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Le statut de la Nouvelle-Calédonie, un enjeu pour la Chine

Temps de lecture : 8 min

La République populaire attendra sans doute que des accords soient conclus entre Paris et Nouméa pour réapparaître activement dans l'archipel.

Une femme vote le 12 décembre 2021 à Nouméa pour le troisième référendum sur l'indépendance en Nouvelle-Calédonie. | Théo Rouby / AFP
Une femme vote le 12 décembre 2021 à Nouméa pour le troisième référendum sur l'indépendance en Nouvelle-Calédonie. | Théo Rouby / AFP

Les dirigeants chinois ne sont pas les mieux formés pour comprendre les processus électoraux. Le référendum sur l'indépendance qui s'est déroulé le 12 décembre en Nouvelle-Calédonie a de quoi les laisser perplexes. Il existe en Chine des élections locales où les vainqueurs sont le plus souvent encadrés par le Parti communiste. En comparaison, un scrutin en Occident, et notamment sur le territoire français, a comme particularité d'être libre. Et, en Nouvelle-Calédonie, d'avoir un corps électoral diversifié.

Les Kanaks, peuple autochtone de l'archipel, représentent environ 47% de la population. Leurs représentants, principalement le Front de libération national kanak et socialiste (FLNKS) militent pour une Nouvelle-Calédonie indépendante qui deviendrait la Kanaky. Ils avaient demandé que le scrutin soit repoussé en raison de l'épidémie de Covid. Ils ont saisi le Conseil d'État, qui n'a pas retenu leurs arguments. Dès lors, ils ont demandé à leurs sympathisants de ne pas aller voter. Résultat, le taux d'abstention a atteint les 56,13%. Quant aux Calédoniens d'origine européenne –soit près de 30% de la population– ils ont été nombreux à se déplacer et le non a atteint 96,5 % des suffrages.

Tout cela est d'autant plus surprenant –et pas seulement vu de Pékin– que, en 1998, l'accord de Nouméa avait fixé les règles de cette consultation. Si, à la question «Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante?», le non l'emportait en 2018, un autre scrutin devait être organisé en 2020, puis un troisième en 2021 si le non était encore majoritaire. À chacune de ces étapes, le non l'a emporté, par 56,4% des voix en 2018, et 43,6% en 2020.

Que le oui à l'indépendance calédonienne ait été écarté à trois reprises a conduit Emmanuel Macron à déclarer qu'il «prenait acte» du choix des Calédoniens de rester «dans la République». Le président a ajouté que «la France est plus belle car la Nouvelle-Calédonie a décidé d'y rester». Mais il a aussi annoncé que les discussions à venir ne pourront pas «se limiter aux institutions» et que l'État et les institutions locales devaient «travailler ensemble» sur «bien des sujets». Il y a sans doute à prévoir de parler de la stratégie industrielle en particulier à propos du nickel, des finances locales qui connaissent des déficits importants ou de la lutte contre les inégalités qui s'accentuent fortement.

Des atouts convoités par la Chine

Vu de Pékin, il est probable que le cheminement électoral calédonien apparaisse particulièrement compliqué. Et, plutôt que de se lancer dans de longs commentaires, les médias chinois ont préféré se contenter de rendre compte brièvement des résultats de ce scrutin.

Cependant, tout au long de ces campagnes référendaires successives, l'un des arguments des loyalistes, partisans du non, a été de répéter qu'une Nouvelle-Calédonie indépendante tomberait rapidement sous la coupe de Pékin. La Chine, devenue une superpuissance, ne cache pas en effet son intérêt pour la Nouvelle-Calédonie. D'abord, en matière économique, il serait avantageux pour la flotte chinoise, civile et militaire, de pouvoir mouiller dans le port en eaux profondes de Nouméa. Non pas que cette ville soit proche de la Chine –elle est à 7.640 kilomètres de Shanghai–, mais s'y installer permettrait aux bateaux de pêche chinois de profiter du 1,74 million de mètres carrés de Zone économique exclusive (ZEE) dont dispose la Nouvelle-Calédonie autour de ses côtes.

