Culture

«H6», un hôpital à cœur ouvert

Temps de lecture : 4 min

Le documentaire de la réalisatrice Ye Ye accompagne quelques patients d'un immense hôpital et en fait une impressionnante saga, émouvante et romanesque.

Dans la salle d'attente, un père chante et danse pour sa fille aux deux jambes brisées. | Nour Films
Dans la salle d'attente, un père chante et danse pour sa fille aux deux jambes brisées. | Nour Films

«C'est comme un grand marché ici», raconte au téléphone un homme plus accoutumé aux foules sur les places de village qu'à fréquenter une immense institution médicale au cœur d'une grande ville.

H6 est le nom abrégé de l'hôpital du Peuple n°6 de Shanghai, gigantesque labyrinthe de couloirs, de salles d'attente, de chambres, de blocs opératoires, de guichets administratifs, de hangars de stockage, de chambres froides, de cuisines…

La réalisatrice n'y introduit pas par des plans généraux ni par une carte, elle n'y fait pas entrer par la grande porte de l'accueil. Le film a commencé à la campagne, à plus de 1.000 kilomètres de Shanghai, dans une famille de paysans. La femme, ayant accompli ses travaux aux champs, part rejoindre son mari, hospitalisé au H6 après qu'une chute lui a brisé les cervicales.

Cinq pistes à suivre

Dans la mégapole chinoise apparaît un vieil homme pauvrement vêtu. Parcourant les couloirs ultramodernes du métro, il s'aide péniblement de ses béquilles. Lui aussi a rendez-vous au H6, pour le suivi de l'état de ses jambes.

Voici une toute petite fille, renversée par un bus. Son père, son grand-père et ses oncles tentent à la fois de l'accompagner dans sa souffrance, de combattre la peur qui tenaille la gamine, et de négocier avec la compagnie de transports la prise en charge des frais.

Leur chemin à travers les services croise celui d'un homme qui chante à gorge déployée au milieu du service de traumatologie, pour remonter le moral d'une adolescente, sa fille, aux jambes brisées dans un accident qui a tué sa mère.

Avec infiniment de tendresse, le vieux monsieur effleure la main de sa femme, inerte, dont la dernière lueur de vie s'est réfugiée dans des yeux humides. Au téléphone, il essaie de trouver un acheteur pour son appartement afin de continuer de payer des frais d'hôpital qui prolongeront de quelques jours une existence dont le terme est de toute façon imminent.

La paysanne du début arrive au chevet de son mari, aide à le nourrir, commence avec lui la longue réflexion à propos d'une opération, dangereuse et très onéreuse, délibération à laquelle se mêleront médecins, infirmières et membres de la famille.

Un roman-fleuve

Ainsi va le documentaire de Ye Ye, jeune réalisatrice chinoise retournée dans son pays après avoir étudié en France. Documentaire assurément, le film est aussi un assez extraordinaire récit, tissé des trajectoires entrelacées de ces cinq cas parmi des milliers, et de leurs infinies interférences avec des personnes, des techniques, des croyances, des règlements, des espoirs, des détresses.

Pour le vieil homme aux jambes en ruine, une longue marche semée d'embûches afin de recevoir des soins minimes. | Nour Films

La taille de l'installation hospitalière donne un côté vertigineux, quasiment fantastique, à la situation. Et aussi le télescopage entre omniprésence de l'électronique et pratiques ancestrales, gestion de flux par des armées d'infirmières et manières pour les familles de dormir côte à côte dans les couloirs, à même le sol, comme depuis des millénaires.

H6 est-il un portrait de cet hôpital, du fonctionnement du système de santé dans les grandes villes chinoises (ou pas seulement chinoises), un portrait de la Chine d'aujourd'hui d'une façon plus générale? Un peu tout cela bien sûr. Mais c'est surtout un récit-fleuve, une sorte de roman picaresque où apparaissent une multiplicité de personnages, parfois seulement entrevus et pourtant si présents, si singuliers.

La caméra ne restera pas toujours à l'intérieur. Elle suivra celui-ci dans les méandres des quartiers les plus misérables où il campe tant qu'il doit rester à Shanghai. Elle ira fumer une clope sur le parking.

Elle écoutera les négociations de l'aide-soignante à la fois efficace, affectueuse et roublarde, qui se fait payer de la main à la main entre deux lits occupés par des gens qui souffrent et dont les infirmières surmenées ne peuvent s'occuper.

Associant médecine traditionnelle chinoise et technique occidentale, un vieux chef de service surfe sur la déferlante ininterrompue de patients, en praticien expérimenté du tai-chi qu'il est aussi. | Nour Films

Elle s'arrêtera dans la cour pour regarder le vieux médecin, qui combine médecine traditionnelle chinoise et appareils modernes, faire ses exercices physiques avant de réduire des fractures à la chaîne. Elle écoutera le coiffeur débattre de ses tarifs, mais aussi réconforter l'un ou l'autre d'une blague qui a dû déjà beaucoup servir.

Filmer avec soin

Un hôpital peut être, sans qu'il soit besoin d'ajouter des éléments de fiction, un extraordinaire réservoir de récits, et de questions. Deux films, tournés avant le début de la pandémie de Covid et l'irruption des enjeux médicaux au centre des préoccupations quotidiennes et médiatiques, en témoignent coup sur coup.

C'était, sorti le 28 janvier, l'étonnant Jusqu'à la mer, réalisé par Marco Gastine dans le service des polytraumatisés d'un hôpital grec sans beaucoup de moyens, entre dévouement, comptabilité, bricolage, résilience et recours à la foi. Et c'est ce singulier H6, qui s'abstient de commenter ou de généraliser, confiant dans la richesse des interrogations que des situations précises, observées à juste distance, sont capables d'inspirer.

Ye Ye fait le choix d'accompagner quelques êtres humains, de les accompagner avec soin, puisqu'il s'agit aussi de cela: de la similitude assumée entre ce que font les docteurs et ce que peuvent faire les cinéastes. Cette attention trouve d'ailleurs sa traduction poétique dans la si belle séquence finale, qui magnifie les personnes, et la quête d'un mouvement de vie.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

H6 – L'hôpital du peuple

de Ye Ye

Documentaire

Séances

Durée: 1h54

Sortie le 2 février 2022

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