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La neige artificielle aux Jeux d'hiver, une vilaine habitude qui s'est installée dans le temps

Temps de lecture : 4 min

Depuis plusieurs décennies, jeter des faux flocons sur les pistes olympiques est presque devenu une tradition pour faire face au manque cruel de précipitations.

Un athlète s'entraîne au Genting Snow Park de Zhangjiakou, en Chine, le 3 février 2022. | Marco Bertorello / AFP
Un athlète s'entraîne au Genting Snow Park de Zhangjiakou, en Chine, le 3 février 2022. | Marco Bertorello / AFP

Les Jeux olympiques démarrent le 4 février à Pékin en Chine et la planète entière aura les yeux rivés sur les compétitions. Et sur des athlètes s'apprêtant à concourir sur quasiment 100% de neige artificielle. Dans cette région au climat réputé plutôt doux, 300 canons ont eu à répartir –comme l'a rapporté en anglais le média chinois Global Times– 1,2 million de mètres cubes de neige de culture sur les différents sites des épreuves. Le WWF-France parle d'«aberration écologique et énergétique». Arnaud Gauffier, le directeur des programmes de l'ONG, l'assure: cela permet aux organisateurs de «garantir les épreuves, ainsi que les importantes retombées économiques». Depuis les premiers Jeux d'hiver, organisés dans les années 1920, en France, c'est précisément ce qui est espéré.

Le problème, c'est que «l'économie des sports d'hiver repose sur des aléas météorologiques et une ressource aléatoire, la neige», rappelle Steve Hagimont, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines.

L'armée à la rescousse

Pas de bol, lors de nombreuses éditions, il a fallu faire avec une météo capricieuse, en tout cas pas assez au goût des organisateurs. «Les premières grandes compétitions, organisées dans les années 1900 pour promouvoir ces sports et une nouvelle saison touristique dans les massifs de l'ouest de l'Europe, ont été régulièrement frappées par le manque de neige», précise l'historien. Puis, à la suite des JO inauguraux à Chamonix, en 1924, «les deuxièmes à Saint-Moritz, en Suisse, sont perturbés par des températures très hautes qui contraignent à annuler des épreuves», rappelle-t-il.

Le scénario va se répéter en 1932, à Lake Placid, aux États-Unis, en pleine crise économique. Steve Hagimont nous raconte: «Cela aurait été l'hiver le plus chaud depuis 147 ans, lit-on dans le compte-rendu officiel des jeux, la pluie et la chaleur ruinent les installations de bobsleigh et de patinage.» Alors que faire? Comment remplacer la neige qui ne tombe pas? «Pour rattraper les pistes, poursuit-il, les organisateurs récupèrent de la neige préservée sous les arbres.» On raconte même qu'on est allé chercher de la neige en train depuis le Canada...

Après la guerre, les progrès technologiques apporteront des solutions. Des véritables coups de pouce. Via les techniques de déneigement, les véhicules, les remontées mécaniques, les téléphériques, les télébennes et les télécabines, on arrivera à monter toujours plus haut. Et ainsi à exploiter des domaines enneigés qui étaient jusqu'à présent inaccessibles. Or, les années passent, les soucis demeurent. En 1964, l'Autriche doit compter sur un hiver doux et sec. Mais pas question de renoncer aux épreuves phares du ski alpin. Alors «le maire de la ville organisatrice, Innsbruck, fait appel à l'armée pour récupérer 15.000 m3 de neige sur les pistes d'altitude dans des conditions dangereuses». Une initiative très coûteuse.

Des canons à neige depuis 1980

En 1980, à Lake Placid, les organisateurs ne veulent pas prendre de risque. Pour se libérer des aléas climatiques, ils vont utiliser une technologie mise au point dans les années 1950 en Amérique: des canons à neige artificielle. Une première pour les JO. «Cette technique permet d'assurer la présence de la neige dans des zones où elle est aléatoire, mais aussi de développer de nouveaux sites de ski où la neige manquait, pourquoi pas sur les collines auprès des grandes villes», commente Steve Hagimont

Comme pour les Jeux olympiques, les stations de ski, autant en France qu'ailleurs, sautent le pas depuis les années 1970 pour les sports d'hiver et le tourisme. Le climat se réchauffe, les flocons de culture peuvent assurer l'enneigement en bas des pistes. Autant de mesures visant à «compenser les mauvaises dispositions climatiques et topographiques dans les Pyrénées, par exemple, ou dans le but de garantir les surfaces skiables les plus grandes possibles dans les Alpes». Les premières à investir? Les grandes stations telles Flaine, Courchevel, Val d'Isère, Les Menuires.

«Les stations de ski ont transformé bien des paysages naturels, les écosystèmes fragiles en pâtissent.»
Steve Hagimont, maître de conférences en histoire contemporaine

Les sites ont tout intérêt à y recourir et on peut supputer que la pratique va encore progresser. L'opération permet en effet de prolonger les saisons touristiques, et même de «sauver les exploitations» en difficulté financière, selon Steve Hagimont. Notamment dans les années 1980, une période sensible: «Les saisons sans neige se succèdent et accélèrent l'installation de canons face aux doutes sur la présence de neige.»

Une habitude depuis longtemps critiquée par les écologistes. Artificialisation des sols causée par la création de lacs artificiels, perturbation du cycle de l'eau, pression sur les ressources, destruction des habitats d'espèces parfois endémiques... L'historien spécialiste du tourisme l'assure: «Les stations de ski ont transformé bien des paysages naturels, les écosystèmes fragiles en pâtissent.»

«Les jeux d'hiver sont menacés»

En attendant, on ferme les yeux et on organise des épreuves olympiques dans des régions où l'on n'imagine pas forcément des épreuves de ski, vu les températures moyennes. Exemple à Sotchi, une station balnéaire au bord de la mer Noire et au climat presque «méditerranéen», qui a accueilli les Jeux en 2014. Pour que l'événement ait lieu, expliquait alors Libé, 700.000 m³ de neige venue d'ailleurs avaient été stockés sous des bâches isothermiques. Sans compter l'œuvre des canons, à partir de 2,5 millions de m3 d'eau, récupérés dans des lacs artificiels. Coût pharaonique, tant pour les finances que pour l'environnement.

Quatre ans plus tard, à PyeongChang, en Corée du Sud, jusqu'à 90% de la neige proposée sur les lieux des compétitions sera artificielle, écrit Bloomberg. «Une fuite en avant» pour le WWF: «On peut maintenir sous perfusion, mais les Jeux d'hiver sont clairement menacés, lance Arnaud Gauffier. La neige va disparaître.» Et Steve Hagimont de conclure que «les promoteurs des sports d'hiver sont rattrapés par le dérèglement climatique. La plupart des stations françaises n'ont pas d'avenir.»

Des scientifiques d'une université canadienne ont déjà sonné l'alerte dans une étude parue en 2014: d'après eux, face à la hausse des émissions de gaz à effet de serre, de nombreux anciens sites, notamment français, ne pourront sans doute plus accueillir les Jeux à horizon 2050-2080.

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