L'usine Koniambo Nickel SAS (KNS) à Voh dans la province Nord de la Nouvelle-Calédonie le 22 septembre 2015. | Théo Rouby/ AFP

D'autre part, en étant activement présente à Nouméa, la Chine pourrait compléter et encadrer son implantation grandissante dans plusieurs îles du Pacifique. Aux Fidji, au Vanuatu ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée, la Chine déverse depuis plusieurs années une aide importante en contrepartie d'une exploitation des ressources locales. Un arc de cercle d'influence chinoise, qui relève des «nouvelles routes de la soie» est ainsi établi autour de la mer de Corail. Il ne manque que la Nouvelle-Calédonie pour parachever ce dispositif stratégique.

Or, les mines de nickel situées dans la Grande Terre, la principale île calédonienne, intéressent grandement la Chine. Entre 20 et 30% des réserves mondiales connues de nickel se trouvent là. Et, en 2020, plus des deux tiers du minerai extrait –soit 3,4 millions de tonnes par an pour une valeur de 197,2 millions de dollars– ont été vendus à la Chine. Celle-ci utilise le nickel principalement dans la production d'acier inoxydable et dans la fabrication de batteries électriques. D'un point de vue chinois, il serait évidemment plus intéressant de pouvoir disposer librement du nickel calédonien en échange d'une aide accordée à la Nouvelle-Calédonie. Il est sous-entendu que, si les mines de nickel calédoniennes étaient sous contrôle chinois, il ne serait plus question de grèves ou autres mouvements sociaux qui, comme cela s'est produit ces dernières années, arrêtent la production le temps des négociations entre la direction et les syndicats. Et les groupes internationaux ne se succéderaient plus à la direction de l'exploitation minière du nickel.

Soutien aux indépendantistes

En tout cas, en dehors des mines de nickel, on voit à Pékin de nombreuses autres possibilités de coopération avec la Nouvelle-Calédonie. En octobre 2017, accompagné d'une dizaine de dirigeants économiques chinois, l'ambassadeur de Chine en France Zhai Jun a fait un séjour de plus d'une semaine dans l'archipel, invité par l'association pour l'amitié sino-calédonienne qui est proche du FLNKS. À l'époque, l'hypothèse que le oui à l'indépendance allait l'emporter au référendum de 2018 était privilégiée. Le diplomate chinois et sa délégation ont donc rencontré des élus calédoniens et des responsables du monde économique. Ils ont interrogé les dirigeants du FLNKS sur ce qui pourrait leur être utile, en insistant sur les avantages qu'aurait la Nouvelle-Calédonie à se rapprocher économiquement de la Chine.

Que ce soit pour l'agriculture ou la pêche, la Chine pouvait proposer une aide en matériel ou en formation. Autre domaine mis en avant, le tourisme, activité qui, avant le confinement provoqué par le Covid, ne représentait que 4% du PIB de la Nouvelle-Calédonie. La délégation chinoise a notamment évoqué l'idée de bâtir des hôtels pour touristes chinois, tenus par du personnel chinois.

Ces propositions ont été écoutées avec intérêt dans les milieux indépendantistes calédoniens. Notamment par l'Association pour l'amitié sino-calédonienne présidée par Karine Shan Sei Fan. Celle-ci est devenue directrice de cabinet de Roch Wamytan, le président du FLNKS, qui est à la tête du congrès calédonien depuis que les indépendantistes ont gagné les élections locales en mai 2019.

Pour renforcer les bonnes relations avec la Chine, Roch Wamytan était invité à Pékin au premier trimestre 2020. La pandémie de Covid-19 a entraîné l'annulation de cette visite. Mais Pékin a fourni des bourses d'étude en Chine à des étudiants kanaks. Roch Wamytan expliquait en octobre 2020, au lendemain du second référendum: «La Chine souhaite nous aider, mais nous sommes freinés car nous n'avons pas la compétence principale en matière de relations extérieures. On fait avec la marge de manœuvre que nous laisse notre statut.» Et dans une interview au journal le Monde il ajoutait: «Nous n'avons pas peur de la Chine. Elle ne nous gêne pas outre mesure. On ne va pas faire comme si elle n'existait pas.» Les indépendantistes estiment qu'un rapprochement économique avec la Chine pourrait compenser la perte de revenus qui suivrait une rupture d'avec la France.

