Tech & internet / Monde

Poutine accentue sa guerre contre Google

Temps de lecture : 6 min

Le Kremlin reproche aux géants américains de la tech de faire de l'«ingérence électorale».

Le président russe Vladimir Poutine, le 31 janvier 2018. | Grigory Dukor / AFP
Le président russe Vladimir Poutine, le 31 janvier 2018. | Grigory Dukor / AFP

Alors que l'année 2021 touchait à sa fin, le Kremlin a considérablement intensifié sa pression contre les géants américains du numérique en leur infligeant les plus lourdes amendes qui leur aient jamais été imposées: 100 millions de dollars [87 millions d'euros] pour Google et 27 millions de dollars [24 millions d'euros] pour Facebook. Motif: «manquements systématiques à la suppression de contenus interdits».

Ces montants sont tellement inouïs par rapport à ceux des amendes précédentes, qui n'étaient généralement que de quelques dizaines ou centaines de milliers de dollars, qu'ils marquent une accentuation significative des efforts de la Russie pour mettre au pas les grandes entreprises technologiques. Ils montrent aussi les outils coercitifs dont dispose le Kremlin –et qui semblent fonctionner, au moins contre un des géants de la tech.

Intimidation, réaction

En septembre, le gouvernement russe avait envoyé des lettres à Apple et Google pour leur demander d'effacer une application pour téléphone portable créée par Alexeï Navalny, le leader de l'opposition, qui permettait d'identifier le candidat opposé au Kremlin ayant le plus de chances d'être élu dans chaque circonscription. Apple et Google refusèrent tout d'abord d'obtempérer. Mais les élections s'approchant, Moscou accentua sa pression en convoquant l'ambassadeur américain pour lui reprocher une «ingérence» américaine dans les élections, avant de faire venir au Parlement les représentants des nouveaux bureaux locaux de Google et d'Apple, de nommer certains employés qui allaient être poursuivis et d'envoyer des voyous masqués et armés traîner autour du bureau moscovite de Google. Il va sans dire qu'il fallut moins d'une semaine pour que les deux sociétés retirent l'application de Navalny de leur app store.

Plus tard, en octobre, le gouvernement russe (plus spécifiquement le comité de la Douma d'État sur la Sécurité et l'Anti-Corruption, une partie de la chambre basse du Parlement russe) a rencontré les dirigeants de Google et leur a transmis une longue liste de demandes additionnelles. Les membres du Parlement ont entamé la rencontre par un argument trompeur fréquemment avancé par le Kremlin, qui consiste à assimiler la fourniture de services par Google aux détracteurs du régime russe (comme Navalny) à une «ingérence» dans le processus électoral russe.

Plier la réalité et les GAFAM

Les responsables politiques russes ont ensuite formulé plusieurs demandes: que Google empêche les utilisateurs de YouTube en Russie de remettre en question les résultats des élections, que la société se conforme aux ordres de censure, notamment par rapport à ce que la Russie qualifie de contenu «extrémiste» (c'est-à-dire souvent uniquement politique), de rétablir les comptes allemands de Russia Today (RT), bloqués récemment par YouTube pour avoir diffusé de la désinformation sur le Covid-19, et de modifier les cartes de Google Maps en Russie afin de correspondre à la vision du monde désirée par le Kremlin, notamment pour refléter l'annexion illégale de la Crimée par le gouvernement russe.

La vidéo la plus populaire sur le YouTube russe en 2021 a été l'enquête de Navalny sur le palais à 1,3 milliard de dollars de Poutine.

La Douma a également réaffirmé que Google devait avoir un bureau sur le territoire russe, conformément à une loi votée en 2021 et entrée en effet le 1er janvier. L'objectif de cette loi est d'obliger les entreprises technologiques étrangères ayant plus de 500.000 utilisateurs russes quotidiens (de Spotify à Google, en passant par Pinterest), d'ouvrir des bureaux en Russie afin que les autorités russes puissent menacer et contraindre leurs employés sur place en cas de besoin.

Taper au portefeuille

La réponse de Google à ces demandes a été plutôt mitigée, du moins pour l'instant. Par exemple, le billet de blog de Google au sujet de la réunion a précisé que l'entreprise ne prenait pas parti dans les conflits territoriaux (même si «ne pas prendre parti» consiste en fait à en prendre un), et que la Crimée était affichée pour les internautes russes conformément aux lois locales sur les frontières d'État. Le même billet déclarait également que Google avait payé toutes les amendes qui lui avaient été infligées. Cependant, Google n'a pas cédé sur la suspension des comptes liés à l'État russe dans les autres pays. En effet, le blog a, par exemple, justifié la suspension de la chaîne allemande de RT en affirmant qu'elle avait diffusé de la désinformation au sujet du Covid-19. Et voilà qu'aujourd'hui, le Kremlin inflige à Google une amende record de 100 millions de dollars pour ne pas avoir respecté ses ordres de censure.

