Culture

«Babysitting»,«Super-héros malgré lui»... La bande à Fifi vous aura à l'usure

Temps de lecture : 7 min

En huit ans, les films produits par la troupe d'humoristes sont devenus des blockbusters du cinéma français. Autour de Philippe Lacheau, ils développent un humour salace, basé sur la camaraderie et la gaudriole.

Super-héros malgré lui, le dernier opus du groupe, est un véritable pastiche de superproductions américaines. | Capture d'écran STUDIOCANAL France via YouTube
Super-héros malgré lui, le dernier opus du groupe, est un véritable pastiche de superproductions américaines. | Capture d'écran STUDIOCANAL France via YouTube

«Il faut secourir le guide tombé dans une grotte, vite, enlevez vos vêtements pour faire une corde», lance un des membres de la bande à Fifi. Les filles se dénudent avant de découvrir, gros choc, que le personnage joué par Julien Arruti porte un string rose sous son short. Moquerie générale. Ceci n'est qu'un moment parmi tant d'autres dans Babysitting 2, réalisé par Philippe Lacheau et Nicolas Benamou, une cascade de gags qui s'enchaînent à toute allure. Accrochez-vous et ne clignez pas des yeux. Tarek Boudali descend ensuite un ULM avec une fusée de détresse et Philippe Lacheau se fait pomper le venin après une morsure d'araignée à l'entrejambe par un Indien d'Amazonie, mimant, vous l'aurez deviné, une fellation. S'engouffrer dans la filmo de la bande à Fifi, c'est ne pas avoir peur d'une certaine idée du vide, ni du too much qui fait qu'on se cache les yeux dans son col roulé. Les gags défilent jusqu'à ce que les fans applaudissent, laissant les détracteurs K.O. debout.

Comment expliquer cette success-story incroyable? En quatre réalisations, Philippe Lacheau dépasse les 12 millions d'entrées, tandis que Tarek Boudali tutoie les 4 millions en deux films, le dernier plombé par une sortie en plein confinement. Leur modus operandi, c'est de faire tourner les uns dans les films des autres et de se donner des rôles comme on se faisait des vannes à l'école sur l'air de «tu m'as bien allumé dans ton dernier film, eh bien tu ne perds rien pour attendre». Dans leur bande, Julien Arruti, pas de film à son actif et, qui sait, peut-être le génie comique du groupe, joue fidèlement les idiots de service, toujours prompt à mimer le mec qui fait caca quand on a besoin de lui. Élodie Fontan, transfuge de la trilogie Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu, l'autre série à succès de la décennie, se fond parfaitement dans l'équipe si l'on en croit la bonne ambiance de son compte Instagram. Quant à la distante Reem Kherici, qui a tourné deux films aux succès plus modestes, elle en prépare un troisième avec Franck Dubosc dans le rôle principal.

Un certain savoir-faire

Le paradoxe de cette petite troupe élevée dans les premières années du «Grand Journal» est qu'elle n'a jamais été culte comme les têtes de gondole «Groland» ou «Les Guignols». Elle n'a jamais cherché à briller comme Jamel Debbouze. Ses membres étaient un peu les sous-Robins des Bois accolés à la fin de l'émission, quand on ne la regardait plus vraiment. Contrairement aux Nuls, aux Inconnus, à Kad et Olivier ou au Palmashow, leurs sketchs de l'époque n'ont même pas acquis une certaine postérité avec YouTube. Mais que de chemin parcouru pour la bande à Lacheau, lui qui, grimé en Leonardo DiCaprio zombie, sortait de son pantalon un poulpe avant d'insister pour avoir un bisou de la part de Kate Winslet, super gênée. Au cinéma, ils ont trouvé à la fois leur public et une certaine liberté.

