Culture

Ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas dans «House of Gucci»

Temps de lecture : 11 min

La véritable histoire du meurtre de Maurizio Gucci est bien plus retorse que celle du dernier film de Ridley Scott.

La famille Gucci, version Ridley Scott. | Capture d'écran MGM via YouTube
La famille Gucci, version Ridley Scott. | Capture d'écran MGM via YouTube

Après avoir exploré l'histoire des Getty, famille aussi fabuleusement riche que dysfonctionnelle dans Tout l'argent du monde, Ridley Scott s'intéresse désormais à une autre famille tout aussi fabuleusement riche et dysfonctionnelle: les Gucci. Au cœur de l'intrigue se trouve Patrizia Reggiani (Lady Gaga), un genre de Becky Sharp italienne bien décidée à ne rien laisser se mettre en travers de son ascension sociale. Son rêve semble se réaliser lorsqu'elle épouse Maurizio (Adam Driver), timide héritier de la fortune des Gucci, qu'elle encourage à évincer ses proches pour prendre le contrôle de l'entreprise familiale. Maurizio devient le dirigeant sans pitié dont elle avait rêvé. Tandis que l'histoire tourne au «Macbeth, mais la classe en plus» elle ne tarde pas à se retrouver du côté des victimes de la toute nouvelle poigne de son mari dont elle commandite l'assassinat.

Est-ce bien ainsi que tout s'est déroulé? Bien que tout aussi étrange, la véritable histoire est plus retorse que ça. Nous avons consulté bon nombre d'articles contemporains, la série documentaire Lady Gucci et le livre de Sara Gay Forden, The House of Gucci, pour démêler le vrai de la licence artistique dans cette saga criminelle inspirée de faits réels.

Les origines de Patrizia

Quand Patrizia, jeune femme sexy et tape-à-l'œil, rencontre Maurizio, elle travaille comme secrétaire dans l'entreprise de transport routier de son père. Rodolfo (Jeremy Irons), élégant père de Maurizio, est horrifié à l'idée que cette relation puisse être sérieuse et méprise l'entreprise familiale de Patrizia qu'il estime trop petite et probablement liée à la mafia.

En réalité, le nom de jeune fille de Patrizia n'était pas Reggiani mais Martinelli. Elle vécut ses douze premières années dans un faubourg pauvre de Milan, élevée par une mère célibataire qui faisait la plonge pour gagner sa vie jusqu'à son mariage avec un riche entrepreneur, Ferdinando Reggiani (qui adopta Patrizia plus tard et lui donna son nom).

Reggiani n'était sans doute pas aussi riche que les Gucci, mais il était plus à l'aise que ne le suggère le film. Il possédait une entreprise de transport routier mais rien ne laisse croire qu'il avait des liens avec la mafia (outre ceux que toute entreprise de ce type se devait d'entretenir dans l'Italie des années 1960). Micaela Goren Monti, une amie d'enfance, suggère dans le documentaire Lady Gucci que l'expérience de la pauvreté dans son enfance avait déterminé Patrizia à ne jamais revenir en arrière. «Son enfance difficile lui a laissé l'impression durable qu'elle pourrait redevenir pauvre. Sa vie était différente de la mienne et de celle de nos camarades de classe. Nous, nous appartenons à la haute société milanaise. Nous étions jeunes et nous pensions pouvoir vivre d'amour et d'eau fraîche. Nous étions la génération des années 1960. Pour Patrizia, il était important de trouver la bonne personne. Et la bonne personne devait être un nom connu et avoir un portefeuille très bien garni.»

Quant au fait que Patrizia ait travaillé dans le bureau de son père au moment de sa rencontre avec Maurizio, ce n'est pas tout à fait vrai, en tout cas pas d'après la principale intéressée. Après sa condamnation en 1997 pour avoir commandité le meurtre de son ex-mari, Patrizia Reggiani s'est vu proposer une libération anticipée en 2011, qu'elle a refusée parce qu'à en croire la presse italienne, une des conditions de sa libération était qu'elle trouve un travail. «Je n'ai jamais travaillé de ma vie, a-t-elle dit à son avocat. Et je n'ai pas l'intention de commencer.»

