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La vraie cible des émeutiers aux îles Salomon, c'est l'influence chinoise

Temps de lecture : 8 min

Depuis 2019, le Premier ministre Manasseh Sogavare se rapproche de la République populaire pour tenter de sortir l'archipel de ses difficultés économiques.

Plusieurs bâtiments de Honiara, la capitale, ont été incendiés et des milliers de manifestants ont envahi le quartier chinois de la ville. | Job Rongo'au Fuoo / AFP 
Plusieurs bâtiments de Honiara, la capitale, ont été incendiés et des milliers de manifestants ont envahi le quartier chinois de la ville. | Job Rongo'au Fuoo / AFP 

Les troubles qui viennent d'agiter les îles Salomon pourraient être les prémices de futurs affrontements entre la Chine et les États-Unis. Même si ces deux puissances se sont abstenues d'intervenir. Cet archipel au climat subéquatorial situé en plein océan Indien, au nord-ouest de la mer de Corail, n'est pas un modèle de stabilité politique ni de bonne gestion économique. Il n'y a guère de cohésion dans une population répartie dans une multitude d'îles montagneuses et volcaniques éloignées les unes des autres, qui s'étendent sur plus de 1.400 kilomètres. Sept cent cinquante-trois mille habitants vivent principalement d'une agriculture vivrière où les plantations de palmiers et de cocotiers dominent, à côté de la pêche au thon.

Certes, outre l'anglais, les habitants parlent une langue proche de celle qui est parlée en Indonésie ou en Malaisie, ce qui les distingue de la Papouasie-Nouvelle-Guinée voisine. Les îles Salomon ont également une histoire commune. À la fin du XIXe siècle, les Britanniques y ont établi un protectorat tandis que l'Allemagne colonisait la Nouvelle-Guinée et les îles Samoa. Ensuite, pendant la Seconde Guerre mondiale, l'archipel a été le théâtre de terribles combats entre les armées américaines et japonaises. Une trentaine d'années plus tard, en 1978, la Grande-Bretagne a décrété l'indépendance des îles Salomon, lesquelles demeurent dans le Commonwealth, ce qui signifie que la reine Élisabeth est sa cheffe d'État. Son Premier ministre depuis 2014, Manasseh Sogavare, est un autochtone.

Insécurité et trou dans le budget

Depuis son indépendance, l'archipel a connu toute sorte d'événements. En 1986, un gigantesque cyclone tropical. En 2007, un violent séisme suivi d'un tsunami. Puis des tremblements de terre en 2013 et en 2016. Cependant, ce qui inquiète particulièrement les îles Salomon, c'est l'insécurité. En 2003, elle a pris une telle ampleur que le gouvernement a demandé une aide internationale. Des contingents sont alors envoyés par l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Ils ont formé une force régionale d'assistance dont des éléments sont restés en place jusqu'en 2013.

Mais, années après année, c'est la gestion du pays qui s'est détériorée. Un déficit budgétaire considérable s'est creusé, auquel se sont ajoutées une déforestation catastrophique et des épidémies régulières de paludisme. Tout cela entraîne un mécontentement grandissant de la population. Les fonctionnaires se plaignent de ne jamais savoir quand ils seront payés. Les Conseils de ministres se tiennent de façon aussi discrète que possible afin de ne pas être l'objet de contestations ou d'attaques par des bandes armées.

L'opposition aux Salomon qualifie le Premier ministre Manasseh Sogavare de «marionnette de la Chine».


Le mercredi 24 novembre 2021, des émeutes finissent par éclater. Les difficultés économiques aggravées par les restrictions imposées par la pandémie de Covid-19 ont mené à bout une population jeune et désœuvrée. Les nombreuses rivalités traditionnelles entre les différentes parties de l'archipel n'arrangent rien. L'île de Malaita, la plus peuplée, estime notamment être économiquement défavorisée par rapport aux îles de Guadalcanal où se trouve Honiara, la capitale. Les émeutiers s'en prennent essentiellement au quartier chinois, qui a une importance économique considérable aux îles Salomon. D'autant que les rapports de l'archipel avec le monde chinois ont évolué.

