Culture

«Bad Luck Banging or Loony Porn», en guerre ouverte contre les véritables obscénités

Temps de lecture : 3 min

Le nouveau film de Radu Jude mobilise les ressources du burlesque et du conte fantastique pour offrir une vigoureuse diatribe contre les multiples laideurs qui polluent la réalité contemporaine.

Face à la pornographie des comportements de masse, la résistance opiniâtre d'Emi (Katia Pascariu). | Météore
Face à la pornographie des comportements de masse, la résistance opiniâtre d'Emi (Katia Pascariu). | Météore

Ours d'or légitime du dernier festival de Berlin, le nouveau film du cinéaste roumain est un film en colère. Et même un film furieux, furieux contre la laideur du monde.

L'auteur de Aferim! et Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares compose une comédie noire et rose Barbie, réquisitoire impitoyable contre les obscénités, les violences et les hypocrisies d'une société, la sienne, et d'une époque, la nôtre.

Bad Luck Banging or Loony Porn se compose de trois chapitres aux tonalités très variées. La première s'ouvre sur une séquence très explicite d'ébats d'un couple, sextape filmée par l'homme, qui est aussi le mari de la dame. Mais il adviendra que cette vidéo se retrouvera sur internet, menaçant de détruire l'existence de la jeune femme, Emi, professeure dans un lycée privé de Budapest.

Cette première partie accompagne Emi dans la ville, au fil de rencontres et de démarches qui multiplient les effets disproportionnés, aberrants, injustes, de l'indiscrétion dont elle a été victime.

C'est Bucarest en été, cela pourrait être une autre ville d'Europe centrale, et pour une bonne part, ce qu'il y a de plus banal, de plus communément partagé dans n'importe quelle grande agglomération européenne.

Réalisme et carnaval

Cette circulation réaliste ayant été filmée par temps de Covid, tout le monde y arbore donc des masques qui deviennent ainsi à la fois les marqueurs d'un moment précis, mais universellement partagé, et des métaphores évidentes de l'hypocrisie, des jeux de postures et d'affichages qui se déclenchent autour de la jeune femme.

Mais, surtout, la manière pourtant dépourvue d'effets avec laquelle Radu Jude filme la capitale devient un véritable catalogue des horreurs quotidiennes. Présence agressive des publicités, mercantilisme invasif, crétinisme télévisuel, mélange de misère et de toc où les immeubles et les corps sont en mauvais état, néons de la malbouffe et vulgarité de la propagande politique et religieuse: tout cela renvoie la supposée obscénité de la séquence d'ouverture au statut d'innocente bluette, aussi anodine que ne regardant personne.

Voyage au centre de la laideur marchande et de la misère des êtres et des formes. | Météore

On retrouvera Emi dans la troisième partie, où elle est convoquée par l'administration et les parents d'élèves de l'établissement où elle enseigne. Il s'agit cette fois clairement d'un épisode grotesque, carnaval de haines rances, de conformisme destructeur et de pulsions où le vernis des discours moralisateurs laisse vite transparaître la misère morale et les abîmes de violence triste qui habitent ces dignes représentants de la collectivité.

Si les masques sont ici les accessoires évidents de la mascarade ultra-réac, y compris dans ses formulations modernes, le jeu s'intensifie grâce à la finesse et à la richesse des réponses d'Emi, accusée rebaptisée «Porn-teacher» sur les réseaux sociaux, et accusatrice intraitable de la veulerie ambiante.

Il est d'ailleurs juste de dire combien c'est aussi la finesse et la richesse des réponses de Katia Pascariu, la remarquable actrice qui interprète son rôle. Elle prouve avec éclat combien il est possible de transmettre une infinité de nuances et immensément d'énergie et d'humanité même avec un masque sanitaire vissé sur le visage.

L'inépuisable dictionnaire de la bêtise

Entre cette première et cette troisième partie, Radu Jude confirme son goût pour la recherche de formes inventives en composant une version actualisée et ravageuse du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert.

Animation burlesque. Images d'archives évoquant les tragédies de l'histoire européenne, les totalitarismes enfantés par le vieux continent, dont la variante roumaine particulièrement gratinée sous l'égide de Ceaușescu. Sauts du comique trivial à l'horreur de masse, embardées vigoureuses entre les niveaux de sens, dynamisent ce que le réquisitoire aurait pu avoir de simplement didactique.

Dans la cour de l'école transformée en tribunal, la mascarade des hypocrites. | Météore

Le très mémorable Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares réalisé par Radu Jude en 2018 interrogeait déjà les moyens de représenter, de raconter, de questionner, avec une véritable angoisse sur l'état des mentalités contemporaines.

Bad Luck Banging or Loony Porn va plus loin, explore les ressources possibles du cinéma pour s'affronter avec force et avec ruse à la bassesse de l'époque, aux abîmes de compromissions, de renoncements, d‘égoïsmes qu'entretient l'alliage de l'ultralibéralisme et des replis identitaires et puritains.

Le film se vit comme une sorte de virée dans un enfer parcouru sur des montagnes russes, traversant des rythmes, des couleurs, des tonalités différentes. Cet enfer est porté au grand écran avec les moyens qu'offrent les divers registres du cinéma (comique, dessin animé, horreur, documentaire, porno, fantastique).

Il établit sans appel la relation entre démagogie des formes, soumission au marché, racolage publicitaire, lâcheté en ligne et montée en puissance des pires formes d'exclusion, des discours de la haine les plus décomplexés. En Roumanie seulement, vraiment?

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le samedi de 6h à 7h sur France Culture.

Bad Luck Banging or Loony Porn

de Radu Jude

Avec Katia Pascariu, Claudia Ieremia, Olimpia Malai, Nicodim Ungureanu, Andi Vasluianu

Séances

Durée: 1h46

Sortie: 15 décembre 2021

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