Culture

«Monument national», le cinquième roman de Julia Deck l'est sans conteste

Temps de lecture : 2 min

Une écriture à la précision chirurgicale, à la richesse constante, aux omissions calculées, au projet strictement littéraire.

Julia Deck présente Monument national à la librairie Mollat (Bordeaux) début janvier 2022. | Capture d'écran librairie mollat via YouTube
Julia Deck présente Monument national à la librairie Mollat (Bordeaux) début janvier 2022. | Capture d'écran librairie mollat via YouTube

Houellebecq, Slimani, Lemaître, Beigbeder, Benacquista... Les gros noms ronflants ne manquent pas en cette nouvelle rentrée littéraire hivernale. De quoi en cacher un autre au moins aussi grand et qui vient, au milieu de cette forêt de feuilles imprimées, de sortir son cinquième roman aux Éditions de Minuit.

Ce nom, c'est celui de Julia Deck, et si on est tenté de la considérer comme un Monument national, contentons-nous pour l'instant de préciser qu'il s'agit là du titre de sa nouvelle merveille. Plus que deux et le compte sera bon.

Propriété nationale

Un titre, d'ailleurs, qui est déjà une œuvre en soi, un indice, une astuce. S'il se réfère évidemment à l'expression populaire qui place à la hauteur de «monuments nationaux» certains artistes majeurs tels que ce Serge Langlois –personnage central du roman de Julia Deck (dans lequel on peut voir un mélange de Piccoli, Belmondo et Depardieu) autour duquel, et dans le château duquel, un drame tragi-comique va prendre forme– le titre renvoie également, par un habile jeu d'opposition, à celui de son précédent roman, Propriété privée.

Monument national peut être dévoré sans avoir lu Propriété privée, mais il s'en révèle peu à peu comme une suite directe (un lien qui rappelle celui qui unissait Un an et Je m'en vais de Jean Echenoz, autre auteur phare des Éditions de Minuit). Julia Deck boucle ainsi cette cette histoire de guerre de voisins publiée il y a deux ans, confrontation savoureuse qui laissait cependant le lecteur sur sa faim, une première pour celle qui s'était justement illustrée jusque-là par sa capacité à terminer ses histoires avec brio.

Elle récidive donc enfin, concluant d'un seul mouvement les enjeux de son roman de 2019 et ces pavillons infernaux, et ceux qu'elle introduit dans ce nouvel opus cette fois plus proche de La Règle du jeu de Renoir que de Desperate Housewives.

Du roman au réel

Ces enjeux se veulent aussi éternels que contemporains: la vie de château se mêle et se confond avec le premier confinement de mars 2020, la crise des «gilets jaunes» croise un très classique conflit d'héritage, et le président s'invite à dîner au milieu des stories Instagram. Le tout avec ce ton critique (beaucoup plus engagé qu'il n'y paraît) spécifique de Julia Deck, entre humour de circonstance et acidité bien placée.

C'est bien là que se trouve la première et immense qualité de Monument national comme de tous les romans de l'autrice du génial Viviane Élisabeth Fauville: dans cette écriture à la précision chirurgicale, à la richesse constante, aux omissions calculées, au projet strictement littéraire.

Car là où d'autres font des romans, Julia Deck fait de la littérature, et là où bien des romans se contentent de raconter une histoire et d'y saupoudrer quelques idées sur la marche du monde, Monument national fomente, par le biais de cette volonté littéraire que le court roman n'abandonne à aucun moment, une révolte concrète, une révolte par les mots qui ne demande, donc, qu'à être lue pour se réaliser.

Monument national

Julia Deck

Les Éditions de Minuit

2022

208 pages

17 euros

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