L'(auto)-détermination intacte des Kanaks

De plus, se tourner vers la Chine permettrait de se détacher de l'histoire de la relation entre la France et la Nouvelle-Calédonie. En 1853, sous Napoléon III, l'archipel a été déclaré français, devenant ainsi le troisième élément des Établissements français du Pacifique aux côtés de Tahiti et des îles Marquises. Les mouvements indépendantistes se sont développés dans le dernier quart du XXe siècle en revendiquant une identité kanake et en militant pour l'indépendance. Le FLNKS a été créé en 1984.

En 1988, dans une grotte de l'île d'Ouvéa, des indépendantistes radicaux prennent vingt-sept gendarmes en otage. Le 5 mai, à quelques heures du second tour de l'élection présidentielle où Jacques Chirac affronte François Mitterrand, des commandos militaires lancent l'assaut contre la grotte. Dix-neuf indépendantistes et deux gendarmes sont tués. Après la réélection de François Mitterrand, le retour au calme en Nouvelle-Calédonie va être l'un des premiers dossiers que va gérer le nouveau Premier ministre, Michel Rocard. Il parvient à pacifier la situation de l'archipel en faisant signer le 26 juin les accords de Matignon qui ouvrent un processus allant vers la décolonisation du territoire. Dix ans plus tard, le 5 mai 1998, le processus est complété et précisé par le gouvernement de Lionel Jospin avec l'accord de Nouméa. Beaucoup pensent alors qu'un seul référendum permettra l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

Mais, après le référendum du 12 décembre, la Nouvelle-Calédonie garde son statut de Collectivité d'outre-mer et continue de relever de l'autorité française. Par ailleurs, géographiquement, elle se situe en avant-poste d'un rempart face à l'influence chinoise dans l'océan Pacifique. Cette localisation amène l'Australie et de la Nouvelle-Zélande à observer elles aussi toute évolution politique de la Nouvelle-Calédonie. Ces deux pays de culture anglaise ont a priori tout intérêt à une bonne entente avec la France. Bien que l'Australie ne soit pas vraiment allée dans ce sens l'été dernier en abandonnant soudainement son contrat d'achat de sous-marins français pour se tourner vers des submersibles américains.

En Nouvelle-Calédonie, les relations entre les responsables kanaks et le gouvernement français sont au point mort. Lorsque Sébastien Lecornu, le ministre des Outre-Mer, a annoncé qu'il serait présent à Nouméa le jour du vote pour ce troisième référendum, le FLNKS a indiqué dans un communiqué que «face à l'entêtement de l'État de maintenir coûte que coûte la date de la consultation au 12 décembre 2021, le FLNKS et les nationalistes s'opposent à toutes discussions et à de quelconques rencontres avec le ministre des Outre-Mer avant les élections présidentielles».

Il est probable que des discussions sur le statut de la Nouvelle-Calédonie reprendront sous le prochain quinquennat. En attendant, au lendemain d'un référendum dont le FLNKS estime qu'il n'a aucune valeur, Roch Wamytan a rappelé que la Nouvelle-Calédonie est inscrite sur la liste des Nations unies à «décoloniser» et qu'il continue de souhaiter «emmener tout doucement ce pays à s'émanciper».

Statu quo

Un vaste débat va probablement s'ouvrir entre représentants des Kanaks et des Caldoches pour déterminer si c'est vers l'indépendance que l'archipel doit se diriger ou bien, compte tenu des résultats des trois référendums en trois ans, s'il faut envisager une forme renouvelée d'association avec la France. En juin dernier, à Paris, des discussions menées entre l'État et les différentes parties prenantes, ont envisagé une période «de stabilité et de convergence», qui devrait se conclure en juin 2023 par un nouveau référendum de «projet» fixant un statut pour la Nouvelle-Calédonie.

Toutes ces directions seront certainement observées minutieusement à Pékin. La situation de la Nouvelle-Calédonie n'est pas aussi simple pour la Chine que si le oui à l'indépendance l'avait emporté. Et elle n'est pas en mesure d'imposer son influence dans de nouvelles négociations entre le gouvernement français et les représentants des populations calédoniennes. La Chine attendra sans doute que des accords soient conclus entre Paris et Nouméa pour réapparaître activement dans l'archipel.

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