Poids économique de la Chine

En 1983, des relations diplomatiques avaient été établies avec Taïwan. Au fil des années, les îles Salomon faisaient ainsi partie de la petite quinzaine d'États, dont le Paraguay, Sainte-Lucie ou la Cité du Vatican, qui reconnaissaient Taïwan, la République de Chine.

Mais, en 2019, le gouvernement d'Honiara change de cap. Le Premier ministre Manasseh Sogavare décide que les îles Salomon auront désormais des relations avec la République populaire de Chine. Il justifie ce changement en expliquant qu'il s'agit de promouvoir les intérêts économiques de l'archipel, Pékin ayant promis d'aider financièrement le développement des Salomon. Le Premier ministre cesse de reconnaître Taïwan comme pays indépendant et légitime la Chine comme représentant. Manasseh Sogavare effectue ensuite un voyage à Pékin, où il est chaleureusement reçu. L'opposition aux Salomon réagit en le qualifiant de «marionnette de la Chine».

Le Premier ministre chinois Li Keqiang et le Premier ministre des Îles Salomon Manasseh Sogavare, le 9 octobre 2019 lors d'une cérémonie de bienvenue à Pékin. | Wang Zhao / AFP

Depuis 2017, Pékin multipliait les contacts et les investissements économiques et commerciaux avec les îles Salomon. Près de 70% des exportations de minerai, d'or et de bois de l'archipel partent vers la Chine. En 2019, un «accord de coopération» signé par le gouvernement d'Honiara autorise China Sam Group, une entreprise chinoise, à louer pour soixante-quinze ans toute l'île de Tulagi. L'objectif étant d'y établir une zone économique spéciale.

Devant les protestations des 1.200 habitants, relayées par l'ensemble de l'opposition, les autorités d'Honiara ont dû annuler cet accord en le déclarant «illégal». Dans un tout autre domaine, en avril dernier, la Chine a fait don aux îles Salomon de lots de Sinopharm, le vaccin chinois contre le Covid-19. L'agence de presse Xinhua indique que «Manasseh Sogavare a exprimé sa gratitude envers la Chine et a réaffirmé son engagement continu à faire avancer le développement des relations bilatérales avec la Chine».

L'Australie à la rescousse

Parallèlement, depuis des années, de nombreux Chinois sont venus s'installer aux Salomon. Ils y ont établi des commerces qui, le plus souvent, importent et vendent des produits «made in China». Ce que visiblement les émeutiers n'apprécient pas. Déjà en 2006, des troubles avaient éclaté dans le quartier chinois de Honiara. La Chine avait alors envoyé des navires pour évacuer ses ressortissants.

Le 24 et le 25 novembre, la situation est différente: les manifestations prennent une ampleur considérable. Les slogans dénoncent encore une classe dirigeante considérée comme corrompue ou encore des projets d'infrastructures qui n'ont pas été réalisés. Des milliers de personnes se réunissent devant le Parlement et réclament la démission du Premier ministre avant de dévoiler leur véritable objectif en allant s'en prendre aux magasins du quartier chinois. Une cinquantaine de bâtiments sont incendiés et, dans l'un d'entre eux, trois corps calcinés vont été retrouvés.

Des gens marchent dans le quartier chinois de Honiara aux îles Salomon le 26 novembre 2021, après un troisième jour de violence qui a vu le domicile du Premier ministre attaqué et des pans de la ville réduits en ruines fumantes. | Charley Piringi / AFP

Scott Morisson, le Premier ministre australien, annonce alors l'envoi immédiat de troupes aux îles Salomon «afin d'aider à y préserver la paix et la stabilité». Il ajoute: «il ne nous appartient pas de nous immiscer dans leur démocratie» et précise qu'il répond à une demande d'assistance de Manasseh Sogavare. Près de 150 militaires et policiers australiens partent immédiatement pour Honiara afin de seconder la police locale. Cette décision rapide de Canberra semble avoir eu un objectif: montrer que le secours vient d'un grand pays voisin et non de la Chine. L'Australie montre qu'elle peut intervenir pour apaiser les désordres dans un archipel qui se situe à seulement 1.500 kilomètres de ses côtes.

