Politique

Que restera-t-il du zemmourisme après l'élection présidentielle d'avril 2022?

Temps de lecture : 11 min

Éric Zemmour joue le rôle classique du troisième homme attendu à chaque campagne depuis 1965. À la différence près qu'il arme son idéologie d'un bidon d'essence et d'un briquet prêts à embraser la société.

Les idées ne s'éteignent pas nécessairement en même temps que le feu des projecteurs. | Christophe Archambault / AFP
Les idées ne s'éteignent pas nécessairement en même temps que le feu des projecteurs. | Christophe Archambault / AFP

Éric Zemmour, en se présentant à la présidence de la République, est-il simplement saisi d'hubris ou bien conçoit-il cette campagne comme la première étape d'une «reconquête», dont il espère que la postérité retiendra qu'il en fut l'inspirateur? Son élection semble très peu probable, mais elle n'est pas totalement impossible.

Un dynamiteur ou un conquérant?

Éric Zemmour peut, en revanche, envisager cette campagne comme le dynamitage décisif de ce qui fait encore consensus dans la société française. Cette stratégie est, au sens propre, celle d'un combat culturel visant à faire exploser les fondations du sens commun des Français et à inoculer des idées à même de fracturer la société et l'électorat.

Éric Zemmour a mesuré le vecteur de la violence numérique et de Twitter. Il facilite, par ses codes faits de clashs et de polémiques exemptes de retenue, son irruption dans le monde réel. Il fait éclater au grand jour la violence de moins en moins latente de la société française.

Éric Zemmour s'est livré à un révisionnisme surréaliste relatif à la politique du régime de Vichy à l'égard des Juifs. Non, Pétain n'a jamais protégé les Juifs ni étrangers, évidemment, ni même français, mais Pétain revisité par le candidat d'extrême droite vient de façon posthume nourrir l'idée d'une France exempte de reproches, qui a pratiqué un supposé distinguo entre Juifs français et Juifs étrangers.

Une absurdité historique qui ne l'empêche nullement de se réclamer du général de Gaulle et du Rassemblement pour la République (RPR), le mouvement néo-gaulliste fondé par Jacques Chirac avec les talents d'organisateur de Charles Pasqua, ancien résistant et peu amène de longue date sur le cas politique ou clinique Zemmour.

Un réactionnaire maître des nouveaux codes de communication

Éric Zemmour prétend détester les codes médiatiques de l'époque. Il les connaît néanmoins très bien et en use sans retenue aucune. La mise en scène de sa campagne emprunte parfois ses codes à la télé-réalité. Les moyens de communication employés sont, contrairement à l'image qu'il donne dans son annonce de candidature, loin du micro de la TSF. Comme a dit Régis Debray, les révolutionnaires conservateurs sont les plus enclins à maîtriser les moyens de communication dernier cri.

Si l'on parle de «combat culturel» s'agissant d'Éric Zemmour, c'est dans le dynamitage consciencieux de tout ce qui peut faire encore l'objet d'un relatif consensus: le traitement humain des migrants est ainsi délibérément expédié dans un cul-de-basse-fosse politique par le candidat qui assume s'en désintéresser totalement. Peu importe s'ils se noient, meurent de faim ou déambulent d'un abri à l'autre. Les exemples sont nombreux.

Après avoir mis un terme à cinq ans de collaboration avec le polémiste, la production d'«On n'est pas couché» l'a invité dans l'émission diffusée sur France 2 pour faire la promotion de l'un de ses livres. | Capture d'écran On n'est pas couché via YouTube

Ses provocations, comme la référence à «Gestapette» (en référence à Abel Bonnard) lui font oublier qu'il ne pourra jamais, lui, être surnommé «Bougnaparte». On retrouve en Zemmour le Jean-Marie Le Pen des années 1980, celui qui s'acharna à imposer le thème de l'immigration à coups de provocations. Cependant, chantre de «l'union des droites», il semble penser que la crise existentielle de celles-ci lui permet de recomposer le paysage politique sur la base de ses idées assénées sans l'ombre d'une hésitation dans des discours ponctués de provocations additionnées à des comportements outranciers. Tout est évidemment calculé, pensé et assumé. Au passage, Éric Zemmour parvient à faire oublier qu'il a été promu notamment par… France Télévisions.

