Culture

Aux Trans Musicales, la musique résonne aussi en prison

Temps de lecture : 3 min

Une trentaine de détenus du centre pénitentiaire de Vezin-Le-Coquet, près de Rennes, ont pu vivre à leur manière la 43e édition du festival.

Teke Teke, groupe nippo-canadien de surf music, a fait son premier concert en France à la prison de Vezin-Le-Coquet (Ille-et-Vilaine). | Andy Jon
Teke Teke, groupe nippo-canadien de surf music, a fait son premier concert en France à la prison de Vezin-Le-Coquet (Ille-et-Vilaine). | Andy Jon

Les sonneries des portes blindées retentissent. Des surveillants, cachés derrière des vitres, sont les seuls à pouvoir les ouvrir. Au centre pénitentiaire pour hommes de Vezin-Le-Coquet, à quelques kilomètres de Rennes, il faut en passer quatre avant d'entrer dans un immense gymnase froid et austère. Mais ce jour-là, pendant quelques heures, un groupe programmé aux Trans Musicales y apporte de la lumière.

Tous les ans, le collectif Sound From offre à plusieurs dizaines de détenus un semblant de normalité, grâce à la musique. «Si on ne se déplace pas, ils n'ont pas accès à tout ça, explique Marine Molard, l'une des responsables du projet. Notre objectif est de permettre aux détenus d'avoir leurs droits, car les droits culturels sont des droits humains.»

Alors tout est rôdé: cette année, c'est le groupe nippo-canadien à la surf music loufoque Teke Teke qui a déplacé tout son matos jusqu'à l'intérieur du centre de détention. C'est leur premier concert en France. «On était très excités à l'idée de vivre cette expérience», confie l'un des guitaristes du groupe, Hidetaka Yoneyama.

Organiser un tel événement relève du parcours du combattant. «Tout doit être anticipé, rien ne peut se passer à la dernière minute», indique Marine Molard. Pièce d'identité, casier judiciaire... l'intégralité des musiciens et leurs accompagnants sont soumis à des règles strictes. Le moindre matériel doit être déclaré, «du médiator à l'ordinateur».

Une fois ces formalités passées, le concert se déroule dans les conditions du réel: une scène est installée au fond du gymnase, la régie un peu plus loin, le public sur des chaises en plastique. Les têtes bougent, quelques pieds battent le rythme mais peu se lèvent. Ce n'est pourtant pas interdit. Comme si leurs corps avaient perdu l'habitude de se mouvoir ou que la liberté avait été oubliée.

Pour autant, malgré le froid, l'énergie du groupe est communicative. Les sept musiciens se sont agités pendant une heure, sans pause ou presque. Teke Teke fait un rock psychédélique salvateur: Maya Kuroki, la chanteuse, crie parfois ou semble possédée. Pour tout le monde, ce moment est libérateur, surtout à la fin: «Levez-vous, ça va être la dernière chanson!»

«Pour la première fois de ma vie, je fais et je vois un concert»

Covid oblige, seulement une trentaine de détenus –contre trois fois plus d'habitude– ont pu assister à ce concert inédit. Pour Sofian*, en prison depuis un mois, même éphémère, c'est un moment d'évasion: «Ça m'évite de cogiter pendant quelques heures. Je me laisse porter, je m'évade... on en a terriblement besoin», confie-t-il, ému.

Au-delà du concert, les détenus ont pu échanger avec les membres du groupe pendant plusieurs minutes. Les questions fusaient: «Depuis combien de temps vous jouez ensemble?», lance un premier. «On ressent votre côté sombre...», analyse un autre. En tout cas... «c'est stylé», finit-il par lâcher. Le groupe, lui, se prête au jeu avec intérêt. Serge Nakauchi Pelletier, l'un des musiciens, a d'ailleurs presque préféré ce moment à celui du concert: «C'est tellement rare de pouvoir faire ça, on est très touchés.»

Puis Teke Teke a pris place sur les chaises, dans le public. La fête n'est pas finie, les rôles s'inversent même. Trois détenus attendent sur le côté, stressés et anxieux de monter sur scène à leur tour. Depuis septembre, ils travaillent avec des musiciens professionnels sur une chanson à eux. Dans la prison, certains ont accès à un véritable studio de MAO (musique assistée par ordinateur) dans lequel ils peuvent se former. C'est l'une des actions qu'effectue le collectif Sound From à l'année, au-delà des Trans Musicales.

Le musicien Alvan, notamment, vient toutes les semaines pour les accompagner: «Ils me disent ce qu'ils aiment écouter, ce dont ils ont envie de parler et moi j'essaye de créer une base avec eux à partir de ça.» Et on peut dire que les goûts et les couleurs sont bien différents: en quinze minutes, nous sommes passés d'une prod reggae à du death metal hardcore.

C'était celui de Titouan*, l'un des détenus sur le projet, arrivé sur scène avec ardeur: «L'édition du Hellfest a été annulée l'année dernière... alors on va essayer de la reproduire ici!», a-t-il lancé avant d'empoigner son micro et d'interpréter sa chanson avec une vivacité étonnante. Une surveillante raconte qu'il est d'habitude plus timide et réservé: «C'est étonnant de le voir comme ça!» Titouan avait fait un peu de musique avant d'être incarcéré mais là, «c'est l'occasion qui fait le larron», s'amuse-t-il. Un autre, Pascal*, vient tout droit de Guyane et chante un amour perdu sur une prod électro. «Pour la première fois de ma vie, je fais et je vois un concert», déclare-t-il après s'être emparé de l'espace.

Cet instant de vie dans un quotidien morne et répétitif a pris fin au bout de deux heures: «Merci de votre présence!», dit un détenu au groupe avant de passer le pas de la porte du gymnase. «Merci aussi aux surveillants, tout le monde!» Ils devront attendre un an avant de découvrir un nouveau groupe programmé aux Trans Musicales. Pour certains, ce sera dans la vraie vie. Comme l'a confié l'un d'eux au groupe pendant leurs échanges, «moi, je préférerais vous voir à l'extérieur».

*Tous les prénoms ont été changés.

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