Après trois jours d'émeute et l'instauration d'un couvre-feu reconduit pour une durée indéterminée à Honiara, les désordres ont rapidement cessé après l'arrivée des forces de l'ordre australiennes, bientôt rejointes par des soldats de Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Au contraire, Pékin n'a visiblement pas envisagé de faire partir des soldats vers les îles Salomon. Rien n'indique d'ailleurs que Manasseh Sogavare ait fait le moindre appel à l'aide à la Chine. Le 26 novembre, Zhao Lijian, l'un des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, s'est contenté de faire part de «la grande préoccupation de la Chine face à ces émeutes» en précisant: «Nous demandons au gouvernement des îles Salomon de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la sécurité des ressortissants chinois et entités chinoises.»

Quant au gouvernement de Taïwan, il n'a pas tenu à s'exprimer sur les événements. Lorsque Manasseh Sogavare s'est tourné vers Pékin, les dirigeants de l'opposition ont commencé par protester vigoureusement pour n'avoir pas été consultés sur ce revirement. Daniel Sudani, le leader de l'île de Malaita, a même envisagé d'organiser un référendum sur la question «avec quelle Chine souhaitez-vous avoir des relations?».

En raison de la pandémie, ce projet n'a pas eu de suite. Mais une relation forte demeure entre l'île de Taïwan et Malaita. Celle-ci continue notamment de recevoir une aide économique importante de l'île nationaliste chinoise. D'autre part, en 2020, Daniel Sudani a chaudement remercié Taïwan de lui avoir envoyé du matériel médical pour lutter contre le Covid-19. Et la semaine dernière, de nombreux manifestants et émeutiers qui ont déferlé sur Honiara venaient de l'île de Malaita.


Centre névralgique

Plusieurs niveaux de conflits se superposent donc dans les désordres des îles Salomon. Il y a d'abord la mauvaise entente entre ces îles, tout particulièrement entre Malaita et le gouvernement qui siège à Guadalcanal. Ce conflit continu est incarné par deux hommes, Daniel Sudani et Manasseh Sogavare. Mais l'archipel est également l'objet d'une rivalité entre Taïwan et la Chine communiste. Taipeh a gardé de solides appuis aux îles Salomon tandis que Pékin a espéré s'y implanter en force. Mais, plus isolée diplomatiquement depuis l'apparition du Covid, la deuxième économie au monde, peut moins facilement qu'en 2017 afficher ses prétentions économiques.

Aujourd'hui, les États-Unis surveillent attentivement ce que fait la Chine, tout particulièrement dans la zone Pacifique. Alors que l'ancien président Donald Trump cherchait avant tout à limiter la puissance économique de la Chine, Joe Biden se préoccupe également d'entraver autant que possible l'influence chinoise. Pour ce qui concerne les îles Salomon, les États-Unis n'ont pas jugé utile d'intervenir. L'Australie pouvait parfaitement s'en charger. Une forte complicité existe entre Canberra et Washington, comme l'a montré cet été le pacte Ankus qui a permis à la marine australienne de se tourner vers l'achat de sous-marins américains au détriment de matériels français.

Aux îles Salomon, la vie normale est revenue. L'opposition a annoncé le prochain dépôt d'un vote de défiance à l'encontre du gouvernement dirigé par Manasseh Sogarave, lequel dispose en principe d'une majorité confortable. Le 28 novembre, il a déploré dans une allocution télévisée ces «tristes événements visant à faire tomber un gouvernement démocratiquement élu» avant d'affirmer: «Rien ne nous fera bouger. Jamais nous ne nous inclinerons devant les mauvaises intentions de quelques personnes.» À Honiara, on déblaye les débris laissés par trois jours de manifestations. Une centaine de personnes soupçonnées d'avoir été parmi les émeutiers ont été arrêtées. En tout, cinquante-six bâtiments ont été brûlés et les pertes économiques du pays sont évaluées par la Banque centrale à l'équivalent de 24,7 millions d'euros. Les îles Salomon retrouvent leur mode de fonctionnement habituel. Tandis que ce qui s'est passé en novembre indique que cet archipel est au centre de toute sorte de préoccupations géopolitiques.

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