Le premier élément de cette réussite, c'est d'abord un certain savoir-faire. Quatre-vingt-dix minutes, rarement plus, composées de gags visuels montés de manière cut pour accélérer le rythme. Les comédies de la bande à Fifi, et en particulier celles de sa star éponyme, sont testées pour maximiser leur efficacité. Cela permet aussi de démultiplier les tentatives de vannes pour qu'au bout de la dixième en deux minutes, même le cerveau le plus récalcitrant se laisse aller à un sourire voire un rire. C'est de bonne guerre, une arme largement utilisée dans les films des frères Farrelly ou des ZAZ en leur temps.

Le plus emblématique de ce «tout pour le tout» du rire à la Fifi, c'est un chat qui griffe les couilles des gens dans Alibi.com. Sans même juger de la qualité des gags, c'est une machine d'usure qu'entreprend la bande en les martelant. À la fin, il y en a bien quelques-uns qui font mouche. Dans ses meilleurs moments, la technique suit et sert le spectacle. Il y a dans certaines scènes de baston de Nicky Larson comme une forme de maîtrise de ces effets, qui élève la comédie au-dessus de ce qui se fait dans le genre en France.

Ce dont raffole Philippe Lacheau, c'est le foreshadowing. Suivant le principe du fusil de Tchekhov, l'auteur-réalisateur prépare ses blagues dans une longue traîne, pour ensuite déboucher sur un gag visuel. Ainsi, quand il se trimballe des carapaces de tortues gagnées lors d'une kermesse dans Babysitting, c'est pour, bien plus tard, transformer la scène en véritable Mario Kart grandeur nature. Quand un élément est introduit dans l'histoire, il sera forcément transformé en gag à un moment ou à un autre.

«Une vraie filiation avec le Splendid»

L'esprit de troupe est aussi un facteur déterminant dans ce succès. «La bande à Fifi, c'est un rendez-vous par an, ils assurent niveau promo. Ils font toutes les tournées en province, on les voit régulièrement chez Arthur dans “Vendredi tout est permis”, ils ont un gros capital sympathie, témoigne le journaliste de BFMTV Jérôme Lachasse. Ils ont sans doute vu Rémi Gaillard [célèbre YouTubeur français spécialisé dans les canulars, ndlr] mais ont réussi à transformer ce style en succès.» Une bande, dans le monde du cinéma, ça dure une dizaine d'années. Le succès, les jalousies, les sirènes d'un cinéma plus sérieux et la perspective de faire son propre Tchao Pantin font que les choses ne durent jamais.

Mais la bande veille régulièrement à signifier son respect «des anciens». Interviewé dans le JDD, le multi-récidiviste et véritable parrain de cette bande, Gérard Jugnot, voit en ces loustics «une vraie filiation avec le Splendid». Après lui, c'est Christian Clavier, Didier Bourdon, Marie-Anne Chazel et même Nathalie Baye qui sont venus, à leur tour, jouer dans leurs productions. Mention spéciale à Chantal Ladesou, véritable ange sexualisée jusqu'à un niveau inattendu dans Nicky Larson.

Dans «Nicky Larson», un échec relatif au box-office de la bande à Fifi, tout n'est que références et easter eggs.

L'autre élément fondamental de ce succès, ce sont les références culturelles. Plus personne ne fait des comédies avec de vraies parodies d'émissions de télé ou de jeux vidéo. Philippe Lacheau truffe ses films de clins d'œil ultra évidents, parfois sans jamais les expliquer. La connivence avec le public est totale. Que ce soit en costume à capuche pour feindre de se jeter dans la paille comme dans Assassin's Creed, un bras coincé sous un rocher comme dans 127 heures, en utilisant des lampes en guise de sabre laser ou un plan sur un pseudo X-man qui se balade en voiture Logan (vous l'avez?), tout y passe. Peu de monde s'engouffre sur le terrain de la parodie alors que la popularité des films Marvel et de Star Wars offre un boulevard à ce genre d'exercice.

Dans Nicky Larson, un échec relatif au box-office de la bande à Fifi, tout n'est que références et easter eggs, non seulement au dessin animé originel, mais aussi aux autres productions de cette génération Club Dorothée –Dorothée qui fait d'ailleurs un caméo dans le film. Super-héros malgré lui est carrément un pastiche de blockbusters américains avec un étrange penchant pour Joker.

