Culture

Abusif mais charmant: «Red Rocket» vous ferait presque aimer une ordure

Temps de lecture : 7 min

​​​​​​​Portrait déjanté d'un acteur porno déchu, le film de Sean Baker interroge notre capacité à aimer les pires ordures.

Red Rocket, un film de Sean Baker, 2022. | Le Pacte
Red Rocket, un film de Sean Baker, 2022. | Le Pacte

Si tous les hommes toxiques n'étaient que manipulateurs, cruels et abusifs, personne ne tomberait jamais sous leur emprise. Mikey, le protagoniste de Red Rocket (en salles depuis le 2 février), est un guignol attachant. C'est aussi un manipulateur égoïste qui laisse partout où il passe un sillon d'amertume et de destruction, et lorsque l'on réalise l'étendue des dégâts, il est déjà trop tard.

Avec son nouveau long métrage, le réalisateur Sean Baker place volontairement le spectateur dans une inconfortable ambivalence, et nous embarque dans la tête d'un personnage aussi charismatique que toxique.

Dans Tangerine, Sean Baker racontait la trajectoire et l'amitié touchante de deux prostituées à Los Angeles. Dans The Florida Project, le cinéaste américain nous plaçait à hauteur d'enfant pour suivre le quotidien de Mooney, une petite fille qui vit dans un motel de Floride avec sa mère. Baker aime filmer l'Amérique des marges, celle qu'on ne voit jamais à l'écran, et nous a habitués à des protagonistes complexes, mais faciles à aimer. Avec Mikey, le défi est tout autre.

Dans une scène d'ouverture mémorable rythmée au son de «Bye Bye Bye» des NSYNC, cet ancien acteur porno déchu débarque à Texas City, sa ville d'origine, avec un œil au beurre noir et pas un sou en poche. Lorsqu'il sonne chez son ex-femme Lexi et lui demande de l'héberger quelques jours, elle l'envoie bouler. Mais Mikey plaide, insiste, négocie, supplie, fait son numéro de charme. Elle finit par le laisser prendre une douche, et en un rien de temps, ce magouilleur irrésistible s'installe dans la maison, puis dans le lit de Lexi.

Émotions contradictoires

L'opération reconstruction de Mikey, un homme qui réussit à baratiner tous les gens qu'il croise pour survivre, est lancée. Rapidement, il s'attire l'affection du voisin, Lonnie, qui le conduit partout. Il prend contact avec la dealeuse du coin et vend de l'herbe pour se faire de l'argent rapidement. Et lorsqu'il rencontre une jolie vendeuse de donuts de 17 ans qui se fait appeler Strawberry, il voit en elle le potentiel d'une future recrue, et commence immédiatement à la séduire. On le comprendra plus tard, Mikey est un «suitcase pimp»: un homme qui vit sur le dos d'une actrice porno, généralement sa petite amie. À plusieurs reprises, il est d'ailleurs sous-entendu que la relation qu'il entame avec Strawberry est une reproduction de ce qu'il a fait à Lexi, et sans doute d'autres femmes.

Sean Baker, qui a fait du travail du sexe une de ses thématiques de prédilection, a lui-même côtoyé ce genre d'énergumènes aux personnalités aussi charismatiques que nocives. De passage à Paris avec son acteur principal Simon Rex, il explique ce qui l'a poussé à écrire le personnage de Mikey. «Je voulais que le public ressente ce que moi j'ai ressenti en traînant avec ces mecs. J'étais très partagé, parce qu'ils me divertissaient, ils me faisaient rire, et après coup je culpabilisais en me disant, “attends, pourquoi est-ce que je me suis impliqué, pourquoi est-ce que je les ai encouragés en riant?” Je voulais voir s'il était possible de retranscrire ça dans un film.»

Prise de conscience

Pari réussi: dès les premières secondes, on ne peut s'empêcher de tomber sous le charme de Mikey, incarné par Simon Rex avec une énergie diabolique. L'acteur de 47 ans, qui a lui-même eu une carrière rocambolesque, de quelques pornos dans sa jeunesse à un rôle principal dans Scary Movie 3, 4 et 5, est actuellement dans la course aux Oscars, et sa performance explosive lui a déjà valu plusieurs distinctions. Pour rendre le personnage sympathique malgré ses agissements, l'acteur explique qu'il a «juste dégainé le charme et poussé le charisme au maximum, ce qui a sans doute été un mécanisme de défense dans [sa] vie et [sa] carrière jusqu'à présent».

«Attends, pourquoi est-ce que je me suis impliqué, pourquoi est-ce que je les ai encouragés en riant?»
Sean Baker, le réalisateur du film

Mais plus le film avance, et plus il devient évident que Mikey, aussi charmant soit-il, est une énorme enflure. «C'est intéressant, tout le monde a un moment de prise de conscience différent», observe Sean Baker. Comme lorsque Lexi demande à Mikey pourquoi il ne l'a pas soutenue quand elle a perdu la garde de son enfant, et qu'il lui répond qu'il lui a envoyé un message Facebook. Ou bien lorsqu'il abandonne son ami Lonnie en pleine galère. Ou encore lorsque Strawberry (incarnée par la chanteuse Suzanna Son) lui chante une chanson, et qu'il reste complètement imperméable à son talent.