Fait intéressant, on peut lire dans la presse italiene que le fils de Ferdinando, Vincenzo Reggiani, avait confié à la police être convaincu que Patrizia et sa mère avaient ourdi le meurtre de son père lorsque ce dernier avait été gravement malade en 1973, parce qu'elles croyaient que Patrizia était sur le point d'être déshéritée. «Je crois que ce n'est pas le premier meurtre que Patrizia a commis», a-t-il déclaré à l'époque. Une enquête sur la mort de Ferdinando a été ouverte mais elle n'a débouché sur aucune inculpation.

Le mariage de Maurizio a-t-il été boycotté par la famille?

Dans le film, le mariage de Patrizia et Maurizio, qui a eu lieu en 1972, montre un côté de l'église rempli d'invités et l'autre occupé par deux personnes seulement.

Il y a pu y avoir plus que deux invités du côté de Maurizio, mais personne de sa famille n'est venu au mariage. Rodolfo a même essayé de faire intervenir l'archevêque de Milan pour qu'il l'empêche. Il a fini par se réconcilier avec son fils après la naissance de sa petite-fille Alessandra en 1976, et a même offert au couple un élégant appartement dans l'Olympic Tower lorsque Maurizio est venu à New York pour rejoindre Aldo dans l'affaire familiale.

Les Gucci que le film fait passer à la trappe

Le film laisse entendre que Guccio Gucci, le fondateur de la fortune de la famille, avait deux fils: Aldo (Al Pacino) et Rodolfo (Jeremy Irons); qu'Aldo avait un fils appelé Paolo (Jared Leto); que Rodolfo n'avait aussi qu'un seul fils, Maurizio (Adam Driver) et que les deux frères avaient hérité chacun de la moitié des parts de Gucci.

En réalité, afin de fluidifier l'histoire (ou peut-être parce qu'il n'a pas été possible d'obtenir l'accord pour en décrire certains membres), plusieurs personnes dans la famille ont été omises du film. Guccio avait un troisième fils, Vasco, donc, au départ, l'entreprise avait été divisée en trois. Quand Vasco mourut sans enfant en 1974, Aldo et Rodolfo rachetèrent ses parts à sa veuve, se les partagèrent et devinrent les deux copropriétaires. Aldo géra l'affaire après la mort de Guccio, pendant que Rodolfo et Vasco s'occupaient pour lui du design et de la production. Paolo, loin d'être seul fils d'Aldo, avait deux frères qui n'apparaissent pas: Roberto et Giorgio.

Maurizio et Patrizia n'ont pas seulement eu la fille que l'on voit dans le film. Ils en ont eu une autre qui n'y apparaît pas.

Le film montre Aldo en train de se faire évincer de sa position de dirigeant de Gucci en 1989 par Paolo et Maurizio, ce qui était en fait déjà arrivé une fois auparavant. En 1983, lorsque Rodolfo mourut et que ses 50% des parts de Gucci passèrent à son fils, Aldo contrôlait 40% des parts, et ses trois fils 3,3% chacun.

En 1984, Maurizio et Paolo conclurent un accord: Paolo vendrait ses 3,3% à Maurizio pour 22 millions de dollars afin de financer sa propre ligne de mode. Maurizio obtint donc la majorité de contrôle et en 1985, l'entreprise poursuivit Aldo, l'accusant d'avoir siphonné des millions de dollars (ironie du sort, Maurizio finira par se faire éjecter du fauteuil de président pour la même raison.) Enfin, Maurizio et Patrizia n'ont pas seulement eu la fille que l'on voit dans le film, Alessandra. Ils en ont eu une autre, Allegra, qui n'y apparaît pas.

La signature sur le certificat d'action est-elle un faux?

Dans le film, l'avocat de Rodolfo, Domenico De Sole (Jack Huston), dit à Maurizio qu'il y a un problème avec le testament de son père –Rodolfo a oublié de signer le certificat d'action qui donne à son fils 50% de la société. De Sole affirme que cela va donner lieu à des droits de succession absolument exorbitants. Quand le fisc italien fait une descente dans la maison pour enquêter sur les soupçons de contrefaçon, Maurizio s'échappe par la porte de derrière et part à moto pour son chalet de St-Moritz, en Suisse. Contrainte de répondre aux questions de la police, Patrizia accuse d'abord Paolo puis De Sole d'avoir contrefait les signatures.

