Politique / Culture

Derry, la ville du Bloody Sunday, méritait mieux que la chanson de U2

Temps de lecture : 6 min

Le 30 janvier marque le cinquantième anniversaire de cette tuerie tristement célèbre. Dans la ville d'Irlande du Nord où elle a eu lieu, le morceau crée au mieux l'indifférence, au pire l'agacement.

À Derry, l'une des fresques commémorant les événements sanglants du 30 janvier 1972. | Nina Stössinger via Flickr
À Derry, l'une des fresques commémorant les événements sanglants du 30 janvier 1972. | Nina Stössinger via Flickr

À Derry (Irlande du Nord).

Des affiches noires et blanches recouvrent les panneaux de ville, emplissent les présentoirs des magasins, et d'immenses banderoles s'étalent sur des grillages: «Bloody Sunday 50th anniversary march – There is no British justice». Derry, ville au nord-ouest de l'Irlande du Nord, s'apprête à commémorer l'un des moments les plus marquants de son histoire contemporaine.

Le 30 janvier 1972, plus de 15.000 manifestants défilent derrière la banderole «Derry Civil Rights Association» pour demander la fin des internements sans procès et des discriminations visant la population catholique. Les forces britanniques ouvrent soudain le feu sur les manifestants qui traversent alors le quartier du Bogside. Quatorze civils sont tués. Rapidement, on se réfère à l'événement sous le nom de «Bloody Sunday», le Dimanche sanglant.

Dix ans après le massacre, le groupe dublinois U2 sort son album War, où figure une de ses chansons les plus emblématiques, «Sunday Bloody Sunday». Dans la ville de Derry (Londonderry pour les Britanniques, ou encore Doire en gaélique irlandais), le titre est rapidement décrié. Pour Stuart Bailie, journaliste basé à Belfast et auteur du livre Trouble Songs, à l'époque, «beaucoup détestaient la chanson à Derry».

«J'avais vraiment les boules, témoigne Sharkey Feargal, le chanteur du groupe punk The Undertones, dans l'ouvrage de Bailie. J'étais là à l'époque et je ne pouvais pas comprendre comment Bono, assis dans sa confortable maison à Dublin, pouvait commenter ce qui se passait dans ma tête et dans la tête des 25.000 autres personnes présentes à la marche ce jour-là lorsque les troupes britanniques ont ouvert le feu sur nous. Je trouve toujours extrêmement arrogant pour des gens qui n'ont jamais vécu là-bas et qui n'en ont jamais vraiment fait l'expérience, de commencer à écrire des chansons à ce sujet.»

Une chanson illégitime?

Aujourd'hui, près du lieu de la tuerie, dans le quartier du Bogside, le musée de Free Derry accueille et informe sur le contexte de l'époque. On y lit le déroulé des événements, les témoignages de personnes présentes, et on est saisi d'un frissonnement d'effroi devant les vestes criblées de trous des victimes. Au premier étage, le conservateur du musée, Adrian Kerr, lève les yeux au ciel et tire une mine désolée à l'évocation de la chanson de U2.

«Ils sont venus dans les rues et ont assassiné des gens. Si vous voulez écrire une chanson sur le Bloody Sunday, dites ça! Ne vous cachez pas derrière des platitudes.»
Adrian Kerr, conservateur du musée Free Derry

«Non, on ne l'écoute pas ici. En tant que grand mélomane, je ne considère pas que ça vaut la peine d'être écouté, dit-il en préambule. Politiquement, et c'est mon avis purement personnel, je ne pense pas que ce soit une très bonne chanson. Elle passe à côté du sujet. Certains chanteurs et compositeurs sont dans la facilité et disent “Mais pourquoi vous, dans le Nord, vous ne vous entendez pas?”»

Derrière son masque siglé d'un drapeau palestinien, le quinquagénaire s'agace: «Bloody Sunday était un crime commis par le gouvernement britannique. Ce sont l'armée et le gouvernement britanniques qui devraient être tenus pour responsables. Ils sont venus dans les rues et ont assassiné des gens. Si vous voulez écrire une chanson sur le Bloody Sunday, dites ça! Ne vous cachez pas derrière des platitudes.»

La chanson ne prend en effet parti pour aucun protagoniste du conflit et sonne comme un appel à la paix et à la réconciliation, Bono ayant pris l'habitude de brandir un drapeau blanc sur scène. Dans la première version des paroles, écrites par The Edge, guitariste et chanteur du groupe, la chanson commençait par «Don't talk to me ‘bout the rights of the IRA, the UDA» et dénonçait les actes des deux principales forces paramilitaires, pourtant non impliquées dans ce Dimanche sanglant: l'IRA, Armée républicaine irlandaise, qui milite pour la réunification de l'île, et l'UDA, Armée de défense de l'Ulster, qui défend l'appartenance de l'Irlande du Nord à la couronne britannique.