Il croit en la force des livres, mais ne parvient dans son dernier ouvrage qu'à additionner la sueur haineuse des Décombres de Rebatet avec un style empruntant plus aux Éditions Harlequin. Ce pensum égotique, dont la lecture est aussi fastidieuse qu'un numéro de Voici, est écrit par un plumitif «rasoir». Ses scènes dignes d'une crise de nerfs dans la cuisine avec Catherine Barma –productrice d'«On n'est pas couché»– au demeurant responsable de sa promotion, laissent pantois. On comprend qu'il préfère Saint-Germain-des-Prés à Hénin-Beaumont, mais l'étalage de son carnet d'adresses et des mondanités auxquelles il se prête avec jubilation relève du gênant, voire des simagrées d'un marchand de tapis.

Le mégrétisme moins la dédiabolisation

Zemmour est un Mégret sous amphétamines. Du mégrétisme, il prend tout, excepté la dédiabolisation. Bruno Mégret fut l'un des numéros deux du Front national (FN), parvenant à imposer le thème de l'identité et la stratégie de dédiabolisation avant que le scission de 1998 du FN l'expulse de l'appareil lepéniste. Il réussit à faire monter la température du débat sur l'identité jusqu'à l'incandescence.

Au contraire de Marine Le Pen et des anciens mégrétistes qui l'entourent, qui connaissent le coût social de l'engagement au FN, Éric Zemmour vient de la presse la plus respectable, a été choyé des années durant par le service public audiovisuel et été chroniqueur sur les ondes de RTL. Auteur à succès, il a été édité par l'une des plus grandes maisons d'édition du pays. Son parcours fait de lui un insider et la psychologisation de ses ambitions ne saurait effacer un froid et habile calcul politique déterminé il y a longtemps, sans probablement avoir les moyens de ses buts.

Zemmour est un Mégret sous amphétamines. Du mégrétisme, il prend tout, excepté la dédiabolisation.

À l'image de Thilo Sarrazin en Allemagne, ou de Giulio Tremonti, le ministre de l'Économie de Berlusconi qui donna une armature et une légitimité intellectuelles davantage à la Lega qu'au président du Conseil italien, il vient du cœur du système médiatique le plus lié aux politiques et délivre une parole transgressive.

En Autriche, le leader du Parti libéral autrichien (FPÖ), Jörg Haider fut surnommé le «Grenzgänger», celui qui franchit les limites. Le côté sportif en moins, Éric Zemmour fonde, comme Haider, son action sur le terreau de la crise existentielle d'une nation éminemment politique. Comme Haider, il jongle avec deux conceptions de la nation: il use et abuse de l'exhalation des frustrations nées de la crise de la nation civique et politique pour lui injecter un substitut, celui de la nation ethnique.

Cependant, au contraire de ces hommes du «système», hommes de plume, pamphlétaires ou théoriciens, il a choisi de descendre dans l'arène politique. S'il l'a fait, sans doute est-ce parce qu'il pense être le deus ex machina du scrutin, dans une France déboussolée, en proie au doute et victime d'une dépression et d'un débat public aussi violent qu'atone.

Un Goldwater ou un Trump à la française?

Aux États-Unis, en 1964, la campagne du Républicain Barry Goldwater marque par sa radicalité et son retentissant échec. Cependant, au cours de cette campagne, le sénateur de l'Arizona installe dans le paysage politique américain un conservatisme qui va prospérer plusieurs décennies durant. Le Parti républicain évoluera jusqu'à porter Ronald Reagan au pouvoir. Après la campagne de Goldwater, le comté d'Orange en Californie devint le point d'irradiation des idées conservatrices dans tout l'État, dont Ronald Reagan devint le gouverneur. La défaite de Goldwater apparut vite fertile et riche de promesses pour la famille conservatrice qui prit progressivement les rênes du Parti républicain. L'ironie de l'histoire est que les conservateurs historiques ayant soutenu Goldwater et contribué à la victoire de Reagan en 1980 furent dépassés, à la fin de leur carrière, par plus radicaux qu'eux.