En réalité, lorsqu'Aldo fut éjecté de la présidence en 1985, lui, Roberto et Giorgio accusèrent en effet Maurizio –qui, à ce stade, avait succédé à Rodolfo– d'avoir imité la signature de son père sur le certificat d'action. (Maurizio finit par être blanchi en 1989.) Selon le Los Angeles Times, un assistant de Rodolfo qui travaillait avec lui depuis longtemps témoigna que c'était Patrizia qui avait commis le faux, ce que le film ne fait que sous-entendre.

Paolo était-il si nul que ça?

Dans le film, Paolo est un rustaud ridicule vêtu d'habits criards qui veut désespérément prouver qu'il peut être designer malgré son absence patente de talent. (Jared Leto porte une combinaison grossissante.) Il essaie de convaincre Rodolfo de l'engager pour créer une ligne plus jeune pour Gucci, mais Rodolfo se moque de ses croquis. C'est Patrizia qui pousse Paolo à lancer sa propre ligne, indépendamment de l'entreprise familiale, dans le but de prendre le contrôle de ses parts. Paolo accepte de vendre ses parts à Maurizio à condition que Gucci distribue sa ligne de vêtements. En guise de pot-de-vin, Paolo donne à Maurizio un dossier qui contient «une galaxie de revenus non-déclarés» qui va mouiller son père, Aldo, et conduire ce dernier en prison pendant un an aux États-Unis pour évasion fiscale. Mais le défilé de mode de la nouvelle ligne de Paolo est perturbé par une descente de police, à la suite de la plainte déposée par Maurizio pour contrefaçon.

Paolo était un personnage bien moins caricatural que ne le laisse entendre le film. Pour commencer, plusieurs photos montrent qu'il était svelte et avait de la classe, et qu'il portait les mêmes costumes élégants que son père et son oncle. À la fin des années 1950 et au début des années 1960, il fut directeur de création chez Gucci et joua un grand rôle dans le développement du logo de la marque, les deux G entrelacés.

Paolo voulait effectivement créer une ligne plus jeune pour Gucci, ce qu'Aldo et Rodolfo refusèrent tous les deux. Il lança sa propre collection pour la première fois en 1980, qui, loin d'être un fiasco, fut très bien reçue. Mais il le fit sans le dire à son père ou à son oncle, qui le renvoyèrent et le poursuivirent pour l'empêcher de travailler en utilisant le nom de Gucci.

Paolo réagit en poursuivant Gucci pour rupture de contrat, choc émotionnel et coups et blessures (selon le livre dont le film s'inspire, certains conseils d'administration furent particulièrement animés –dommage qu'ils aient été omis du film– et dégénérèrent en coups de poing et lancers de sacs à main Gucci), et pour avoir le droit d'utiliser son propre nom et de monter une entreprise rivale de produits en cuir. Après avoir dépensé environ 5 millions de dollars en frais de justice, Paolo gagna le droit d'utiliser son nom mais sa marque ne vit jamais le jour. C'est d'ailleurs dans le cadre de cette action en justice que les documents incitant le fisc à mettre le nez dans les histoires d'impôts d'Aldo émergèrent (il s'avéra n'avoir pas payé 7,4 millions de dollars d'impôts), et non pas parce que Paolo aurait transmis des documents compromettants à Maurizio.

En 1986, Paolo lança bien une nouvelle ligne de sacs à main et d'autres articles sous la marque «PG», et la police judiciaire fit effectivement irruption pendant le lancement à cause du procès de Maurizio pour contrefaçon. Peut-être une démarche de Maurizio pour se venger de Paolo qui l'aurait dénoncé aux autorités italiennes, après la rupture de leur accord en septembre 1984, pour avoir triché sur les droits de succession en imitant la signature de Rodolfo sur le certificat d'action, l'incitant à fuir à St-Moritz. L'année suivante, Paolo mit fin à la ligne PG contre une participation de 45 millions de dollars dans Gucci.

