Société

Zéro SDF, une promesse électorale impossible à tenir?

Temps de lecture : 5 min

De Jospin à Macron, les candidats à la présidentielle ont souvent promis de fournir un logement à toutes les personnes sans-abri. Un objectif qui semble de moins en moins atteignable.

En France, environ 300.000 personnes sont sans domicile fixe. | Ray Gao via Unsplash
En France, environ 300.000 personnes sont sans domicile fixe. | Ray Gao via Unsplash

Nous entrons dans l'hiver et la baisse des températures s'installe pour plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Le changement climatique ne suffit pas à réchauffer les femmes, les enfants et les hommes abandonnés sur les trottoirs de France sans autre perspective que de survivre jour après jour.

Le vent froid. La détresse au pas du silence. La dépression sévère, le vide absolu au creux de la multitude, la folie de la rue. Les gelures et l'hypothermie qui menace, lorsque le corps ne peut plus garder la température interne nécessaire à son bon fonctionnement au risque de descendre sous les 35°C. L'alcool qui procure une sensation de chaleur immédiate mais qui refroidit le corps si rapidement qu'il expose à mourir de froid.

Elles sont près de 3.000 personnes à s'être posées dans les rues parisiennes dans la brutalité de l'extrême pauvreté. Et pas moins de 300.000 en France, soit l'équivalent d'une ville comme Clermont-Ferrand. Depuis 2012, le nombre de SDF aurait même doublé dans notre pays. Les personnes sans domicile sont souvent des hommes seuls, avec une grande proportion d'étrangers en errance, mais la part des femmes et des familles ne cesse d'augmenter.

Condamnés à mourir dehors

Plus injuste encore, 146 bébés sont nés dans les rues de France rien qu'en 2019. Et le nombre de nouveaux-nés commençant leur vie dans la rue continue de croître. La mort aussi continue de frapper. En 2020, 526 personnes sont mortes de froid en France dans une relative indifférence politique. Tant de femmes et d'hommes ont été, aux temps des confinements et autres couvre-feux successifs, confinés dehors en totale absurdie.

Un président de la République tiendrait-il seulement une semaine dans la rue avec 20 euros en poche? Lionel Jospin et Jean-Luc Mélenchon, finalement retoqués au premier tour, mais aussi Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron se sont en tout cas engagés en leur temps à atteindre l'objectif de «zéro SDF» dans notre pays, pourtant cinquième puissance économique mondiale. Anne Hidalgo s'était également exprimée en 2015 sur son désir qu'il n'y ait plus de SDF à Paris en 2020. Tous ont échoué.

«“Zéro SDF” n'est pas qu'un slogan», explique Julien Damon, professeur associé à Sciences Po, dans son livre La question SDF. «C'est une
orientation politique rationnelle et raisonnable permettant une réforme et une adaptation des moyens à un but précis. Cette orientation est en parfaite adéquation avec de grands engagements français, ne serait-ce que l'objectif international d'extinction de la pauvreté extrême, qui est l'un des principaux “objectifs du développement durable” adoptés par l'ONU.» Reste à définir une ligne politique concrète à long terme au-delà de la séduction électorale.

«Nous devons sortir de la pression de l'actualité pour mettre en place des plans de sauvetage sur plusieurs années.»
Bruno Morel, directeur général d'Emmaüs Solidarité

«Naturellement, un tel horizon appelle des réformes conséquentes, en matière de définitions, d'indicateurs et d'instruments des politiques à mettre en œuvre, souligne Julien Damon. Un tel dessein n'est certainement pas sans ambiguïté. Il ne préjuge pas des solutions: ce n'est évidemment pas la même chose, par exemple, de fermer les frontières pour ne plus voir les centres d'hébergement débordés par les sans-papiers ou de batailler pour que tous les États-membres de l'Union investissent dans des accueils dignes.» Zéro SDF en France, est-ce politiquement jouable ou simplement naïf?

