Culture

«Arthur Rambo» dans les pièges du palais des glaces contemporain

Temps de lecture : 3 min

Aux côtés d'un Rastignac des banlieues, Laurent Cantet s'inspire d'une affaire médiatique récente pour explorer les multiples réseaux d'appartenance et les miroirs contradictoires qui configurent et défigurent l'époque.

Karim D. (Rabah Naït Oufella) acculé à la solitude par son «double maléfique» –ou par l'esprit du temps. | Memento
Karim D. (Rabah Naït Oufella) acculé à la solitude par son «double maléfique» –ou par l'esprit du temps. | Memento

Il semble d'abord que le nouveau film de Laurent Cantet suive une trajectoire classique, ascension et chute, Capitole et roche tarpéienne, etc.

Quand le jeune écrivain Karim D. venu d'une cité de Bagnolet conquiert gloire, admiration des milieux culturels et perspectives financières prometteuses, soudain ressurgissent les tweets trash, racistes et jouant sur tous les ressorts de la provocation qu'il a précédemment publiés en masse sous le pseudo qui donne son titre au film.

Le scénario s'inspire clairement de l'affaire Mehdi Meklat, ce journaliste et écrivain dont on avait découvert en 2017 les messages racistes, misogynes, antisémites et homophobes postés sous pseudonyme sur Twitter, avant sa reconnaissance médiatique.

Mais il ne s'agit ni d'une reconstitution, ni de l'utilisation de ce cas pour une fable sur les effets des réseaux sociaux et l'état de nos sociétés sous influence des technologies de l'immédiat.

Bien que ces enjeux soient évidemment présents, Arthur Rambo n'est pas une fable, précisément parce que le film ne suit pas un tracé linéaire. La réussite du huitième long-métrage de Laurent Cantet tient à sa façon de ne pas jouer sur une évolution, mais sur une manière pour Karim de s'enfoncer dans la profondeur des multiples milieux dont il relève.

Un monde multicouche

Subitement confronté à ce personnage virtuel (mais ô combien réel) qu'il s'était inventé sur les réseaux sociaux, le jeune écrivain à succès bataille à la fois contre le double qu'il avait créé, fasciné par le miroir aux alouettes de la hype, et devenu maléfique, et contre ceux qui le condamnent d'emblée.

Scène après scène, il affronte la multiplicité des personnages qu'il a été ou voulu être, ou de la manière dont d'autres l'ont perçu. Il fait face à la puanteur des phrases immondes qu'il a publiées, à l'époque avec un mélange d'excitation jubilatoire et de sens de la dérision et d'un deuxième degré bien pratique pour autoriser les pires dérives, et qui s'avère indéfendable a posteriori.

Il zigzague entre sa honte et sa fierté, l'autoflagellation et la revendication de sa colère, l'accusation de l'injustice sociale et celle des mécanismes qui valorisent le recours à ces surenchères, y compris chez lui et ses meilleurs amis. Il expérimente combien les chemins pour exister du mauvais côté du périphérique sont plus souvent des impasses, ou des pièges.

Célébration joyeuse du «jeune écrivain prometteur issu des quartiers défavorisés». | Memento

Arthur Rambo est un film qui ne cesse de gagner en épaisseur, multipliant les strates –sociologiques, affectives, architecturales, urbaines, vestimentaires, langagières...– où évolue son personnage.

Il trouve ainsi une forme en cohérence avec l'univers dans lequel il se situe, ce monde «multicouche», que les anciens modes de pensée et les myopies plus ou moins intéressées ou paresseuses s'obstinent à réaplatir en schémas de causes et d'effets, de cohérence prédéfinie, de réponses binaires.

Qu'Arthur soit un salaud condamne-t-il Karim? Et qui sont ceux qui énoncent le verdict? Quels effets les boucles de rétroaction des formules employées, des postures revendiquées, des formats préexistants, au pied des cités et sur les antennes de France Culture, engendrent-ils pour des proches? Sur des inconnus? Sur des groupes organisés autour de certains projets et certaines nécessités –pas les mêmes pour tout le monde?

Constamment en mouvement

Karim ne cesse de circuler entre différents milieux, temples de la haute culture, palais glacés des grands médias, boîtes de nuit pour jeunesse confortablement marginale, zones d'interaction entre vie de banlieue et prise en charge consciente des descriptions de ce quotidien, terrains vagues sinistres, appartement pauvre sans être triste, métro et VTC.

Le monde se révèle ainsi défini par une multiplicité de dimensions, de règles régissant les interrelations, de lois de gravité ou de propagation des champs de force.

Ni plaidoyer ni réquisitoire, attentif aux gestes et aux intonations, hyper-inquiet de l'état de «la société» (à supposer que ça veuille encore dire quelque chose) plutôt que pressé de désigner des coupables quels qu'ils soient, Arthur Rambo donne accès à une réalité organisée de manière instable, mal codifiée, perturbée par des simplismes et des archaïsmes qui concernent toutes ses composantes, à des titres divers et avec des effets très inégaux.

Karim face à son petit frère (Bilel Chegrani), pour qui les tweets d'Arthur Rambo traduisaient une rage légitime. | Memento

En restant aux côtés de ce Karim incarné avec beaucoup de finesse par Rabah Naït Oufella (déjà aperçu dans Entre les murs), Laurent Cantet ne cherche jamais à réaliser un film dossier, encore moins à couvrir tous les problèmes.

De manière plus judicieuse et finalement plus audacieuse, il fait advenir, et autant que possible résonner les uns avec les autres différents ressorts d'un «vivre ensemble», où «ensemble» n'unifie pas grand-chose, quand bien même il n'est d'autre choix que d'habiter la même terre, le même pays, etc.

Cantet ne sait pas mieux que vous ou moi comment faire avec cet état des choses. Mais il sait, et prouve, que le cinéma peut du moins aider à le rendre sensible dans sa complexité et ses incertitudes.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Arthur Rambo

de Laurent Cantet

avec Rabah Naït Oufella, Antoine Reinartz, Sofian Khammes, Bilel Chegrani, Anne Alvaro

Séances

Sortie le 2 février 2022

Durée: 1h27

Newsletters

«Hot Skull» sur Netflix: pourquoi la métaphore du virus transmis par la parole sonne si juste

«Hot Skull» sur Netflix: pourquoi la métaphore du virus transmis par la parole sonne si juste

La série turque décrit une épidémie dont le vecteur est le langage. Un phénomène inimaginable et qui pourtant paraît déjà presque là.

Fabrice Hyber à la Fondation Cartier: l’école de tous les possibles

Fabrice Hyber à la Fondation Cartier: l’école de tous les possibles

Avec La Vallée, l’artiste français casse les stéréotypes et fait de l’espace d’exposition une école dont les tableaux noirs sont des œuvres, déployant les méandres de sa pensée. Du 8 décembre 2022 au 30 avril 2023.

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

Associant archives et reconstitution, Rachid Bouchareb raconte l'histoire de deux jeunes Arabes tués par des policiers il y a trente-cinq ans, avec le présent en ligne de mire.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio