Politique / Monde

La rencontre diplomatique en toute discrétion de la France et de la Chine

Temps de lecture : 7 min

Le 13 janvier s'est tenue la vingt-deuxième édition du dialogue stratégique Chine-France. Un déplacement sur lequel l'Élysée n'a pas cherché à communiquer.

La vingt-deuxième édition du dialogue stratégique Chine-France, à Wuxi, en Chine, le 13 janvier. | Capture d'écran CGTN Français via YouTube
La vingt-deuxième édition du dialogue stratégique Chine-France, à Wuxi, en Chine, le 13 janvier. | Capture d'écran CGTN Français via YouTube

Depuis deux ans, la Chine s'est considérablement refermée sur elle-même. Elle a institué des précautions drastiques pour se prémunir contre toute reprise de la pandémie de Covid-19. En même temps, l'autoritarisme du régime s'est fortement renforcé. Mais les rendez-vous mis en place depuis quelques décennies avec certains pays n'ont pas été annulés.

Au contraire, ils sont maintenus par le pouvoir chinois qui y trouve une possibilité de parler avec le reste du monde. C'est ainsi que, le 13 janvier, s'est tenue la vingt-deuxième édition du dialogue stratégique Chine-France. Cette journée était co-présidée par Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, et Emmanuel Bonne, le conseiller diplomatique du président Macron. Au préalable, Pékin avait indiqué espérer que «cette visite renforce la confiance politique mutuelle, approfondisse la coopération pratique à tous les niveaux et contribue à la croissance saine et stable de la Chine et de la France».

Ce rendez-vous annuel avait été créé en 2001, sous la présidence de Jacques Chirac. Il s'agissait alors d'approfondir les liens entre la France et la Chine qui venait d'adhérer à l'Organisation mondiale du Commerce (OMC). Depuis, les conseillers diplomatiques qui se sont succédé à l'Élysée ont chacun rencontré un haut responsable des Affaires étrangères chinois, tantôt en France, tantôt en Chine. Cette année, la réunion a eu lieu à Wuxi. À une centaine de kilomètres de Shanghai, cette ville de 6 millions d'habitants est construite sur les bords du lac Tai Hu et abrite depuis longtemps une importante industrie de la soie. Sans doute n'était-il pas envisageable de tenir cette rencontre à Pékin. Depuis que l'épidémie de Covid-19 s'est répandue dans le monde, la capitale chinoise évite autant que possible les contacts venus de l'étranger.

«Des partenaires de haut niveau»

Le 13 janvier, Emmanuel Bonne arrive donc à Wuxi. En visioconférence depuis Pékin, Wang Qishan, l'un des vice-présidents chinois, commence par lui dire: «La Chine espère que la France pourra jouer un rôle positif en guidant l'Union européenne afin de maintenir une compréhension correcte de la Chine et de développer les relations et la coopération avec la Chine de manière indépendante.» Manifestement, le dirigeant chinois prend en compte le fait que la France assure depuis le 1er janvier la présidence semestrielle du Conseil de l'Union européenne. Wang Qishan tient à ajouter que «la Chine est prête à chercher une coopération pragmatique avec l'Union européenne sur la base du respect mutuel et d'une coopération ouverte afin de contribuer à la prospérité des deux parties».

Il est clair qu'à Pékin, on souhaite que l'Union européenne n'ait pas la même attitude à l'égard de la Chine que les États-Unis. Wang Qishan estime que le principe d'«harmonie par-delà les différences», qui a fait ses preuves dans la construction européenne, devrait aussi devenir le principe directeur des relations Chine-UE.

Quant à la France elle-même, le vice-président chinois ajoute que son pays est prêt à travailler avec elle «pour contribuer à la paix, à la stabilité et au développement durable dans le monde». Emmanuel Bonne répond que la France est disposée à jouer «un rôle constructif dans la promotion d'une coopération gagnant-gagnant entre l'Union européenne et la Chine». Autant de propos soigneusement diplomatiques qui permettent d'entamer sereinement la séance de dialogue stratégique franco-chinois.

Ce 13 janvier, pendant une journée, va être passé en revue l'ensemble des domaines d'échanges entre la France et la Chine où «il convient de promouvoir la coopération entre les deux pays». L'agence de presse Xinhua en donne le détail: l'aviation, l'aérospatiale, les produits agroalimentaires, l'énergie nucléaire, les marchés tiers et les domaines verts et numériques, tout en explorant la coopération sur les mégadonnées et l'informatique en nuage. Wang Yi revient sur le type de relation que son pays souhaite avoir avec la France en disant: «Les deux pays doivent adhérer à la tradition diplomatique indépendante, renforcer leur confiance mutuelle à travers le dialogue et la consultation et approfondir leur coopération dans l'esprit des bénéfices mutuels et du gagnant-gagnant.»

Puis, Wang Yi, comme l'avait fait le vice-président Wang Qishan, insiste sur la force indépendante que doit représenter l'Europe, en déclarant: «La Chine soutient l'intégration européenne, soutient le développement et la croissance de l'Union européenne, et soutient le rôle accru de l'Union européenne sur la scène internationale. Peu importe que les relations Chine-Union européenne soient bonnes ou qu'elles connaissent des revers, cette politique ne changera pas.» Et Wang Yi conclut qu'il est à espérer que l'Union européenne continuera à adhérer à une politique positive et pratique envers la Chine.

