarnent) et le politique (les enjeux et les possibilités de partager un espace-temps commun).

Au sein de ce processus, deux des films qui sortent en salles ce 9 février pointent dans deux directions différentes, l'une et l'autre susceptible de contribuer à cette reprise au présent des possibilités de faire récit, de faire proposition sensible, en phase avec l'état de la société française.

«Enquête sur un scandale d'État» de Thierry de Peretti

Enquête sur un scandale d'État prend en charge dans sa construction même la perte de repères, l'effondrement des grilles simplificatrices pour décrire une réalité sociale complexe, en partie opaque, où des puissances hétérogènes capables d'innombrables alliances ou oppositions entre elles ne cessent de recomposer des rapports de causalité, des rapports de force instables et souvent contre-intuitifs.

Initié comme une classique fiction de dénonciation des rouages malfaisants de l'État sur le mode de la révélation salvatrice, le thriller de Thierry de Peretti ne va cesser d'en déjouer, ou plutôt d'en fragmenter la trajectoire, pour une approche finalement plus réaliste, dans son incertitude, que l'énoncé de tout discours.

Le troisième long-métrage du réalisateur des Apaches et de Une vie violente s'inspire d'une véritable affaire, qui avait donné lieu à un livre, L'Infiltré, cosigné par ceux qui deviennent deux des personnages principaux du film, la taupe introduite dans un réseau de trafiquants jouée par Roschdy Zem et le journaliste de Libération qu'interprète Pio Marmaï. La troisième figure centrale est le patron des stups campé par Vincent Lindon.

Le titre d'Enquête sur un scandale d'État renvoie clairement au genre du film d'enquête et de dénonciation, thriller politique mettant à jour les compromissions et les crimes commis par, ou sous couvert des plus hauts dirigeants –politiques, économiques, judiciaires, policiers...

Vincent Lindon campe le patron des stups aux méthodes controversées. | Pyramide Distribution

L'histoire, qui a en effet défrayé la chronique, concerne un chargement de drogue introduit en France. Le scénario se concentre sur le tandem composé d'un infiltré de la police et du journaliste qu'il a contacté pour lui révéler des manquements, voire un important trafic organisé par le patron des flics.

Le film de Thierry de Peretti s'appuie ainsi sur les ressorts classiques du genre –et une très solide interprétation. Mais peu à peu la version de l'infiltré sur laquelle repose la dénonciation apparaît comme moins assurée. Et la croyance, qui le sert, du journaliste dans cette présentation des faits semble moins évidente, les explications du flic ou le travail de la justice restent à tout le moins recevables.

Puis la relation entre le journaliste et l'ex-indic apparaît également comme problématique, tandis que le comportement final de la rédactrice en chef viendra ajouter encore au trouble.

Défaire les certitudes

Plus le film avance, plus il défait la certitude –romanesque, morale, politique– de la distribution du bien et du mal, voire de la matérialité et du sens des faits.

Enquête sur un scandale d'État est même assez intrigant dans sa construction, entre complexité et roublardise: tous ceux qui, par conviction ou par habitude de consommation des fictions de ce genre (ça fait beaucoup de monde) pensent que les flics sont forcément les vrais salauds y trouveront confirmation dans le film, suffisamment allusif pour ne pas interdire de s'en tenir à cette approche. Qui restera disponible à une multiplicité d'hypothèses et à l'absence de conclusion y trouvera de quoi nourrir un minimum ce doute.

Le journaliste joué par Pio Marmaï (à droite) recueille le témoignage de l'ex-infiltré. | Pyramide Distribution

Cette déconstruction, ou du moins cette fragilisation susceptible de rouvrir des questionnements, éventuellement de prendre acte de l'effondrement des grilles de lecture classiques, se rapproche des choix de scénario et de mise en scène d'autres films récents pourtant fort différents à tout autre égard, sinon de s'être eux aussi «inspirés de faits réels».

Ainsi L'Ennemi de Stephan Streker, sur un fait divers sentimental concernant un député en vue, film qui fera de la non-résolution de la question posée (assassin ou pas?) et des effets de contamination de cette non-résolution un puissant ressort dramatique.