Une source d'inspiration pour de nombreux artistes

«Il y a plein d'autres chansons en anglais qui ont été écrites sur le Bloody Sunday», poursuit Adrian Kerr. Et de donner comme exemple «Minds Locked Shut» du chanteur folk irlandais Christy Moore ou celle écrite par John Lennon, quelques mois après le massacre, également intitulée «Sunday Bloody Sunday».

Les paroles du chanteur de Liverpool sont plus tranchées que celles de Bono:

You Anglo pigs and Scotties
Vous, porcs anglais et écossais
Sent to colonize the North
Qui avez été envoyés pour coloniser le Nord
You wave your bloody Union Jacks
Vous brandissez vos satanés/sanglants Union Jack
And you know what it's worth!
Et pourtant vous savez ce que ça vaut!
How dare you to ransom
Comment osez-vous retenir en otage
A people proud and free?
Un peuple fier et libre?
Keep Ireland for the Irish
Que l'Irlande reste aux mains des Irlandais
Put the English back to sea!
Renvoyons les Anglais chez eux par la mer!

Mais la chanson qui remporte les faveurs d'Adrian Kerr est celle d'un artiste de Derry, Declan McLaughlin. Le chanteur folk nous retrouve justement dans une des salles du musée de Free Derry, au milieu de piles d'affiches et de programmes des commémorations. «Je ne suis pas fan de cette chanson», indique-t-il lui aussi. «Il y a eu beaucoup d'œuvres artistiques créées après le Bloody Sunday», et chacun est libre d'avoir son avis sur celle de U2, convient le chanteur, né tout juste au moment du Dimanche sanglant.

Sa ballade «Running Up Hill» ne parle d'ailleurs pas tant du jour de la tuerie que de l'après, et du traumatisme qui persiste toujours à Derry un demi-siècle plus tard. «Je m'inspire de cette expérience, surtout de celle des familles à qui on a enlevé l'un des leurs, tué par l'État, et à qui l'État a ensuite raconté que leur bien-aimé était un meurtrier, un poseur de bombe, alors que l'on sait que ce n'était pas le cas. J'ai donc essayé de raconter ces douleurs avec mes propres mots.»

Bien loin de la popularité mondiale

Dans une des rues près du Bogside, dans un pub de la Waterloo Street, l'ambiance est tranquille en ce mois de janvier. Sous des ampoules aux épais filaments, le barman est habillé d'un complet noir et blanc, et renifle le bouchon d'un whiskey. Deux titres de U2 passent coup sur coup sur les enceintes du pub. «“Sunday Bloody Sunday”? Oui, on peut la passer sur la playlist, répond-il, un peu suspicieux. Côté protestant, on reprochait à la chanson d'être pro-républicains et de critiquer l'armée, et de l'autre côté on lui reprochait de condamner les actes de l'IRA. Mais, aujourd'hui on n'y pense plus vraiment. C'est de l'histoire ancienne.»

«On était un peu nerveux à l'idée de chanter “Sunday Bloody Sunday” là.»
The Edge, guitariste de U2, dans le livre U2 by U2

Le tube des Dublinois de U2 n'est d'ailleurs pas non plus absent des ondes de la BBC Foyle, la principale radio locale. «Il est diffusé partout dans le monde comme vous avez pu le constater; il n'y a aucune raison pour que nous jouions pas “Sunday Bloody Sunday”», s'étonne presque un des animateurs.

U2 n'hésite plus non plus à la jouer sur scène: selon le site U2gigs, Bono l'y aurait chantée près d'un millier de fois. La tension ressentie en 1982 après la sortie de l'album est bien retombée. À l'époque, les membres du groupe avaient abordé l'une des premières dates de leur tournée avec un peu d'appréhension. C'était en décembre 1982, et le groupe devait se produire sur la scène du Maysfield Leisure Centre de Belfast, la capitale de l'Irlande du Nord.

«On était un peu nerveux à l'idée de chanter “Sunday Bloody Sunday” là», se remémore The Edge, le guitariste et second chanteur du groupe, dans le livre U2 by U2. Par la suite, Bono s'expliquera plusieurs fois sur le sens de ses paroles. Selon lui, la chanson ne parle pas seulement de ce 30 janvier 1972, mais du conflit nord-irlandais dans son ensemble. Mais rien n'y fait: le titre et le refrain en reprennent le nom, et l'y associent de manière irrémédiable.

À ce jour, le groupe de Dublin ne l'a cependant jamais confrontée au public local et n'a jamais joué à Derry. Sur les hauteurs de la ville, dans son magasin du centre-ville, au milieu de violons de toutes les couleurs, de guitares et de tin whistle, Stephen hausse les épaules. Malgré la popularité internationale de la chanson, «c'est clairement pas un hymne de Derry», confirme t-il. «Je crois que c'est juste la chanson à laquelle tout le monde pensera en dernier», sourit le trentenaire.

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