«C'est un objectif très difficile à atteindre, explique Bruno Morel, directeur général d'Emmaüs Solidarité. Il est quasiment impossible d'anticiper sur toutes les crises sociales et migratoires que nous allons connaître ou sur l'ensemble des ruptures familiales ou de vagues de licenciements dans notre pays. Nous allons d'ailleurs connaître un effet retard lié à la crise sanitaire avec des licenciements, voire des expulsions à venir, mais nous ne savons pas exactement dans quelles proportions.» Alors que faire?

«Nous devons sortir de la pression de l'actualité pour mettre en place des plans de sauvetage sur plusieurs années, avec par exemple une loi de programmation à l'échelle d'un mandat présidentiel quinquennal, souligne Bruno Morel. Le problème majeur est que les logements sociaux ne sont pas réservés aux plus démunis, mais aux personnes qui, dans une situation sociale précise, ont les moyens de payer un loyer. Il faut par conséquent que l'État et les communes s'entendent pour construire de nouveaux logements sociaux à coûts abordables réservés aux SDF et autres personnes en grande difficulté et, dans le même temps, revaloriser les aides personnalisées aux logements (APL) pour que les plus pauvres puissent en bénéficier.»

Resocialisation encadrée

Autre option pour les plus fragiles, notamment sur le plan psychique: le logement accompagné. «Il existe des pensions de famille pour les individus les moins socialisés, où chaque personne peut avoir accès à un studio équipé de 20 m2 pour vivre sa vie individuelle, et où elle a également accès à des espaces collectifs pour ne pas être isolée. Et c'est ainsi que, jour après jour, la resocialisation devient possible.» Car les personnes les plus fragiles ne sortent jamais d'un long séjour dans la rue en un mois, ni même en un an.

La violence du décrochage social et sociétal suppose au moins que, pour se remettre en selle, les plus pauvres soient accompagnés progressivement vers l'emploi, avec un petit logement comme base de stabilité. C'est ce que s'applique à faire l'organisation Emmaüs Défi, qui propose une réinsertion progressive des plus démunis en créant du lien dans un climat de confiance avéré.

Compte tenu du très faible pouvoir électoral des SDF, il n'est pas certain que les candidats et les candidates s'engagent à les sauver de la rue.

Après deux ans passés dans la rue, la personne exclue commence par travailler cinq heures par semaine dans un atelier d'Emmaüs, puis dix heures, puis quinze heures, puis vingt-cinq heures avec, dans un premier temps, une chambre durable dans un centre d'hébergement. Avant de décrocher, peut-être, un CDI dans une entreprise partenaire d'Emmaüs. Simple et concret, le dispositif fonctionne bien.

Loin de l'hiver 1954

Il est vrai que l'abbé Pierre combattait sans relâche: «Mon message, disait-il, il n'y en a qu'un je crois, qui est un cri. Partagez! Donnez! Tendez la main aux autres! Gardez toujours un carreau cassé dans vos univers bien feutrés pour entendre les plaintes qui viennent de l'extérieur.» Lorsqu'on sait que la réfection du salon doré du Palais de l'Élysée –qui a nécessité 15.000 feuilles d'or– a coûté, l'année dernière, 930.000 euros à l'État, on doute un peu de la vertu présidentielle à conserver un carreau cassé.

À l'aube d'une nouvelle campagne présidentielle, compte tenu du très faible pouvoir électoral des SDF, il n'est pas certain que les candidats et les candidates au mandat suprême s'engagent à sauver des femmes, des enfants et des hommes du froid et de la rue. À moins d'un vrai sursaut humaniste dans cette campagne.

Le 1er février 1954, l'abbé Pierre déclarait sur les ondes: «Mes amis, au secours! Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à 3h, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant hier, on l'avait expulsée.» L'ancien député venait de prendre le pouvoir sur Radio Luxembourg pour sensibiliser les politiques à une «insurrection de la bonté». C'était il y a plus de soixante-sept ans.

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