Les rives du bon goût

La limite de la bande à Fifi, c'est sans doute le goût amer que leurs films laissent souvent dans la bouche. Si le montage et le rythme sont travaillés, l'écriture donne à chaque fois l'impression d'être le fruit d'une première version rendue par des gamins de 10 ans. On ne peut pas nier chez eux une certaine obsession pour le pénis, littéralement le sujet de 80% des vannes de Super-Héros malgré lui, leur dernier opus. Il ne s'agit pas de blagues de cul spirituelles. Non, ici c'est petit zizi, micropénis, tout y passe, même les Asiatiques parachutés le temps d'une vanne facile. Mais attention, il n'y a pas que le pénis, puisque tout peut devenir très vite anal, à l'image de cette voiture qui sodomise son conducteur s'il brûle un feu rouge. Ceci est un vrai gag et on se demande s'il n'est pas tellement nul qu'il en devient génial.

Se moquer de soi, c'est essentiel et pour le coup, la bande à Fifi ne manque pas d'autodérision. Mais à y regarder de plus près, c'est un humour assez mesquin, qui consiste à rabaisser en permanence ses «potos» et ses «frérots», parfois assez méchamment. Dans ses pires excès, ces films se font affligeants voire oppressifs. Ce n'est pas si éloigné de l'image qu'on se fait de l'humour de caserne et ses lits en portefeuille aux souffre-douleurs. En cela, Lacheau et ses copains sont les dignes successeurs du «Morning Live» de Michaël Youn et de ses happenings pas toujours du meilleur goût. C'est du bullying, comme on dit aujourd'hui. La vie n'est qu'un sale coup à faire aux «potos».

La première blague, le tout premier éclat, de l'effroyable Épouse-moi mon pote? Une chaise qui casse sous le poids d'une fille un peu ronde. Et ce n'est que la partie visible de l'iceberg comique qui vient s'écraser sur les rives du bon goût. Dans le même film, Tarek Boudali demande à son nouveau voisin et pote incarné par Philippe Lacheau de l'épouser pour obtenir des papiers afin qu'il puisse rester en France. Des comédies sur le mariage blanc, c'est presque un classique. Celle-ci fait fi de toute forme de réalisme réglementaire (non, on ne vire pas un étudiant hors de France parce qu'il loupe un examen) pour enfiler tous les clichés sur l'homosexualité, toujours avec cette obsession pour l'humour touche-pipi que l'on retrouve dans un peu dans tous les films.

Un maelstrom de pitreries

Évidemment, tout cela est fait sous le prisme du rire, de la gaudriole et des godemichés en plastique qui font pouic-pouic. À la fin du film, l'un des personnages fait son coming-out devant un large public, comme pour nous faire oublier l'absurdité du scénario ou peut-être le viol commis par une voisine âgée et libidineuse. Quelle éclate, non? On en arrive à se dire «les blagues que je préfère, c'est quand on se moque de l'aveugle». Encore un grand classique.

Super-héros malgré lui, comédie où le héros est un acteur amnésique convaincu d'être un justicier de l'ombre, est sorti dans les salles. Une heure et demie et l'affaire est entendue mais, étonnamment, s'y sont glissées deux micro-vannes politiques en plus des histoires de voitures sodomites et d'Avengers en carton. Philippe Lacheau tire sur tout, à toute vitesse, presque sans réfléchir et à la fin de ce maelstrom de pitreries, se pose une question: combien de temps encore va durer cette réussite? Avec Alibi.com 2 et 3 jours max (la suite de 30 jours max), la bande espère faire durer un phénomène avec des sagas de ses concepts potaches. Là, elle, ne change pas. Faire rire, quoi qu'il arrive, sans répit ni regret, c'est ça la méthode de La bande à Fifi, à tout prix.

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