Culture

Trois romans à lire si vous vous attaquez à l'œuvre d'Annie Ernaux

Temps de lecture : 3 min

La bibliographie de l'autrice est vaste. On voudrait tout lire, mais il faut bien commencer quelque part.

Annie Ernaux lors de la Foire internationale du livre de Guadalajara, au Mexique, le 4 décembre 2019. | Ulises Ruiz / AFP
Annie Ernaux lors de la Foire internationale du livre de Guadalajara, au Mexique, le 4 décembre 2019. | Ulises Ruiz / AFP

Elle est l'autrice du moment. L'an dernier, trois fois ses écrits ont inspiré nos cinéastes, alors les rayons de nos librairies regorgent de ses œuvres. Passion simple de Danielle Arbid avec Laetitia Dosch, récit d'un adultère où la maîtresse dans l'attente est protagoniste. L'Événement réalisé par Audrey Diwan ou l'avortement difficile d'une jeune fille. Et enfin, J'ai aimé vivre là, un documentaire de Régis Sauder.

Qui est cette autrice dont l'œuvre aujourd'hui résonne dans tous les esprits? Elle est femme de lettres. Une enfance et une adolescence dans la Normandie de la Seconde Guerre mondiale. Fille d'épiciers, elle devient professeure de lettres. Puis écrit un premier roman, refusé, qu'elle juge mauvais, dont elle dit avoir honte. En 1974, elle tente à nouveau et ça marche: Les armoires vides est publié aux éditions Gallimard. Dix ans plus tard, en 1984 elle remporte le Prix Renaudot avec La Place, un roman plus ou moins autobiographique sur son père.

C'est dans le plus ou moins que se situe le style Ernaux: elle observe, elle décrit, elle est littéraire certes, mais on peut facilement lui prêter des traits de sociologue. Tant son œuvre s'applique à analyser le monde et les gens. Alors, pour mieux la connaître, avec lequel de ses livres commencer? Car tous sont fins, courts, intenses, on voudrait tous les lire. Nous vous en recommandons chaudement trois.

Sur Annie et son rapport à la vie.

«Passion simple» (1992)

La narratrice est la maîtresse d'un homme marié. Il est étranger. Parle français avec un fort accent slave. Elle le désire physiquement de toutes ses forces. Tout son corps réclame la présence des mains rustres de l'homme russe.

Ici, Annie Ernaux n'écrit pas «le voir me donne des papillons dans le ventre ainsi qu'une certaine envie de lui», non, Annie aime les sucettes à l'anis et l'exprime: «mon sexe est humide»; «je laisse son sperme sur moi», elle a envie de lui, de le sucer, qu'il la prenne. Elle est femme qui désire. Femme qui attend. «Suis-je amoureux? Oui, puisque j'attends», écrivait feu Roland Barthes dans Fragments d'un discours amoureux.

Entre nous, qu'attend-elle? Lui? L'homme? Ou l'envie d'être prise? Par un homme interdit. Si vous avez aimé le condensé –à peine soixante dix-sept pages– de cette histoire d'adultère, retrouvez le journal intime tenu à cette époque: Se Perdre (2001). Annie Ernaux y est encore plus elle. Il ne faut pas avoir peur du vrai, du cru, du mordu. Car la morsure dans le sexe comme dans la littérature ne rend jamais un texte plus dur, mais plus vivant, il casse la désinvolture et nous offre la luxure. C'est dans l'intime qui se livre sans pudeur que chacun se retrouve. Il n'y a rien de sale, ce n'est que du sexe.

«L'occupation» (2002)

Titre intéressant. Il connote à lui seul les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale. Un mot pour un champ de bataille. Ici, il s'agit d'un ventre qui gronde, qui souffre, d'une femme qui quitte un homme. Puis qui le regrette. Et ne peut le récupérer, car voyez, celui-ci est d'ores et déjà pris. Par une autre. Mais quelle autre?

Nous aussi, lorsque notre être aimé en aime une autre, on veut savoir qui elle est. Pourquoi elle. Et c'est parti pour l'obsession –ou l'occupation de cette dernière dans notre esprit. Sans honte, sans rougir, la narratrice traque. Internet, à l'heure de l'écriture de ce livre, fait ses débuts. Aujourd'hui en trois clics sur Instagram, je sais qu'elle est laide, l'autre. L'autre de celui que j'aime en corps. La narratrice, elle, chasse l'information dans les annuaires, passe des coups de fils, devient enquêtrice.

Annie Ernaux est, dans chacun de
ses livres, cruelle de vérité.
Seule celle-ci blesse.

C'est de corps qu'il s'agit, non de cœur. «Je ne sais si je serais heureuse s'il revenait», écrit la narratrice. Mais l'ego, mais la curiosité, mais l'envie d'être idéalisée. Tu n'aimeras que moi. Cette sincérité qui suinte, telle la sueur durant l'amour, nous la retrouvons partout, dans chaque page de chaque livre d'Annie Ernaux.

Elle est, dans chacun de ses livres, cruelle de vérité –seule celle-ci blesse–, c'est ce même sentiment que nous retrouvons dans son chef-d'œuvre, nommé en 2019 au Prix international Man Booker: Les années.

«Les années» (2008)

Le livre de sa vie. Et puis de la nôtre aussi. Ici, Annie Ernaux écrit sur elle, sa mémoire, ses souvenirs, ses parents, les photos qu'elle retrouve… Ce sont soixante années de la France qu'elle dépeint avec une justesse certaine. La guerre, les commentaires des anciens, de ceux qui ne se sont pas battus. La jeune fille qui devient adolescente et jeune femme. Celle qui se regarde –et qui observe les hommes. Qui comprend l'attirance, la séduction, la chaleur dans le bas de son ventre.

Surtout, Les années est le récit de celle qui a peur d'un temps qui file vite, trop vite et qui a conscience, trop conscience, que tout sera oublié. Cela l'obnubile; que faire de sa mémoire? Que restera-t-il? Non de nos amours mais de cette photo? De cette épicerie? De ce souvenir déjà flou en l'esprit de celle qui l'a vécu? Annie Ernaux, sur toute sa bibliographie, accompagne chacun de nos instants de vie. Elle les écrit pour nous en souvenir. Tout ce qui est consigné restera, puisqu'il est intact quelque part, sur une page ou dans une mémoire.

Entre l'esprit et le corps, Annie Ernaux jongle avec une puissance aussi émotionnelle que furieuse. Jamais un mot non dit. Jamais d'hypocrisie. Jamais de cachoterie.

Tout ce qui doit être écrit, l'est.

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