Ou Arthur Rambo de Laurent Cantet, à propos d'un jeune écrivain rattrapé par ses tweets ignobles sous pseudonyme, enclenchant une multiplicité d'accusations et de culpabilités contradictoires entre elles, et assumées comme contradictoires, déjouant l'énoncé d'un jugement. La Troisième Guerre de Giovanni Aloi, à propos d'un groupe de soldats de l'opération Sentinelle, tendait dans le même sens avant que la pulsion du bouclage scénaristique ne vienne le plomber in fine.

Du pire (le jeu de massacre généralisé et démagogique d'Oranges sanguines) au meilleur (la richesse sans systématisme de Nous d'Alice Diop, qui sort le 16 février, l'envolée aux confins du réalisme et du fantasmagorique du Viens je t'emmène d'Alain Guiraudie, sortie le 2 mars), il existe encore bien d'autres possibilités. D'autres manières, pour le cinéma français actuel, de traduire en film une nouvelle intelligence de la réalité.

«L'Horizon» d'Émilie Carpentier

Aux antipodes de cette pédagogie du trouble, le cinéma est aussi dans son rôle en proposant une fable qui pointe vers une perspective riche de sens, quand bien même elle relève pour l'heure de la fiction. C'est le principe du premier film de la jeune réalisatrice Émilie Carpentier.

L'Horizon est clairement une fable. Mais cette fable s'appuie d'une part sur un projet politique, projet que son caractère pour le moins hypothétique ne rend pas moins pertinent, et sur des éléments de réalité quant à eux bien établis.

L'hypothèse est celle du ralliement des adolescents issus des cités aux formes les plus innovantes de critique de l'organisation de la société, celles qui inscrivent au cœur de leurs préoccupations et de leurs pratiques la catastrophe environnementale comme donnée extrême des crimes du capitalisme.

Le film n'a, pas plus que quiconque d'ailleurs, la moindre idée de comment s'y prendre, au-delà de la gentille fiction de la romance entre un activiste anti-implantation d'une grosse dalle de béton dédiée à la marchandise sur des terres agricoles et une ado des barres de HLM jusque-là uniquement branchée sur les modèles consuméristes et festifs qui saturent les réseaux sociaux.

Arthur (Sylvain Le Gall) et Adja (Tracy Gotoas) déterminés à rêver d'un autre monde. | Les Films du Losange

Assumée comme utopie, la proposition ne se nourrit pas moins d'éléments factuels, se référant largement à l'expérience des ZAD, en particulier Notre-Dame-des-Landes, à la lutte contre l'implantation de EuropaCity, et à la description des violences policières y compris contre les manifestations non-violentes.

Un geste de montage

Éclose entre influenceuse Insta et compost alternatif, l'idylle d'Adja et Arthur est clairement une variation contemporaine sur le modèle Roméo et Juliette, les amants issus de deux collectivités hostiles, avant de s'épanouir entre permaculture et coups de matraque.

Mais elle est surtout un geste de cinéma, un geste de montage, au sens élevé du mot: quand le fait d'assembler deux images distinctes en fait naître une troisième.

Ce montage assumé entre les deux personnages opère en écho à un autre, entre les immeubles d'une banlieue et la campagne. Loin d'être irréaliste, ce rapprochement qui déplace l'opposition ville-campagne appelle une représentation plus instable des interrelations entre des paysages et des manières d'habiter.

Clin d'œil à sa volonté de déstabiliser une perception de la réalité à la fois bloquée et sinistre, le fait de retourner brièvement sa caméra tête en bas participe ainsi de l'affirmation du statut que revendique L'Horizon: celui d'un conte utopique, où utopie ne signifie pas impossible mais piste vers quelque chose qui reste à inventer.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Enquête sur un scandale d'État

de Thierry de Peretti

avec Roschdy Zem, Pio Marmaï, Vincent Lindon

Séances

Durée: 2h03

Sortie: 9 février 2022

L'Horizon

d'Émilie Carpentier

avec Tracy Gotoas, Sylvain Le Gall, Niia

Séances

Durée: 1h24

Sortie: 9 février 2022

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