Médias / Culture

Au festival Longueur d'ondes 2022, l'amour retrouvé du son

Temps de lecture : 4 min

Après une édition annulée, le Festival de la radio et de l'écoute de Brest fait un retour particulièrement réussi.

Sur la scène de la Maison du Théâtre de Brest, le podcasteur Richard Gaitet a mené une interview fantôme de seize écrivain·es en utilisant des passages de son podcast Bookmakers, produit par Arte Radio. | Matilde Meslin
Sur la scène de la Maison du Théâtre de Brest, le podcasteur Richard Gaitet a mené une interview fantôme de seize écrivain·es en utilisant des passages de son podcast Bookmakers, produit par Arte Radio. | Matilde Meslin

Un crachin glacé se dépose silencieusement sur les vitres du téléphérique qui relie les deux rives du fleuve. Dans la cabine qui mène aux Ateliers des Capucins de Brest, les festivaliers exultent derrière leurs masques: ni les travaux du Quartz –lieu habituel des festivités– ni le Covid n'auront eu raison du festival Longueur d'ondes en 2022. Après une édition 2021 annulée à la dernière minute, chacun se réjouit de retrouver ce rendez-vous annuel des amoureux de radio et de création sonore qui, chaque année depuis 2007, convergent vers cette ville du Finistère pour célébrer le son.

À peine sorti du téléphérique, le petit groupe de festivaliers prend un moment pour admirer le lieu: avec ses 150 mètres de longueur et sa hauteur sous plafond monumentale, cet ancien atelier naval reconverti en lieu culturel a tout d'une cathédrale. Il fallait au moins ça pour célébrer la grand-messe imaginée par les organisateurs de Longueur d'ondes: cinq jours, six lieux et près de 130 sessions, tables rondes, enregistrements, écoutes collectives ou spectacles autour du son.

Une programmation dense dans laquelle chacun peut piocher ce qui lui plaît, malgré quelques déceptions. «Tu as vu, Hervé Gardette a le Covid!» montre une festivalière à son amie sur son fil Twitter. Dommage, la rencontre sur la transition écologique à laquelle l'ancien journaliste de France Culture devait participer avec Cécile Duflot était sur leur liste. Il va falloir refaire leur programme, en prenant compte les changements de dernière minute.

Radio de flux, podcast natif et création sonore

Pas si simple de choisir tant la grille est éclectique: des enregistrements en direct de La Poudre (Spotify), Autour de la question (RFI) ou Banana Kush (Nique - la radio), des tables rondes sur l'implication de soi dans un podcast à la première personne du singulier ou l'usage du mot «race», des rencontres avec des célébrités comme Ariane Chemin, grande reporter au journal Le Monde ou Hervé Le Tellier, écrivain auréolé du prix Goncourt 2020 pour L'anomalie... Le tout regroupé en plusieurs transversales pour évoquer la création radiophonique, l'état actuel du journalisme, les mémoires de la guerre d'Algérie, l'écologie et l'univers marin (on est à Brest, tout de même).

À chaque pas, notre oreille capte des voix familières. On s'approche timidement, lorgnant le badge nominatif distribué aux invités: «C'est bien vous? Je n'étais pas sûr avec le masque.» On rigole, on s'attable pour prendre un café aux Capucins ou une bière au Vauban, où tout le festival se retrouve le soir, comme un rituel. On perd la notion du temps, on rate quelques sessions en se promettant: «Je l'écouterai en podcast.» Mais il est des rendez-vous qu'on ne louperait pour rien au monde, comme le spectacle adapté du podcast littéraire d'Arte Radio Bookmakers, même s'il faut traverser toute la ville pour s'y rendre. Et on aurait eu tort d'être pris de paresse tant l'adaptation scénique de Richard Gaitet et la musique en live de Samuel Hirsch pétillent d'une énergie folle qui semble séduire toute la salle.

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Mais un festival radiophonique n'est pas seulement l'occasion d'en prendre plein les oreilles, c'est aussi un moment privilégié pour parler des sujets qui fâchent: précarité économique des auteurs et des autrices, difficultés à faire émerger la création sonore, dégradation des conditions de travail sur certaines antennes, hyper-concurrence des studios... Pour y voir plus clair dans cet imbroglio, la Direction générale des Médias et des Industries culturelles (DGMIC) du ministère de la Culture a annoncé l'ouverture d'un Observatoire du podcast et de la création audio, piloté en lien avec l'Arcom (ex-CSA).

«Un observatoire, c'est bien, mais pour quoi faire? Si c'est juste pour pondre des rapports, ça ne va pas changer grand-chose», commente une podcasteuse indépendante à la sortie de l'auditorium des Capucins. Selon Elizabeth Le Hot, sous-directrice du développement de l'économie culturelle à la DGMIC, le but serait plutôt d'aider à «avoir des chiffres, des données fiables», avant de décider des politiques publiques d'aide à la création. Ces aides devraient doubler, passant de 500.000 euros en 2021 à 1.000.000 d'euros en 2022. «On devra décider si cette somme ira uniquement aux auteurs [comme en 2021, ndlr] ou si une partie sera fléchée vers les producteurs» a-t-elle précisé.

Un palmarès à l'image du festival

Samedi soir, ce sont bien les auteurs et autrices des cinquante-six œuvres sélectionnées en compétition qui étaient réunis dans l'auditorium, fébriles avant le début de la remise des prix. Immédiatement, les deux jurys installent une ambiance détendue et encensent «la grande qualité de la sélection». Alors qu'il ne devait y en avoir que deux (catégorie «grandes ondes» pour les œuvres produites par des entreprises professionnelles et catégorie «petites ondes» pour les productions indépendantes), trois œuvres ont été distinguées, le prix «petites ondes» ayant été attribué ex aequo à deux podcasts.

Pour la troisième année consécutive, le collectif de création sonore Transmission (créé en 2018 seulement) a été primé, cette fois pour Mordre dans un citron d'Anjely Raïs, documentaire sur la santé mentale.

L'autre prix «petites ondes» récompense Sélom et Matisse: pourquoi des jeunes courent, une enquête de Tristan Goldbronn, Yann Levy et Étienne Gratianette pour Radio Parleur sur la mort de deux adolescents percutés par un train en 2017, et dont Slate parlait déjà en 2020.

Le prix «grandes ondes» a été attribué à 09h20: Divorce, enquête d'Emmanuel Vigier et Gery Petit sur la vie de la journaliste musicale Nathalie Sorlin –alias Vampirella– avec comme point de départ son agenda de 2006, retrouvé dans une rue de Marseille. Dans ce très beau documentaire de 76 minutes, produit par la station marseillaise Radio Grenouille, l'auditeur plonge dans la vie de cette journaliste traînée dans la boue par un groupe de rap et disparue en 2016.

Les deux jurys ont également accordé plusieurs mentions spéciales, récompensant aussi bien des productions indépendantes que des documentaires produits pour France Culture. Parce que Longueur d'ondes, c'est aussi ça: les radios nationales côtoient les radios associatives ou locales, les stars du podcast se mêlent aux podcasteurs indépendants, et tout ce monde échange avec un public heureux de découvrir des pièces sonores qu'il ne connaissait pas.

En repensant à cette édition 2022 dans le train du retour, on comprend ce qui fait le charme et l'âme de ce festival: il utilise le son comme un vecteur, une matière pour raconter le monde, et pas comme un marché qu'il faut marketer à tout prix. Une déclaration d'amour au son qui fait du bien.

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