Selon la presse chinoise, Emmanuel Bonne a répondu à tout cela en affirmant que «l'Europe restera attachée à son autonomie stratégique. L'Europe et la Chine ne devraient pas s'opposer l'une à l'autre, et encore moins être en confrontation. Au contraire, les deux parties doivent renforcer la confiance mutuelle, promouvoir la coopération et continuer à être des partenaires de haut niveau». Les questions concernant le Covid-19 ont notamment donné lieu à des échanges positifs selon les journaux chinois qui relatent qu'Emmanuel Bonne «a remercié la Chine pour son soutien à la France dans la lutte contre la pandémie et a apprécié le rôle positif de la Chine dans la lutte mondiale contre la pandémie».

Les conversations ont par ailleurs souligné que la France et la Chine sont d'accord pour renforcer leur coopération dans la lutte contre le changement climatique et la conservation de la biodiversité. Il a également été question de coordonner les positions entre les deux pays à propos du nucléaire iranien ou de l'Afghanistan.

Une volonté commune

Mais le conseiller de l'Élysée a abordé d'autres sujets, plus précis. La presse chinoise écrit qu'il a dit «comprendre l'importance et la sensibilité [en Chine] des questions liées à Taïwan» précisant que la France «se conformera au principe d'une seule Chine». Autre sujet, les Jeux Olympiques d'hiver qui vont se dérouler début février. Dans la foulée des Américains, les dirigeants de plusieurs pays ont décidé de ne pas assister à leur inauguration. Une dépêche de l'agence Xinhua, reprise dans de nombreux journaux chinois, souligne que telle n'est pas la position de la France. «Selon M. Bonne, la partie française soutient l'adhésion à l'esprit olympique et s'oppose à la politisation du sport. Il a ajouté que les athlètes français attendaient avec impatience de participer aux Jeux.»

De nombreux articles, dans la presse chinoise, ont commenté cette rencontre de Wuxi. Par exemple, Tian Dewen, un chercheur qui, à Pékin, est directeur-adjoint de l'Institut d'études européennes de l'Académie des sciences sociales de Chine. Il estime dans le magazine La Chine au présent que «dans l'Union européenne, des forces anti-Chine se sont effrontément ingérées dans les affaires intérieures de la Chine et ont fréquemment suscité des incidents diplomatiques autour des questions touchant à Taïwan, au Xinjiang, à Hong Kong et à la mer de Chine méridionale […]. Néanmoins, la situation globale de la coopération pragmatique Chine-Union européenne reste stable, et des progrès significatifs ont été remportés, malgré la pandémie de Covid-19». Tian Dewen détaille en quoi le vingt-deuxième dialogue stratégique a montré une volonté commune de «faire progresser fermement la coopération Chine-France et Chine-Union européenne».

Pour les autorités chinoises, il était visiblement important de mettre en valeur le dialogue stratégique
France-Chine.

En tout cas, le dialogue stratégique France-Chine n'est pas la seule instance annuelle où des responsables des deux pays peuvent se parler. Il y a également le dialogue économique et financier de haut niveau créé en 2013, et qui est consacré à des sujets économiques. Une session s'est tenue en vidéoconférence le 13 décembre 2021, présidée par Bruno Le Maire, le ministre français de l'Économie et des Finances et Hu Chunhua, un vice-Premier ministre chinois.

Outre des échanges de point de vue sur l'état de l'économie mondiale, ce dialogue a permis au ministre français de l'Agriculture et de l'Alimentation, Julien Denormandie, de signer à distance avec deux ministres chinois concernés un accord sur l'application du principe de «zonage» au bénéfice de la viande de porc française. Cet accord bilatéral permet de préserver les exportations françaises de produits porcins vers la Chine à partir des zones indemnes, si un cas de peste porcine africaine (PPA) venait à être déclaré en France.

Il existe également, mis en place lors de la visite du président Xi Jinping en France en mars 2014, un dialogue de haut niveau sur les échanges humains qui vise à encourager les échanges universitaires, scientifiques, culturels ainsi que la promotion des droits des femmes et de l'égalité femmes-hommes. La dernière rencontre de ce type a eu lieu en octobre 2019.

Autant de réunions dont la tenue a certes été retardée par la pandémie de Covid-19 mais qui permettent la continuité de contacts officiels. Pour les autorités chinoises, il était visiblement important de mettre en valeur le dialogue stratégique France-Chine. Et certains articles ont laissé entendre qu'à Pékin, on aurait apprécié que les conversations se poursuivent au-delà d'une seule journée.

En comparaison, côté français, cette rencontre franco-chinoise est restée entourée d'une totale discrétion. Visiblement, la diplomatie française ne souhaitait pas mettre en valeur ce déplacement d'un conseiller de l'Élysée en Chine. Toutes sortes de tensions existent en Occident à l'égard de ce pays et, à Paris, il n'a sans doute pas été jugé utile de souligner que ce rendez-vous franco-chinois avait été maintenu. En même temps, il aurait été délicat de l'annuler, d'autant plus que la France assure la présidence semestrielle du Conseil européen. Par ailleurs, Emmanuel Bonne n'a pas souhaité répondre aux questions qu'aurait pu lui poser la presse française –y compris Slate– sur cette édition du dialogue stratégique France-Chine, et aucun communiqué officiel français n'a été publié sur le sujet.

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