Pour le réalisateur, le premier moment charnière arrive lorsque Mikey se vante d'avoir gagné un prix pour une scène de fellation, et explique avec sérieux que c'est lui, et non pas l'actrice, qui a fait tout le boulot. June, la jeune femme avec qui il discute, le regarde d'un air circonspect. «June représente le public à ce moment-là, elle absorbe l'information comme nous. Cette scène arrive à environ 45 minutes du film, et on a donc laissé le public apprécier ce mec pendant 45 bonnes minutes, avant ce moment qui nous challenge sur la manière dont on va percevoir le personnage pour le reste du film», estime le réalisateur.

Équilibre dangereux

En jouant sur l'ambivalence que suscite Mikey, Red Rocket dépeint avec brio le champ magnétique irrésistible de ces manipulateurs, pervers narcissiques et autres personnalités abusives. À quel point il est facile de tomber sous leur charme, et difficile de s'extraire de leurs griffes lorsqu'ils vont trop loin. Simon Rex le rappelle: «On connaît tous ce genre de personne. Je connais des gens comme ça, et parfois c'est divertissant et c'est inoffensif, mais ça peut aussi s'avérer incroyablement toxique et épuisant.»

Cet équilibre dangereux est reflété dans le ton du film, très joueur, sans pour autant atténuer la noirceur de son personnage. Si les notes d'humour peuvent sembler désarçonnantes, cela ne signifie pas que Sean Baker prend son sujet à la légère. «Je trouve que les films qui n'ont qu'un seul ton sont malhonnêtes, explique-t-il. Quand il y a un vrai mélange de comédie et de pathos, ce qui reflète la vraie vie, là, c'est honnête. Je voulais nous embarquer dans un grand huit émotionnel: un coup on pense quelque chose, et juste après on pense quelque chose de totalement différent.»

Alors que Mikey et Strawberry partagent un moment tendre au bord de l'eau, au coucher du soleil, quelques secondes plus tard, un zoom rapide les dévoile en pleine galipette au bord de la jetée. Ce plan de sexe fugace et presque discordant agit comme une piqûre de rappel: ceci n'a rien de romantique.

Expérimentation avec le male gaze

Le cinéaste a pris des risques pour la mise en scène de ce film qu'il voit comme «une sorte de challenge et d'expérimentation bizarre». Il a notamment choisi d'épouser le male gaze, ce regard masculin objectifiant généralement absent de ses films.

«Je prends clairement le risque de perturber encore plus le public, surtout à l'époque dans laquelle on vit.»
Sean Baker, le réalisateur du film

«D'habitude j'ai une approche clinique, j'essaie d'être très objectif. Si je montre de la nudité féminine je montre exactement la même quantité de nudité masculine, et si je tourne de scènes de sexe, j'essaie de les rendre le moins érotiques possibles. Mais ce film, c'est une étude de personnage, et j'essaie de faire en sorte que le public entre dans la tête de Mikey. Je pensais donc qu'il serait plus honnête d'avoir des scènes qui vont dans ce sens. Je prends clairement le risque de perturber encore plus le public, surtout à l'époque dans laquelle on vit: c'est la dernière chose que les gens ont envie de voir. Mais je pense que c'est aussi un peu ça, l'idée: je comprends que vous n'ayez pas envie de voir ça, mais ça existe, cette mentalité existe, et je vais essayer de le montrer», avance Baker.

Un processus qui l'a mené à se poser «beaucoup de questions». «J'ai beaucoup analysé certaines scènes, non seulement la fin mais aussi plein d'autres, que je montais, et que je revoyais le lendemain, et le surlendemain, en demandant l'avis de mes partenaires. Je me demandais jusqu'où je pouvais aller, et je n'ai toujours pas toujours complètement résolu l'équation, parce que c'est extrêmement dur d'analyser son propre travail», poursuit-il.

Le résultat est effectivement perturbant, mais à bon escient. Le cinéaste admet volontiers avoir été anxieux concernant la dernière scène du film, celle qui adopte le plus clairement ce fameux male gaze, et laisse une large place à l'interprétation –sans spoiler, on peut dire qu'elle n'apporte pas la conclusion que beaucoup espèreraient. Mais Baker, qui n'en est pas à sa première fin ambiguë, était «encore plus inquiet à l'idée de faire une fin littérale, où son action finale déterminerait ce que l'on pense de lui. J'ai préféré laisser les gens du public écrire leur propre fin et entrer dans le monde un peu fantastique de Mikey.»

L'Amérique de Trump

Le film se déroule en 2016, juste avant l'élection de Donald Trump, et la campagne présidentielle s'invite souvent dans l'arrière-plan, que ce soit sur un panneau publicitaire ou à la télé, où l'on entend Trump ou Clinton prononcer des bribes de discours. Red Rocket est un récit dans lequel tout le monde exploite et est exploité, mais il peut aussi être lu comme un commentaire sur l'Amérique de Trump, et la fascination pour ces enfoirés amoraux qui font tout passer au culot, et finissent toujours par s'en sortir. Ceux que l'on ne prend pas immédiatement au sérieux, mais dont le comportement peut s'avérer dévastateur.

Baker maintient son délicat numéro d'équilibriste jusqu'à la fin: même après deux heures de mensonges, de caprices et de prédation sexuelle, on espère encore que Mikey finira par grandir, se racheter, alors même que le film suggère qu'il ne changera jamais, et qu'il continuera à mener sa vie de manière cyclique, allant de femme en femme et de désastre en désastre. Finalement, Red Rocket fonctionne aussi comme une mise en examen du public, incapable d'apprendre de ses erreurs, et toujours prompt à tomber amoureux d'affreux personnages.

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