Il est évident que les semaines passées à commenter les déclarations comme les déplacements du candidat Zemmour, à retransmettre ses interventions, à l'interviewer, à réagir à ses tweets auront imprégné le débat public. Le FN devenu Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen n'a eu de cesse que de se préparer à la conformation aux codes du débat public, ce qui fait dire à Éric Zemmour que la présidente du RN est «une femme de gauche». Au contraire, la campagne d'Éric Zemmour est là pour casser les codes, désarticuler les éléments de ce qui relève du consensus et permettre l'irruption au centre du champ politique d'une vision de l'histoire à rebours de ce que les Français ont jusqu'ici accepté et adopté.

Éric Zemmour est le grossiste d'idées correspondant à la peur du déclin. Il appartient à une famille politique qui, comme le dit Nicolas Lebourg, n'a pas de programme, mais une vision du monde. Or, Éric Zemmour est parvenu à diffuser à grande échelle, en se construisant un personnage ultra-médiatique aux prétentions intellectuelles susceptibles de séduire «l'esprit français», éternellement conquit par ceux perçus comme des «intellectuels» ou tout simplement des «écrivains».

Faire naître les années de plomb: objectif Zemmour

Zemmour a un but: que son peuple à lui se lève et que la tempête se déchaîne. Les années 1970 en Italie nous enseignent qu'au cœur des années de plomb, le parti néofasciste Mouvement social italien (MSI), avec à sa tête Giorgio Almirante, qui cherchait à construire une respectabilité susceptible de le faire participer au jeu politique, est obligé de contribuer à la lutte contre le terrorisme d'extrême droite ou de surveiller certaines velléités de passage à l'action armée issues de rangs de la Destra italienne.

L'attentat de la gare de Bologne, l'assassinat de Pasolini restent, parmi d'autres, dans les mémoires comme les symboles de la violence terroriste «noire» des années de plomb. Il faut reconnaître à Almirante et à Fini une constance dans la volonté de civilisation de la violence issue des rangs néofascistes. Nous vivons une autre époque, où la violence est en voie d'adoubement par au moins un des candidats à la tête de la République française.

Ce qui est évident, concernant Éric Zemmour, c'est que les périphrases qu'il emploie sont à l'évidence des absolutions en direction de ses supporters dont les passages à l'acte sont un de ses instruments de campagne. Notons que la France n'a pas connu les années de plomb à l'italienne, ni tout ce qui en a résulté. Ces années de plomb ont contribué à instaurer un climat néfaste pour les idées de gauche et à les écarter du pouvoir (après l'échec du «compromis historique»). Les articles relatifs aux bonnes relations d'Éric Zemmour avec certains milieux d'affaires laissent entendre que ces cercles ont une inclinaison plutôt avérée pour la stratégie de la tension.


Les sports de combat sont un combat culturel

Les incidents en marge de la campagne d'Éric Zemmour sont extrêmement nombreux. Ils démontrent qu'il était illusoire de penser que le déferlement de violence sur les réseaux sociaux –en particulier Twitter– ne passerait pas allègrement du online au off-line. C'est même un principe des réseaux sociaux que lier le online et le off-line, tous ceux qui ont voulu voir dans Twitter un forum où le débat était éclairé par la raison et la civilisation des pulsions de chacun en sont pour leurs frais.

L'agression caractérisée d'un intellectuel frère dominicain et de ses amis dans un bar de Lille par des individus portant un t-shirt Génération Zemmour ouvrait le bal de l'expression d'une violence politique de nature physique, que l'on retrouve dans les différentes régions de l'Hexagone et qui est caractéristique des périodes de crises, au cours desquelles les codes sociaux se dégradent et contribuent à l'affaiblissement de la démocratie.

Si l'on compare la situation sur le temps long, il n'y a encore ni coups de feu ni plasticage de permanences. On pourrait relativiser ces nombreux «incidents», cependant si on la compare aux quatre dernières décennies, la situation apparaît périlleuse pour le débat démocratique. Coups de main et coups de poings se multiplient, avec pour réaction un rictus narquois du candidat Zemmour.

Les opposants à Éric Zemmour risquent plus que ceux qui ont participé aux manifestations contre Jean-Marie Le Pen lors du Congrès du FN à Strasbourg en avril 1997. L'envie d'en découdre physiquement était moindre alors et en ce week-end de Pâques 1997, bien peu d'incidents notables furent recensés. Au pire alors, quelques riverains aux sympathies lepénistes envoyaient un seau d'eau depuis leurs fenêtres sur les manifestants. Rien de bien grave, donc.