Pina Auriemma, la voyante télévisuelle

Patrizia, de plus en plus inquiète de constater que Maurizio s'éloigne d'elle, voit à la télévision une publicité pour de la voyance par téléphone. La voyante qui apparaît à l'écran (Salma Hayek) se fait appeler Pina et assure à Patrizia qu'elle obtiendra tout ce qu'elle veut. Pina devient la conseillère spirituelle de Patrizia et son astrologue personnelle, et lorsque Maurizio divorce et s'apprête à en épouser une autre, c'est vers elle que Patrizia se tourne pour l'aider à commanditer le meurtre de son ex-mari. Les deux femmes rencontrent les tueurs pour leur remettre des valises pleines de billets et d'armes.

Selon Forden, Patrizia rencontra Giuseppina (Pina) Auriemma dans un spa sur l'île italienne d'Ischia en 1976. Les deux femmes s'entendirent immédiatement très bien. Quand elles furent traduites en justice pour leur rôle dans le meurtre de Maurizio, leur amitié se fissura et Pina affirma que Patrizia avait été le cerveau de l'affaire et elle une simple intermédiaire, tandis que Patrizia soutint que si elle avait en effet pu exprimer le souhait de tuer son mari uniquement pour se soulager, elle n'avait pris connaissance d'un complot de la bouche de Pina qu'après la mort de Maurizio. Elle affirma également avoir donné de l'argent à Pina uniquement parce que l'astrologue lui avait fait du chantage et avait menacé de la faire passer pour une meurtrière.

Bien qu'on ne le voie pas dans le film, Pina n'est pas la seule personne avec qui Patrizia avait discuté de la possibilité d'éliminer son ex. Elle admit au tribunal et dans plusieurs interviews avoir demandé à deux reprises à sa femme de ménage si elle connaissait une personne susceptible d'exécuter quelqu'un, et avait consulté un avocat pour connaître les éventuelles conséquences du crime. «Je dois admettre que pendant un moment, j'ai vraiment voulu me débarrasser de lui. Je le voulais, alors je demandais aux gens autour de moi de le faire, raconta-t-elle lors d'une interview dans l'émission de télévision italienne «Storie Maledette». «Mais mon intention s'arrêtait là», précisa-t-elle, qualifiant ses paroles de «simple obsession».

Pina avait en effet agi comme l'intermédiaire initiale, c'est elle qui avait trouvé l'homme de main et le chauffeur pour la fuite et qui leur avait promis 700.000 dollars pour exécuter Maurizio. Mais, estimant que les choses n'allaient pas assez vite et, à en croire le chauffeur Orazio Cicala, Patrizia traita directement avec lui et le rencontra dans une voiture puis plus tard, dans un bar, pour lui demander de se dépêcher. Pendant le procès, on apprit que Patrizia voulait que l'exécution ait lieu avant que Maurizio n'épouse sa nouvelle partenaire, Paola Franchi, car elle s'inquiétait à l'idée que le couple ait des enfants et que ses filles soient déshéritées.

Après le meurtre de Maurizio, Patrizia et Pina parlèrent au téléphone presque tous les jours, puis elles partirent en croisière et se rendirent ensemble à Marrakech.

Maurizio a-t-il aidé à lancer Tom Ford?

Dans le film, Maurizio suit la suggestion de De Sole de solliciter le designer texan Tom Ford, un relatif inconnu, afin de redorer le blason des Gucci.

On voit Maurizio au premier rang en train d'applaudir, tandis que la première collection de Ford reçoit un accueil des plus enthousiastes. Selon Ford, ce n'est pas franchement ça. «Maurizio s'était déjà fait racheter ses parts de l'entreprise à l'époque où je suis devenu directeur des créations chez Gucci et que j'ai fait ma première collection à grand succès, a écrit le célèbre designer dans Air Mail à la mi-novembre 2021. Il ne m'a certainement pas porté un toast après ce défilé comme il le fait dans le film.»

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