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Les îles Anglo-Normandes, ces morceaux de France «ramassés par l'Angleterre»

Temps de lecture : 4 min

La géographie les rattache à la Normandie mais l'histoire les relie à la reine. Cette discrète présence anglaise en Normandie fut longtemps paisible. Du moins, jusqu'au Brexit...

Vue aérienne de l'île de Guernesey. | EmmaLeP via Flickr
Vue aérienne de l'île de Guernesey. | EmmaLeP via Flickr

Des pêcheurs français qui bloquent un port de Jersey; les navires de guerre britanniques qui patrouillent pour réaffirmer leur bon droit dans ces eaux; des menaces françaises de couper l'alimentation électrique des îles Anglo-Normandes. Pas de doute, le Brexit a électrisé la Manche et ce pacifique archipel devient un peu l'équivalent de Gibraltar pour l'Espagne: une pomme de discorde diplomatique. Les îles en soit ne soulèvent aucun différend. Ce sont ses eaux territoriales poissonneuses qui exacerbent les tensions entre les pêcheurs français et cet archipel de la Manche avec lequel la France voisinait jusque-là paisiblement.

Elizabeth II, «duc» de Normandie

Ces îles sont un vestige des origines normandes de la monarchie anglaise. Les bailliages de Jersey et Guernesey possèdent chacun leur gouvernement et reconnaissent la reine comme souveraine. Elizabeth II n'est pas seulement reine de quinze États et présidente du Commonwealth, elle porte également le titre de «duc» de Normandie. «C'est peu connu car elle n'en fait pas étalage pour des raisons diplomatiques évidentes», constate l'historien Christophe Maneuvrier, enseignant-chercheur à l'université de Caen.

Cet héritage remonte à Guillaume le Conquérant qui traversa la Manche en 1066 pour ajouter la couronne d'Angleterre à son titre de duc de Normandie. Normandie et Angleterre partagèrent un siècle et demi de destin commun. Jusqu'en 1204, lorsque le roi de France Philippe Auguste incorpora l'ancienne province viking à son domaine royal. Toute la Normandie fut occupée. Toute? Non! Un archipel au large du Cotentin demeura encore et toujours rattaché à son duc, c'est-à-dire au roi d'Angleterre.

Par la suite, la France tenta bien, à plusieurs reprises, de débarquer sur ces îles Anglo-Normandes. Las, les expéditions se fracassaient sur la protection naturelle que confère son insularité. Des récifs et des bas-fonds dans la Manche, une mer que Victor Hugo qualifiera d'«insoumise», où il faut se défier des «coups de théâtre de l'océan». «Si vous n'êtes pas un ancien pilote et un vieil habitué», gare à vous, «c'est fini, le navire se disloque et sombre», avertissait l'écrivain alors exilé sur ces îles, dans Les travailleurs de la mer.

Un archipel longtemps peu stratégique

Côté français, arracher ces îles normandes au roi d'Angleterre ne tourna guère à l'obsession. Aux XIVe et XVe siècle, il y eut bien quelques incursions françaises au cours de la guerre de Cent Ans, mais rien de très durable. Jersey et Guernesey ne possédaient aucune richesse susceptible d'attiser les convoitises. «Et l'enjeu stratégique des îles était quasi nul puisque les grandes routes maritimes passaient plus au nord», analyse Christophe Maneuvrier. Même Napoléon, le grand ennemi de l'Angleterre, ne fut pas tenté de faire main basse sur elles.

«Il n'y avait pas d'intérêt à envoyer une grande armée pour envahir trois cailloux, d'autant que sa marine était mal en point après Trafalgar», ajoute l'historien. Les seuls à avoir récemment conquis l'archipel de la Manche furent les Allemands en 1940. Ils prévenaient ainsi un débarquement allié vers le Cotentin, mais leur objectif n'était pas que militaire.

Symboliquement aussi, ils envahissaient un archipel lié à une Angleterre résistant farouchement à Hitler. L'occupation fut d'ailleurs éprouvante et s'éternisa bien au-delà du Débarquement en Normandie puisque sa libération n'aboutit qu'après la capitulation allemande du 8 mai 1945. Entretemps, les troupes de Sa Majesté n'avaient rien tenté pour les récupérer. Prouvant une nouvelle fois leur faible intérêt stratégique.

«Les milieux populaires ont
parlé français jusqu'à la
Seconde Guerre mondiale.»
Christophe Maneuvrier, historien

L'archipel n'a pivoté vers les îles britanniques que récemment. Longtemps tournées vers le continent, les îles ont attiré sur leur sol les huguenots, indésirables en France après la révocation de l'édit de Nantes (1685), et des prêtres réfractaires fuyant la Révolution. Quand Victor Hugo y a séjourné, il fut marqué par la proximité culturelle de ces îles avec la France. Dans Les Travailleurs de la mer, il écrit «les îles de la Manche sont des morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l'Angleterre». Il remarque que «les fleurs de lys abondent» et qu'«en fait de mode, Guernesey copie Paris». L'écrivain note aussi que «l'archipel normand parle français, avec quelques variantes […] Paroisse se prononce paresse». Hugo respecte ce «patois», «une vraie langue, point méprisable du tout». Il popularise un normandisme qu'il découvre sur place: la pieuvre. Le succès du mot fut tel qu'il s'est partiellement substitué au poulpe du français standard.

La société insulaire que découvrit Hugo était bilingue, avec des journaux anglais qui cohabitaient avec la presse en français. «Les élites partaient étudier en Angleterre mais les milieux populaires ont parlé français jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, rappelle Christophe Maneuvrier. Aujourd'hui, ce français y est presque moribond… Même s'ils n'aimeraient pas que je dise cela!» En effet, si les Anglo-Normands ont basculé en anglais, ils restent profondément attachés à leur identité normande. À leurs bailliages, à leur droit coutumier et à leur toponymie française. Pareil pour les patronymes: un francophone ne sera pas dépaysé par un ministre en chef à Jersey dénommé John Le Fondré ou un ministre à Guernesey qui se nomme Jonathan Le Tocq.

Des dizaines d'années de rapprochement

Longtemps négligé, presque oublié par les conquérants français, l'archipel est aujourd'hui riche et stratégique dans le jeu diplomatique. Cela fait belle lurette que Jersey, Guernesey, Sark, Herm ou Aurigny ne sont plus revendiqués par Paris mais la Normandie continentale tente de se rapprocher de ces îles, qui sont anglophones mais dont les habitants se considèrent comme Normands.

«Le bailli vient très fréquemment à Caen, le président de la région Normandie se rend aussi dans les îles, souligne Christophe Maneuvrier. Il y a une convention universitaire entre l'État de Jersey et l'université de Normandie à Caen pour accueillir des étudiants. Le Brexit qui nous est tombé dessus vient donc à rebours de dizaines d'années de rapprochement!» Et la crise sanitaire, qui a raréfié depuis près de deux ans les communications maritimes avec le continent, n'a rien arrangé…

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