Nonobstant les crimes commis en marge des actions ou des manifestations du FN (notamment à Paris ou à Marseille), le nombre d'incidents aussi rassemblés dans le temps historique de l'extrême droite française, l'époque du FN de Jean-Marie Le Pen, ne fut ni celui de la Cagoule ni celui de l'OAS dans la pratique. Ce qui est nouveau, c'est l'irruption d'une violence assumée dans les champs politique et électoral; ce sont les actes, assumés et presque revendiqués et en si peu de temps, de par l'incitation à peine voilée de la part d'un candidat à la présidence de la République.

Le déchaînement de mises à l'index, de dénonciations publiques et de délations politiques, est quasi unique depuis 1958. Évidemment, l'alibi est la culture woke, dont l'existence échappe à un nombre immense de nos concitoyens, mais qui est brandie comme le motif d'une prétendue légitime défense. La violence entre Zemmouriens et autres militants politiques ressemblera bientôt à celle opposant le Parti populaire français (PPF) à ses opposants dans le milieu des années 1930 comme il ressemble à ce que fut le groupe Patrie et Liberté dans le Chili d'Allende, c'est-à-dire des groupes violents préparant par leurs menées un projet politique qui leur échappe, mais que leur fanatisme les amène à servir avec entrain et satisfaction jouissive.

Zemmour, l'incendiaire…

Éric Zemmour serait-il un «Trump à la française»? Beppe Grillo, héritier de la commedia dell'arte, en Italie, Boris Johnson, issu de la gentry la plus «branque», Trump, personnage de télé-réalité, milliardaire et porté par la dérive conservatrice du Parti républicain… Tous correspondent, par-delà leurs différences idéologiques, à un moment politique de «l'Occident», adapté à chaque pays.

Zemmour ressemble à Don Calogero Sedàra du Guépard, en tant que «nouveau riche de la politique» il offre, lui, à la France de se marier avec l'esprit de guerre civile. Dans ses Studien über die Deutschen, Norbert Elias analyse bien la brutalisation des codes née de la Première Guerre mondiale en Allemagne et le rôle des corps francs. Il est remonté à la victoire du pays d'outre-Rhin sur la France lors de la guerre de 1870 pour montrer ce que les codes sociaux avaient induits. Là est la signification de la campagne d'Éric Zemmour: plonger la France dans une forme de «décivilisation».

Le zemmourisme agit comme un «Covid mental» qui va continuer à produire ses effets, à bas bruit, sur la santé politique de la France.

Zemmour correspond par sa prétention intellectuelle, sa suffisance de «nouveau riche de l'intelligentsia» au schéma auquel peuvent adhérer un certain nombre de Français, restés fixés sur la figure de «l'intellectuel» français par excellence. Sous couvert de «culture», Zemmour entend dynamiter des piliers historiques, mémoriels, sociologiques, idéologiques du pays.

Sa raison d'être est là: être un dynamiteur consciencieux des derniers points de consensus dans la société française. Zemmour est consciemment, de ce point de vue, l'agent le plus affirmé de la brutalisation des codes de la politique et du débat démocratique. Un régime périt lorsque la légitimité des représentants élus se délite et lorsque ce qui fait consensus implose, il pousse son dernier souffle quand les incidents de rue prennent le pas sur le débat éclairé par la raison.

Omniprésent dans les médias, menant une campagne idéologiquement déterminée, assumée verbalement et maintenant une ambiguïté quant à la traduction physique que certains de ses supporters en font, le zemmourisme, issu de la campagne d'Éric Zemmour, risque de répandre ses effets bien au-delà de la présidentielle. Au contraire d'autres extrêmes droites européennes comme le MSI-DN d'Almirante, Zemmour souffle sur les braises.

Restera de la campagne d'Éric Zemmour une brutalisation des codes, une vulgate efficace fondée sur une culture sommaire et une idéologie rafistolée au gré des lubies de celui qui est d'abord un personnage de télé plus qu'un penseur ou un intellectuel. Dans le langage gramscien, Zemmour impose au champ politique une culture dégradée, simpliste, pouvant apparaître nocive, mais qui agit sur le pays comme un «Covid mental». Le zemmourisme va longtemps agir, à bas bruit probablement, sur la santé politique de la France.

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