Culture

«Les Choses humaines», portrait complexe de la culture du viol

Temps de lecture : 5 min

Le nouveau film d'Yvan Attal raconte une affaire éprouvante à travers plusieurs points de vue, invitant tous les hommes à réfléchir.

Alexandre est humain, ce qui rend ses actes encore plus douloureux à envisager. | Capture d'écran Gaumont via YouTube
Alexandre est humain, ce qui rend ses actes encore plus douloureux à envisager. | Capture d'écran Gaumont via YouTube

Dans la grande majorité des cas, les violeurs ne sont pas des inconnus monstrueux, cachés derrière un buisson, une arme à la main: ce sont nos amis, nos amants, nos maris, nos pères. Et être charismatique, intelligent, sensible, attachant ou même féministe n'empêche pas d'être un violeur. C'est ce que rappelle Les Choses humaines, le nouveau film d'Yvan Attal en salles depuis le 1er décembre.

Le long-métrage raconte le viol de Mila, une lycéenne timide, par Alexandre, un brillant étudiant de Stanford. Il est découpé en trois chapitres: le point de vue d'Alexandre («Lui»), celui de Mila («Elle»), puis un dernier tiers, consacré au procès («30 mois plus tard»). En un peu plus de deux heures, Les Choses humaines dresse ainsi un portrait éprouvant et sinueux de la culture du viol, évitant soigneusement tout manichéisme.

Le film est adapté d'un roman de Karine Tuil, lui-même inspiré par une véritable affaire de viol sur le campus de Stanford en 2016. Alors qu'il avait violé une étudiante derrière un local à poubelles, Brock Turner, condamné à six mois de prison et trois ans de sursis, avait été décrit à plusieurs reprises dans les médias comme un «athlète star» au «futur prometteur [...], son extraordinaire carrière désormais ternie».

Dans Les Choses humaines, Alexandre est quant à lui un élève brillant, sensible et poli (on le voit notamment aider une femme âgée au tout début du film). Comme l'explique Attal, «il a des défauts, mais il a aussi des qualités». Bref, il est humain, ce qui rend ses actes encore plus douloureux à envisager.

Sujet casse-gueule

Avec cette adaptation, Yvan Attal s'attaque à un sujet aussi contemporain que casse-gueule. Rencontré quelque temps avant la sortie du film, le cinéaste français affirme pourtant n'avoir eu aucune crainte avant de se lancer dans la production: «J'avais été très touché par le roman. On m'a beaucoup découragé, mais je n'avais aucune inquiétude.» Conscient malgré tout de mener le projet en tant que cinéaste masculin, il explique à la fois s'être beaucoup instruit sur le sujet, avoir rencontré des victimes de violences sexuelles et assisté à un procès pour viol afin de mieux se préparer, et s'être entouré de voix différentes de la sienne. «Certes, c'est un film réalisé par un homme. Mais c'est aussi un film qui a été coécrit par une femme (Yaël Langmann), monté par une femme (Albertine Lastera), et tiré d'un livre écrit par une femme.»

Le résultat est un film d'une grande finesse, qui explore avec tact les nombreuses ramifications de la culture du viol. Dans le film comme dans le roman, la mère d'Alexandre (Charlotte Gainsbourg) et le père de Mila (Matthieu Kassovitz), qui sont en couple, se déchirent. Elle, féministe et très attachée à sa belle-fille, ne peut pourtant pas renier son fils lorsque celui-ci est accusé de viol. Une histoire d'allégeances impossibles qui a interpellé Yvan Attal: «Je suis le père de deux filles, et je suis aussi le père d'un garçon [Ben Attal, qui joue le rôle d'Alexandre, ndlr]. Dans cette histoire, j'ai de la sympathie pour tous les personnages.»

Le personnage de Mila, très effacée et passive dans le livre, a été étoffé dans le scénario du film, qui nous donne enfin accès à son point de vue et son ressenti –dans son premier rôle au cinéma, la jeune actrice Suzanne Jouannet livre d'ailleurs une performance bouleversante. Quant au protagoniste masculin, au lieu de l'accabler, Yvan Attal cherche à le complexifier, ce qui ne revient pas à l'excuser: «Avec cette structure, j'avais envie qu'on s'attache à elle, et j'avais envie qu'on s'attache à lui aussi.»

Le cinéaste n'est pas le premier à tenter une telle démonstration. Dans Promising Young Woman, récemment oscarisé, Emerald Fennell développe un personnage masculin sensible, incroyablement charmant et romantique, pour finalement révéler qu'il était complice du viol au cœur du récit. Dans Slalom, Charlène Favier a conçu l'entraîneur et agresseur joué par Jérémie Rénier comme un personnage charismatique et attachant, plein de blessures. Dresser des portraits de personnages de violeurs ambivalents, qui peuvent se montrer aussi doux que cruels, c'est aussi rappeler que le viol n'est pas l'affaire de quelques monstres pervers et inhumains: c'est un problème systémique auquel tous les hommes devraient réfléchir.