Tout cela n'est pas sans conséquence pour la population russe et pour l'avenir de la liberté d'internet dans le monde. YouTube est, de loin, la plateforme internet la plus prisée en Russie, puisqu'elle dépasse même VK, le «Facebook russe». La campagne de pressions du Kremlin contre Google –qui, pour l'instant, a déjà consisté à bloquer unilatéralement un Google Doc utilisé par Navalny et à menacer des employés de Google pour leur faire supprimer l'application destinée aux électeurs russes– pourrait empêcher les Russes d'accéder à des informations indépendantes et aux avis des autres citoyens.

Ce n'est pas un hasard. YouTube regorge de contenus qui irritent le Kremlin. À vrai dire, la vidéo la plus populaire sur le YouTube russe en 2021 a été l'enquête de Navalny sur le palais à 1,3 milliard de dollars de Poutine, supposément construit avec de l'argent blanchi. Vue plus de 119 millions de fois, la vidéo a servi de catalyseur aux protestations contre la corruption d'État et a entraîné l'emprisonnement de Navalny.

Plus les grandes entreprises technologiques vont s'impliquer dans les questions jugées prioritaires pour Poutine, plus le gouvernement russe va s'efforcer de les faire plier.

Les techniques de pression employées par la Russie offrent une alternative moins technique et plus traditionnellement coercitive au modèle de contrôle d'internet de Pékin, qui est beaucoup plus technique. Les développements récents montrent que l'approche de Moscou pourrait fonctionner.

D'autres sociétés, comme WhatsApp et Facebook, semblent faire profil bas et se conformer aux petites amendes et à l'exigence de posséder des bureaux sur place. Pourtant, le dilemme actuel de Google semble montrer que l'apaisement n'est peut-être pas une approche viable à long terme. Plus les grandes entreprises technologiques vont s'impliquer dans les questions jugées prioritaires pour Poutine, comme les mouvements d'opposition ou la diffusion d'informations critiques à son égard, plus le gouvernement russe va s'efforcer de les faire plier. Cela va se traduire par une augmentation des demandes de censure et de surveillance adressées directement aux sociétés et une augmentation des amendes imposées par des courts contrôlées par le Kremlin, le tout associé à du harcèlement et des intimidations contre les employés de ces sociétés sur le terrain.

Matter les États-Unis

Lorsque le Kremlin a qualifié d'«ingérence électorale» la résistance d'Apple et de Google à la censure, ce n'était pas seulement de la propagande. Et ce n'était pas non plus une tentative d'intimidation. Poutine et son entourage voient vraiment les géants américains de la tech comme les bras armés des États-Unis, ce qui explique pourquoi la réponse initiale d'Apple et Google a poussé le Kremlin à affirmer (bien que cela soit totalement illusoire et conspirationniste) que Washington était en train de s'immiscer dans la politique russe. Il s'agit bien sûr d'une illustration du point de vue général de Poutine, pour qui les mouvements d'opposition ne peuvent provenir d'initiatives individuelles et sont forcément soutenus en secret, ou plus ou moins ouvertement, par des puissances étrangères.

Les débats autour de la gestion des entreprises technologiques américaines dans des régimes autoritaires peuvent vite devenir manichéens –tout est dépeint en noir et blanc, avec des entreprises considérées soit comme des alliées, soit comme des ennemies des dictateurs. Certes, il arrive que les actions des entreprises en question soient parfaitement inacceptables, comme lorsqu'Amazon a participé à la censure et la propagande du gouvernement chinois dans le seul but de vendre des biens et des services, qui, contrairement à ceux de YouTube, n'entrent pas dans la catégorie des informations et opinions fournies aux habitants d'un pays. Le plus souvent, comme en Russie, les entreprises se retrouvent face à des décisions complexes pour repousser les demandes des autorités lorsque cela est possible, et savoir jusqu'à quel point ils peuvent rester sur un marché sans faire de compromis importants et systématiques avec un État autoritaire.

Il ne faudrait toutefois pas oublier que c'est avant tout le profit qui motive ces entreprises. Et beaucoup de celles qui se conforment aux nouvelles exigences du Kremlin imposant d'avoir des bureaux en Russie (ce qui est un véritable outil coercitif) ne sont pas forcément prêtes à voir leurs employés menacés ou blessés parce que leurs cadres (qui ne seraient même pas nécessairement en Russie) n'auraient pas satisfait aux demandes de l'État. Certaines entreprises ont même choisi de se conformer immédiatement à l'imposition des bureaux en Russie au lieu de, par exemple, investir pour s'assurer que leurs services soient disponibles en Russie via des VPN (réseaux privés virtuels).

Mais avec ces énormes amendes de fin d'année, il n'y aura peut-être pas longtemps à attendre avant que certaines sociétés américaines ne finissent vraiment par plier ou qu'elles se décident purement et simplement à quitter la Russie.

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