Parti pris

Parallèle troublant, qui prouve à quel point le sujet préoccupe notre époque: Le Dernier Duel, film de Ridley Scott inspiré lui aussi d'une véritable affaire de viol, avait été diffusé quelques heures seulement après Les Choses humaines à la Mostra de Venise. Comme celui d'Attal, le film de Scott oppose les points de vue de l'agresseur et de la victime, mais il rend absolument explicite son positionnement –le chapitre accordé à Marguerite est intitulé «La vérité».

Si Les Choses humaines ne va pas aussi loin dans sa prise de parti, il ne remet jamais en doute la version de Mila. Les séquences du procès sont entrecoupées de flashbacks montrant, progressivement, ce qui s'est véritablement déroulé dans le local à poubelles où Mila affirme avoir été violée. Le film se termine sur l'instant qui suit immédiatement le viol, alors que la jeune femme sort, tétanisée, dans la rue. C'est sur elle et sa douleur que s'achève l'histoire. Interrogé, le réalisateur confirme: oui, Mila est bien victime de viol, et il n'y a jamais eu de doute à ce sujet.

Un choix tout sauf anodin, quand on sait que le film aurait pu être très différent: pendant le montage, Yvan Attal et son équipe ont envisagé de changer la fin pour qu'elle soit plus ambigüe, en coupant au moment où Mila entre dans le local. «Mais je trouvais que c'était trop facile», estime le réalisateur.

Avec un montage ou une écriture modifiées, la structure «parole contre parole» aurait transformé le film en thriller manipulateur, laissant planer un doute sur le véritable déroulement des faits: Mila a-t-elle menti, Alexandre a-t-il été accusé à tort? Alors que la parole des victimes est bien trop souvent remise en cause dans les affaires de viol (comme celle de Mila l'est au cours du procès), on peut se réjouir que Les Choses humaines ait évité cet écueil. «La fin telle qu'elle existe dans le film était déjà écrite comme ça dans le scénario. Finalement, j'ai choisi de rester sur mon premier instinct.»

Culture du viol tentaculaire

En plus de la brutalité du système judiciaire qui retraumatise sans cesse Mila du dépôt de plainte jusqu'au procès, Les Choses humaines pointe du doigt tous les mécanismes de la culture du viol. Ceux qui, une fois accumulés, écrasent les personnages féminins du film: les nombreuses remarques sexistes («tu l'as baisée elle aussi?», «elle a dû trouver un travail d'instagrammeuse») ou encore la facilité avec laquelle les personnages masculins ignorent les réticences des femmes qui les entourent. Au début du film, par exemple, Alexandre se montre particulièrement insistant et agressif avec son ex, qui avait été sa supérieure hiérarchique et a depuis coupé les ponts.

Dans le scénario, on retrouve aussi une intrigue secondaire du livre, dans laquelle le père de l'accusé (Pierre Arditi), un illustre journaliste, entretient une relation avec une stagiaire de 40 ans sa cadette, qui finit par tomber enceinte.

Ce père, qui estime que son fils ne peut pas être un violeur, car «il a suffisamment de ressources pour séduire une fille». Ce père, qui qualifie le viol de Mila de «vingt minutes d'action», quand pour la jeune femme, c'est la déchirure de toute une vie. Avec ce personnage, le film souligne que même les relations consenties peuvent être pourries par la violence patriarcale et les rapports de pouvoir déséquilibrés. Dans Les Choses humaines, il n'y a pas que le viol: il y a tout ce qui le rend possible.

Les Choses humaines

d'Yvan Attal

avec Ben Attal, Suzanne Jouannet, Charlotte Gainsbourg, Mathieu Kassovitz, Pierre Arditi, Audrey Dana, Benjamin Lavernhe, Judith Chemla

Séances

Durée: 2h18

Sortie: 1er décembre 2021

Newsletters

«Hot Skull» sur Netflix: pourquoi la métaphore du virus transmis par la parole sonne si juste

«Hot Skull» sur Netflix: pourquoi la métaphore du virus transmis par la parole sonne si juste

La série turque décrit une épidémie dont le vecteur est le langage. Un phénomène inimaginable et qui pourtant paraît déjà presque là.

Fabrice Hyber à la Fondation Cartier: l’école de tous les possibles

Fabrice Hyber à la Fondation Cartier: l’école de tous les possibles

Avec La Vallée, l’artiste français casse les stéréotypes et fait de l’espace d’exposition une école dont les tableaux noirs sont des œuvres, déployant les méandres de sa pensée. Du 8 décembre 2022 au 30 avril 2023.

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

Associant archives et reconstitution, Rachid Bouchareb raconte l'histoire de deux jeunes Arabes tués par des policiers il y a trente-cinq ans, avec le présent en ligne de mire.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio